Rondeur des jours, Jean Giono, Editions les vraies richesses, 1936

"Les jours commencent et finissent dans une heure trouble de la nuit. Ils n'ont pas la forme longue, cette forme des choses qui vont vers des buts : la flèche, la route, la course de l'homme. Ils ont la forme ronde, cette forme des choses éternelles et statiques : le soleil, le monde, Dieu. La civilisation a voulu nous persuader que nous allons vers quelque chose, un but lointain. Nous avons oublié que notre seul but, c'est vivre et que vivre nous le faisons chaque jour et tous les jours et qu'à toutes les heures de la journée nous atteignons notre but véritable si nous vivons. Tous les gens civilisés se représentent le jour comme commençant à l'aube ou un peu après, ou longtemps après, enfin à une heure fixée par le début de leur travail ; qu'il s'allonge à travers leur travail, pendant ce qu'ils appellent "toute la journée" ; puis qu'il finit quand ils ferment les paupières. Ce sont ceux-là qui disent : les jours sont longs. Non, les jours sont ronds. »

Nous n'allons vers rien, justement parce que nous allons vers tout, et tout est atteint du moment que nous avons tous nos sens prêts à sentir. Les jours sont des fruits et notre rôle est de les manger, de les goûter doucement ou voracement selon notre nature propre, de profiter de tout ce qu'ils contiennent, d'en faire notre chair spirituelle et notre âme, de vivre. Vivre n'a pas d'autre sens que ça.

 

LE JOUR FRUIT

 

 

 

Jean-Philippe Defer

 

Le prodigieux cadeau de la vie

 

Sur un chemin de soleil et de poussière cheminait un homme blafard et plein de tourments. A le voir penché vers l'avant les yeux perdus dans le lointain, on aurait dit qu'il était désorienté, comme s'il ne savait plus où il allait, ni ce qu'il cherchait. Depuis combien de jours et combien de nuits marchait-il ainsi droit devant du levant vers le couchant, traversant des pays, des villes, des villages sans s'y arrêter.

Un jour, aux heures les plus chaudes, il fit halte sur la place d'un de ces villages où coulait d'une fontaine une eau claire et fraîche. Tandis qu'il se désaltérait, il remarqua assis à l'ombre d'un oranger un homme aux cheveux blancs, le dos appuyé contre le tronc de l'arbre, les mains posées à plat sur ses cuisses. Son visage empli d'une étonnante sérénité irradiait humanité et sagesse. Devant lui, sur une natte était posée une orange et un couteau. Curieusement, le pèlerin se mit à imaginer tenir ce fruit entre ses mains. Il lui en vint soudain un impérieux désir à la bouche. Déconcerté, il éprouvait entre ses mains son poids, son volume, sa rondeur. Il effleurait du bout de ses doigts le grain de sa peau, il respirait l'odeur subtile de son écorce ensoleillée. Jamais, il n'avait ressenti un tel bonheur, une telle exaltation.

Après avoir longtemps observé le vieil homme immobile, cédant à une pulsion toute nouvelle, il finit par s'approcher de lui, le salua et lui demanda ce qu'il faisait là. Le vieillard leva vers lui des yeux embrumés presque aveugles, avec un étrange sourire, il lui dit : « Vois étranger, il est midi passé, le soleil culmine à son zénith et depuis ce matin, je suis assis là à éplucher avec ravissement ce prodigieux cadeau de la vie que le ciel et la terre m'ont offert. Chaque matin que Dieu fait, à la fin de l'aube, je cueille le fruit mûr qui naît de la ligne d'horizon. »

Le pèlerin lui fit remarquer que son orange était encore intacte. Mais le vieil homme ne releva pas et poursuivit : « Bientôt, je vais pouvoir en détacher un à un tous les quartiers afin de les porter à ma bouche et de me délecter de leur chair gorgée d'un suc ambré qui me vivifiera. » Étrangement, dans le même temps que le vieil homme parlait, le pèlerin reproduisait dans ses pensées les mêmes gestes. Tant et si bien qu'il crut saisir entre ses doigts tremblants l'un des quartiers et entr'ouvrir ses lèvres sèches pour l'y glisser. Alors, ses dents pressèrent la chair qui en s'affaissant libéra dans sa bouche et sa gorge un nectar délicatement sucré.  Instantanément, cette liqueur de bienfaits concentrés apaisa la fièvre qui avait envahi tout son esprit.

Le vieillard reprit : « Bien avant le crépuscule, avant que la silhouette auréolée du soleil ne disparaisse dans le flamboiement du couchant, j'en aurai consommé toute la chair et le suc. Alors, la longue pelure en spirale de l'orange du jour dont je me serai délecté, sitôt l'obscurité descendue, se ré-enroulera. Comme par enchantement, la sphère providentielle ensemencée de pépins, germes de lendemains, en se déployant sur l'horizon, reprendra son apparence initiale avant de sombrer. » Il se tut un long moment, puis fermant ses paupières déclara : « Je suis très âgé, je sais que je suis arrivé au bout de ma vie, alors dans le silence ombreux de mes nuits, j'implore les forces secrètes du ciel et de la terre pour qu'elles consentent à ce que je puisse encore au matin suivant jouir de ce fabuleux cadeau seul capable d'étancher mon infinie soif de vie. » 

Dans l'esprit du pèlerin une infime brèche se produisit, puis quelque chose de plus profond céda. S'essuyant le front de son mouchoir, comme halluciné, il se lança dans un monologue, la voix pleine d'émotion : « Pour moi, depuis ma jeunesse jusqu'à aujourd'hui, le temps était comme un cheval sauvage que j'essayais sans succès d'apprivoiser, qui sans cesse se cabrait quand je voulais le saisir par l'encolure, qui s'enfuyait chaque fois quand je pensais pouvoir lui passer un licol. Toute ma vie, habité par cette lutte effrénée, malheureux et épuisé, je n'ai fait que courir après. J'ai manqué de voir l'essentiel, je suis passé à côté de ce qui constituait son essence profonde, sa quintessence. J'étais aveuglé par la somme de toutes les tâches que j'avais à accomplir, je courais du matin au soir toujours insatisfait, frustré au soir tombant de n'être pas parvenu à tout réaliser. Un matin, ne trouvant aucun soulagement à ma souffrance, j'ai tout quitté et j'ai suivi le premier chemin qui se présenta. » 

En réponse, le vieil homme lui confia : « Étranger, il m'a fallu de longues années d'errements et de méditation pour que je comprenne que la vie ne consistait pas en une éternelle fuite en avant, pressé d'être déjà demain ou plus tard et que je sois capable de saisir l'importance de l'instant présent où nous sommes réellement en vie. L'orange est un fruit étonnant, vois-tu, pour accéder à sa chair, nous ne pouvons pas juste croquer dedans comme on le ferait pour une pomme, il nous faut prendre le temps de lui retirer sa parure lustrée. Celle-ci ressemble à un fourreau constitué d'un épaisse étoffe piquetée de minuscules bosselures que nous avons tendance à rejeter bien qu'elle soit imprégnée d'une essence parfumée et bienfaisante. En éprouvant le plaisir inouï de l'attente au long des milliers de secondes pour y arriver, notre désir grandit, s'aiguise. A l'abri sous une seconde peau laiteuse se cachent ses quartiers bombés, fractions ordonnées de son tout. C'est comme si son subtil agencement nous obligeait à la partager et à en déguster tranquillement les croissants fondants tant que durent les heures du jour que nous traversons. »

Le pèlerin se tenait debout comme pétrifié. Chaque mot, qu'il avait entendu résonnait en lui. Le vieil homme saisit entre ses mains décharnées l'orange qui était sur la natte et lui présenta : « Je t'offre mon orange avec tous ses pépins, emporte-la en ton pays. Prends-en grand soin. Quand ton oranger commencera à fleurir, veille à en féconder les nouvelles fleurs. A présent, je te souhaite de vivre comme moi en harmonie avec l'enchaînement des heures du jour de telle sorte que tu puisses désirer que chaque instant écoulé se reproduise éternellement. Ainsi j'espère que comme moi, tu parviendras à récolter chaque matin de ta nouvelle existence le fruit incomparable de la vie qui te remplira de joie et de plénitude. »

 

 

 

Jean-Philippe novembre 2025

    

 

 

 

 

     Jean-Louis D.    

 

         Dès potron minet

         Le chat ronronne autour du potiron

         Potiron ronron petit patapon

         Il se couche , se frotte

         L'entoure avec amour

         De ses deux pattes

         Aux griffes prêtes à jaillir

         ...S'il veut bien jouer !

         L'escargot est plus doux, plus discret

         Il glisse furtivement sur cette surface

         Qu'il lubrifie savamment 

         De sa bave traînante

         "Essayons d'éviter ce félin intrusif

,        Qui ne connait la poésie 

         Qu'à travers les recettes des livres de cuisine".

  

         La matinée est bien avancée maintenant

         Un papillon blanc bat des ailes 

         Dans la lumière du soleil montant

         Autour de la fleur du cucurbitacée 

         Dans l'espoir d'y plonger sa trompe

         Et de siphonner 

         Une bonne rasade du précieux nectar.

 

         Le soleil atteint son zénith.

         Le félin qui ne dormait que d'un oeil 

         Se réveille soudain

         "Ce papillon insolent est amusant

         Serait-il joueur?"

         Ah mais non , il y a mieux

         Une mésange bleue

         Elle aussi attirée

         Par la couleur orangée

         Du potiron bien mûr

         Vient virevolter espérant

         Prendre sa part du festin.

 

         Le roi soleil s'installe maintenant

         Voluptueusement dans sa longue descente.

         Tout ce ballet de fins connaisseurs

         Ne peut que faire se rengorger

         Le potiron bien rond petit patapon

         Doré toute la journée par la chaleur du soleil

         Il va bien dormir et demain

         Sera encore une belle journée.

 

Françoise W.

 

Le goût des fruits trop murs

 

Les fruits, les ronds et les longs, contiennent des pépins ou des noyaux, germes du futur, des os, non, de la chair, oui, des peaux qui nécessitent de les peler pour les déguster. Leurs sphères et leurs queues de comètes imitent les cycles cosmiques, le tournoiement des planètes et l’enroulement spiralé des galaxies pour prolonger les formes innombrables que déploie la vie. Certains sont permis, d’autres défendus.

 

Les fruits ronds sont abonnés au temps circulaire, à la ronde des saisons, assujettis au système solaire. Les fruits longs, à queue de comète, s’élancent dans le temps linéaire en puisant dans la terre qui produit leurs plus belles fleurs. Certains sont solitaires, d’autres, solidaires,  s’agglutinent en grappes pour préserver le sens du collectif, mais aucun n’est carré, cubique plutôt, domaine réservé aux humains qui ont produit ce fruit vénéneux d’un ordre rigide et totalitaire noyant dans la masse informe le fruit de l’homme, que Léonard de Vinci a imaginé inscrit avec ses formes parfaites dans un cercle et un carré, muni d’un nom porteur de fruits mathématiques, l’homme de Vitruve aux proportions biologiques parfaites équivalentes à celles de l’univers, image de proportions divines à relativiser avec nos différences et nos vulnérabilités d’une ressemblance troublante. Tous sont issus d’une graine, d’une semence, d’un tronc d’arbre, de ses branches, de ses bourgeons qui s’épanouissent à la vue de l’autre, frères et sœurs de l’éblouissante symphonie de la vie composant avec l’air, la terre, l’eau et le feu les symboles opposés qui incitent à la relation et à la communication, au partage d’informations sur les formes que revêtent les énergies, leurs représentations et concepts humains. La pomme tombe sous l’effet de la gravitation, l’arbre pousse sous l’effet d’une force d’attraction, la matière noire cache bien des secrets pas encore dévoilés.

 

Mais avant tout, ils poussent. Ils poussent le temps, les heures, résistent aux intempéries, répondent à une force sublime qui les attire vers le haut, vers un ailleurs inconnaissable.

 

À la première heure, minuit, le fruit dort, gorgé des effluves de la journée précédente, et se prépare dans ses rêves à l’accueil d’une nouvelle journée. Il rêve de son passé et de son avenir pour se préparer à accueillir l’essence des heures et la jouissance du jour, sa lumière, qui éveille la nuit, revêtant chaque fois des vêtements de plus en plus chatoyants.

 

À quatre heures, il pousse un soupir, cherchant à consolider son existence, se perche sur une branche d’où il peut voir les lumières, pour s’accrocher solidement car le vent du nord souffle fort, quand ce n’est pas le vent du sud, puis se rendort.

 

À huit heures, l’homme fruit se lève, se réjouit de la saveur enivrante qui emplit sa bouche, en déguste les sucs nutritifs, et décide qu’il va passer un bon jour.

 

À midi, après avoir résolu les équations de la réduction du carbone menaçant son existence et celle de ses semblables, la faim le tenaille, et il décide de se goûter lui-même, gonflé de chair ferme et juteuse, grossir avec l’arbre, pour vérifier sa force, ronde comme un soleil épanoui. Il est satisfait, l’œuvre avance bien. Un poème se glisse vers ses lèvres, succulent comme le fruit délicat qu’il engendre. Dans le plaisir du texte, les mots composent un recueil éblouissant, comme un don permis, une offrande à la beauté du monde qui se décline en fleurs multicolores qui poussent leurs fruits vers l’aventure.

 

La page se ferme à seize heures afin d’éloigner les animaux captivés par son odeur, les abeilles qui s’enivrent sans discernement et tracent leur itinéraire dans une danse impeccable, poussées par la nécessité de remplir les rayons des ruches à n’importe quel prix, sous peine d’extinction de leur espèce. Leur miel couleur d’or, ou de soleil, attire de nombreux prédateurs qui les rendent agressives. Elles défendent la juste répartition des fruits de leur travail, leur pérennisation et leur organisation dans l’espace et le temps. Certaines ne piquent pas et bénéficient d’interactions douces avec des hommes ayant conservé les méthodes ancestrales bénéfiques pour la nature et ses fruits. Les énergies déclinent à seize heures, apaisant les comportements consuméristes et l’aspiration au repos.

 

Un retour aux sources naturelles canalise la volonté de grandir encore, de pousser la matière dans tous les sens, conditionnant les cellules à gonfler la chair fraiche, jusqu’à l’éclatement des fruits, devenus impropres à la consommation. Ils arborent des cicatrices, des boursouflures, des zones noircies et des tunnels à insectes et autres vers gourmands. Les fruits ne sont plus ronds, ne parfument plus l’atmosphère, ne laissent plus diffuser leur précieux nectar. Ils imitent la géographie primaire des collines et des vallées, des volcans et des paysages engloutis. Les fruits compagnons disparaissent peu à peu. L’arbre-fruit  se sustente encore un peu des résidus délicieux emmagasinés par la chaleur du jour, mais son énergie décline de plus en plus. Le verger s’étiole, d’étranges animaux rampent au sol.

 

À vingt heures, l’heure où le soleil suspend son vol, les lions viennent s’abreuver en respectant l’ordre de passage des pauvres animaux qui subsistent malgré tout, d’un maigre filet d’eau qui a oublié sa naissance dans un torrent fracassant de l’énergie des montagnes d’où jaillissaient les cascades transparentes, mères des fleuves gigantesques, somptueux, serpentant dans les plaines ou creusant des canyons pour alimenter les hommes-fruits et leurs arbres-fruits. Il fallait voir l’étendue des rosées le matin, les gouttes cristallines reflétant la lumière ! L’homme-fruit se goûte encore, quêtant les saveurs anciennes, et perd définitivement son désir diabolique de plaisirs sans fin. Du lion, l’homme a gardé la couleur vaguement orangée et bistre comme une peau d’onagre qui ne lui servira plus que de couverture de livres dévorés par les bibliophiles, ou d’encre pour composer son récit ou sa légende sur des palimpsestes écornés, le fruit n’exhalant plus que des odeurs de pourriture chimique, des relents de cadavres parsemant les rues et les immeubles en temps de guerre. Il a grignoté jusqu’à sa peau de chagrin, annihilé par ses désirs illimités de pouvoir et de puissance, augmentant la misère des hommes. La cueillette des fruits ronds ne suffisait plus à assurer sa subsistance, puisqu’il avait dévoré l’arbre-fruit des connaissances interdites, avait ignoré la parole qui construisait sa seconde peau.

 

Il se réfugie désormais dans la nuit noire, dans l’ombre des souvenirs des fruits ridés et secs dont il porte désormais le deuil.

 

 

 

Joëlle J.

 

Le détenu s’éveille au son du muezzin. L’appel à la prière, retentit comme une injonction. Mais il ne ressent aucune obligation d’obéissance. Il ne prie pas ce Dieu, ni aucun autre d’ailleurs. La voix diffusée par le haut-parleur glisse sur son ombre que l’apparition du soleil par la lucarne de sa geôle, dessine sur le mur gris. Le contour de l’homme est flouté par diverses inscriptions, tags, ou tâches maculant les murs. Près du lit rudimentaire, une table, une chaise. C’est là qu’il se dirige dès l’aube, qu’il s’assoit et écrit. Il note ses pensées, pensées d’amour envers ses proches, mais aussi réflexions philosophiques, sociétales, analyse de ce monde où l’indépendance d’esprit est condamnable.

Son corps âgé, fatigué se déplace lentement, ses gestes sont ralentis par les conditions de détention, mais il sourit, sa pensée bouillonne, les images se convoquent en lui, le dialogue peut s’engager entre la feuille de papier et lui.

A chaque lever du jour, avant de saisir son stylo, il prend entre ses mains, la grenade posée sur la table. Fruit des enfers dans la légende grecque, symbole de bonne fortune en Arménie, elle est aussi représentation de la perfection divine chez les chrétiens ou emblème de lutte contre la haine et l’envie chez les musulmans. Il en a goûté la première graine, il y a 327 jours, première journée de son incarcération. C’est un présent de l’avocat local venu lui rendre visite. Qu’elle ironie dans ce contexte, alors que la raison de sa détention ne lui est toujours pas communiquée. Ce fruit rond comme une pêche, à la peau lisse et ferme, il le tient entre ses mains tel un calice. Avec le temps, la peau s’est desséchée, le rouge éclatant a pali, comme lui, qui n’a pas pris le soleil depuis des mois. Entre ses mains il laisse le fruit s’entrouvrir, dévoilant ses centaines de petites graines encapsulées dans leurs loges. Une fois cueilli, ce fruit ne muri plus, mais la chair s’est asséchée, les arilles charnues et translucides ne sont plus désaltérants. S’il n’avait pas tant d’humour, il n’aurait pas conservé cette grenade pour l’effeuiller chaque jour de l’une de ses graines. Mais c’est ainsi qu’il compte les jours passants, ainsi qu’il commence chaque matinée, armé d’une grenade fruit, dont il dissèque peu à peu l’intérieur. C’est la trois-cent-vingt-septième graine qu’il en retire. Un jeu, un pied de nez à ses tortionnaires. Et chaque graine, il l’écrase sur une feuille, en un dessin rouge marron esquissant un homme lisant face à des armes crachant des graines.

Il peut alors se saisir de son crayon et vivre par les mots.

Quand l’appel à la prière retentit à nouveau, il sort lentement de cette exaltation littéraire qui lui tient lieu de colonne vertébrale. Il se redresse pour prendre des mains de son gardien, un repas inodore, incolore ou presque.

La nourriture a l’odeur de la répression, le goût du sang. Elle n’est pas là pour rasséréner, ni pour donner plaisir.

Il enroule sa fourchette dans un univers tout autre, déploie des saveurs orientales retrouvées au fond de sa mémoire, goûtées dans sa famille de cœur. Il est d’ici et d’ailleurs, il est ici et là-bas. De chaque côté de la Méditerranée, il a rencontré la vie et la mort, la liberté de pensée et l’endoctrinement. Il s’est forgé une foi, celle du combat pour la libre expression.

Il savait qu’en revenant ici, il serait emprisonné. Il devait pourtant le faire, au nom de la liberté, celle de vivre chez lui, celle de promouvoir sa croyance en l’homme. Cette foi demeure en lui, elle circule en chacune de ses veines, elle tourne dans son cœur, elle se diffuse dans son cerveau.

La luminosité évolue doucement. Dans un instant le silence sera de nouveau perturbé par l’appel à la prière. C’est l’heure où le changement de lumière, rappelle son esprit vers d’autres cieux, l’instant où il passe les frontières pour apporter à son intellect d’autres sensations, d’autres accents, d’autres mots.

Bien souvent, lui revient cette chanson de Serge Reggiani, « Le temps qui passe ». Il chantonne alors dans sa gorge :

« Combien de temps…

Combien de temps encore,

Des années, des jours, des heures, combien ?

Quand j’y pense mon cœur bat si fort…

Mon pays c’est la vie.

Combien de temps….

Combien ? »

Son regard devient plus lointain encore, son pays tant aimé, ses pays adorés, car il se sait constitué de multiples influences, il aime l’un et l’autre, il sait sa place dans l’un et l’autre.

Au crépuscule, il s’allonge, pour reposer son dos et fermer ses paupières sur ses rêves. Il est là enfermé dans ce carré gris, absent du monde pour lequel il se bat, dans lequel il croit, l’humanité, la liberté d’être et de penser.

Quand retentit la cinquième prière depuis le minaret, il ne l’entend pas. Sa force de pensée l’a emmenée vers ses chemins intimes que nul ne peut lui prendre. Il dort dans une infinie patience.

Demain tout sera pareil, sauf la grenade qui perdra un nouveau grain, sauf le dessin qui sera un peu plus rouge.

 

 

Nita LP

Ode à aujourd’hui :

                    Cueille, savoure et deviens…

 

Dans les lueurs de l’aube naissante, mets-toi en chemin : il est là ! Ton fruit, ton temps ! Il t’attend pour t’offrir toutes ses ressources. Observe-le, apprivoise-le et fais-le tien ! Aime-le dans ses sucres et ses acidités, ses lumières et ses ombres ; de l’aurore à la nuit, d’un début à une fin, il est là pour toi, sache l’accueillir comme on reçoit la vie, avec respect, élan et foi !

Regarde ! Attentivement, minutieusement, tout réside dans tes yeux ; c’est dans le regard et non dans la chose regardée que se tient l’essentiel.

 

Une douce clarté l’éveille, encore frais et humide de la nuit, il est unique, il est multiple ;  chaque matin semblable, chaque matin différent, ce sera ton jour, ce sera ton fruit, celui de tes yeux et de tes désirs…

Approche-toi : sa peau satinée, sa courbe pure attisent ton envie, son apparence est encore timide dans le petit matin, alors tends la main avec égards…

Que ta paume s’arrondisse pour le recevoir et l’honorer sous chacun de ses aspects.

Une frêle tige le retient encore au grand arbre d’Eden, bientôt dans ta main, il ne sera pas possession mais don, cadeau, gratuité.

Tu le tiens maintenant, profite de la candeur de l’air matinal pour repérer ses effluves subtils, ses exhalaisons délicates et en orner ton temps. Caresse avec tendresse le velours  qui contient la chair voluptueuse, que tes gestes et ton appréhension soient sensibles à la douceur offerte. Reçois-le précieusement avant de le consommer, le monde entier est déjà là, à portée de sensation, dans chaque instant qui passe.

 

Maintenant, avance-le vers tes lèvres, le soleil est monté dans le ciel , la lumière effleure obliquement ses contours, c’est le moment où elle n’écrase pas les choses, où elle les fait vibrer.

Lumière oblique, c’est l’éclairage du soir ou du matin : elle ne frappe pas, elle caresse.

Saisis cette lumière d’humilité, elle offre à ton fruit, à ton jour un espace intérieur.

Regarde bien, elle rend visibles les détails infimes, les nuances, les traces. Elle est lumière d’écoute, non de vérité.

Dans le silence de ta matinée, la lumière oblique traverse la matière du monde pour en révéler l’âme. C’est maintenant l’âme de ta journée qui se présente à toi. Intègre-la afin qu’elle t’aide à faire de ce fruit un jour généreux.

 

Pose maintenant ta langue sur la peau, pour l’apprivoiser ; effleure puis mords, fais éclater l’enveloppe et enfonce avidement tes dents dans la chair, le jus coule sur tes lèvres, la pulpe inonde ton palais, la saveur envahit ton monde. Midi, tu savoures sous un soleil de plomb toutes les fibres de ton jour. Lumière écrasante qui dit toute les richesses de la vie ! Ses acidités aussi ! Ne les refuse pas, elles existent ! Affronte-les, l’aigreur et l’amertume font partie du fruit au même titre que le sucre. Tu trouveras dans ces saveurs acerbes l’ombre portée de ton jour, qu’elle te soit révélatrice de toi-même et salutaire ! Tu sauras qui tu es !

 

Dans la lumière couchante, mûris ton expérience, médite et savoure encore : tu as mangé le fruit, tu as vécu le jour, ils sont maintenant chair de ta chair. Prêts à revenir, demain, un autre fruit, un autre jour, semblables et différents pour ton éternité.

 

 

TEMPS CIRCULAIRE ET TEMPS LINÉAIRE

 

 

Jean-Louis D.

 

Le temps circulaire et le temps linéaire.

 

              Il est cinq heures

              Paris s'éveille

              Il est cinq heures

              Je n'ai pas sommeil

              Les ouvriers sont déprimés

              Les journaux sont imprimés

              On a marché sur la lune 

              C'est le titre de Libé.

 

              Il est cinq heures

              Paris s'éveille

              Il est cinq heures 

              Je n'ai pas sommeil

              Les ouvriers sont toujours déprimés

              Et les journaux imprimés

              Election du nouveau président 

              C'est le titre de Libé.

    

              Les travestis sont rhabillés

              Il est cinq heures

              Les journaux sont imprimés

              Fin de la guerre en Algérie

              C'est le titre de Libé.

 

              Il est cinq heures

              Paris s'éveille

              les ouvriers sont encore déprimés

              Les journaux toujours imprimés

              L' IA entre dans nos vies

              C'est le titre de Libé.

 

               Il est cinq heures

               Paris s'éveille

              Je n'ai toujours pas sommeil

               Et les journaux toujours imprimés

               Un homme sur Mars

               C'est le titre de Libé.

 

               Il est cinq heures

               Les stripteaseuses sont rhabillées

               Les ouvriers sont toujours déprimés

               Les journaux  toujours imprimés

               Le temps des cerises est arrivé

               C'est la dernière de Libé

               Et moi je vais me coucher!

Joëlle  

 

Un arbre  raconte son temps circulaire et son temps linéaire

 

Quelle nuit ! Cette tempête m’a couché. Ou presque… J’ai la cime dénudée et mes branches maitresses font de drôles d’angles. Je vous en prie, buissons et arbustes environnants, mes amis de toujours, soutenez-moi ce matin, devenez mes tuteurs le temps de soigner ma plaie, de cautériser ma sève.

Dans ma jeunesse, lorsque le vent se fâchait ainsi, il m’emportait des ramilles, mais mes charpentières tenaient bon. Elles tremblaient parfois, frémissaient dans l’air, et résistaient. Mais mes ramures ont vieilli, c’est évident. Il faut reconnaitre que depuis tant d’années que nous jouons ensemble, nous tous en cette futaie, balançant nos branches pour y cueillir la parade amoureuse d’oiseaux, rivalisant dans nos couleurs, la douceur de nos feuilles, la souplesse de nos attaches, le ballet des saisons a tourné et retourné. Cent ans peut-être, que je suis là, chêne ancré en pleine garrigue, sans crainte de la soif, et supportant les gelées.

Cent ans et je sens la fin venir… Je me revois si petit, émergeant d’un gland balancé là. Vous m’avez apporté l’ombre qu’il me fallait pour grandir, puis je vous ai dépassé, j’avais la tête dans les nuages et je vous protégeais de la pluie.

Je voudrais tenir encore quelques saisons, mais il me faudrait affronter cet automne pour cela. Cette période m’effraie un peu plus chaque année. Je sens mes feuilles se détacher, je les vois s’envoler et laisser les tiges nues. Mes forces refluent, je le vis au plus profond de mes racines. Lorsque mes feuilles perdues crissent sous les pas des bipèdes ou quadripèdes, je ne goûte plus leurs exclamations d’enchantement bucolique, je voudrais qu’ils touchent mon tronc pour raviver mes forces.

Aujourd’hui je préfère l’hiver à cette période automnale, c’est la saison de mon âge. Tout y est ralenti, mes nombreuses couches de pousses successives forment un chaud manteau dont la couverture m’isole du froid et m’accompagne dans ma sieste.

Pourtant j’aimerais revoir le printemps encore une fois. Voir le retour de la lumière, réentendre le chant des oiseaux, les bruissements de la course des animaux. Sentir à nouveau les bourgeons et les jeunes pousses s’épanouir. Mais pour y parvenir il me faudrait cicatriser de cette plaie béante.

Ma plus belle branche est à terre. Je ne me croyais pas si fragile. Mes racines sont larges et profondes mais elles ne m’apportent plus autant de nutriments. Elles se dessèchent ou bien est-ce moi qui n’assimile plus ?

J’ai vécu cent fois la naissance printanière, l’épanouissement de l’été, le ralentissement de l’automne, et l’hibernation hivernale. Cent fois les mêmes évènements, faisant de moi cet arbre majestueux, cent cercles de vie.

Ecoutez ! Le vent revient. Il enfle et me dévore, mais je suis prêt pour cette autre vie que me donnera la scierie.

 

NITA LP

 

L’HORLOGE, TEMPS CIRCULAIRE, TEMPS LINÉAIRE

 

 

Sur mon cadran d’émail courent  les aiguilles noires

Une, deux heures, encore, passent le temps, les soirs

Dans mon mouvement d’horloge, un ressort se détend

Une, deux heures, encore, filent les soirs, le temps

 

Je tourne sur moi-même sans jamais avancer,

Ni commencement, ni fin, canevas d'éternité

Fidélité du jour au jour toujours revient

 

Je bats pour vous rappeler que tout renait sans fin

L’aurore, la lumière, et la tombée du jour

Reviendra à jamais la ronde des secondes

 

Je garde le secret de l’éternel retour

Pour que filent les heures, et que filent les jours

Ce grand soupir du monde qui répète et s’ignore,

Hier, ce soir, demain et pour toujours, les jours

 

Mais les rouages rouillent et se rouille le temps

Les ressorts essoufflés, s’essouffleront les heures

Aiguilles déliées de l’axe ont quitté le cadran

L’ancre n’est plus ancrée, je dérive et me perds

Le spiral infini gommé par l’huile rance

S’est immobilisé, plus d’échappement possible

Échappement échappé,  spiral a tué le temps

Mon balancier fourbu a arrêté les heures

Mon chant ne dira plus les secondes sereines

Et se taira ce soir le tictac envoûtant

Ce rythme  rassurant qui dit oui, qui dit non

 

 

ANNIE C.

Départ

C’était un jour comme tant d’autres.

Rachid était parti au bistrot avec ses copains.

Il allait pointer au chômage ; le travail, c’était trop fatigant, comme il se plaisait à le répéter…

Najoua avait amené les enfants à l’école, les lits, la vaisselle et maintenant les courses au marché.

Pas le temps de réfléchir, toute la journée était déjà programmée.

Et ce jour-là, pourtant, tout fut différent…

En fin d’achats, son marchand de primeurs lui avait remis un petit complément, comme il en avait l’habitude. « Ça devrait te plaire, Najoua » avait-il soufflé avec un petit clin d’œil !

Najoua avait glissé distraitement le sac en papier dans son cabas et poursuivi ses courses.

Quand elle ouvrit le sac dans sa cuisine, toute la magie de son enfance ressurgit.

Cette énorme grenade bien rouge, à demi ouverte sous la pression des grains luisants, elle en avait cueilli des centaines dans les vergers de Tunis.

Les grains craquants, acidulés, avaient un goût de paradis perdu.

Sous sa dent, un pépin s’écrasa et réveilla une douleur enfouie.

Najoua prit en pleine face la dureté de sa vie actuelle.

Les retours de bistrot de Rachid, titubant, irascible. Au début c’était des mots, il suffisait de le laisser dire sans réagir. Puis il avait levé la main.

Elle avait du mal à apaiser les enfants pour qu’ils s’endorment enfin…

Les grains libéraient leur jus, Najoua libéra ses larmes et les paroles d’une chanson lui revinrent aux lèvres.

Elle sortit de son porte-monnaie le numéro donné par l’assistante sociale, remplit rapidement une valise, alla chercher les enfants à l’école.

Elle partit avec eux pour une nouvelle vie, l’étoile sang et or d’une fleur de grenade gravée dans le cœur.

« Sous mon sein, la grenade ! »

 

Tomber dans le panneau

 

J’étais tout pimpant et les enfants m’adoraient.

À chaque récréation, j’entendais leurs cris joyeux quand ils s’approchaient de moi. J’étais la vedette, un coup de ballon par-ci, un coup de ballon par là… Ils n’y allaient pas de main morte !

J’étais indulgent, je savais qu’ils libéraient leur énergie, peut-être leur frustration de rester enfermés en classe si longtemps…

Moi, j’étais toujours dehors, par tous les temps.

Mon temps immobile était rythmé par les alternances de travail et de vacances. Petites vacances qui passaient vite, je me remémorais les exploits des plus habiles de mes petits amis. Grandes vacances que je finissais par trouver bien longues, une fois remis de mes coups sur la tête.

Je me languissais d’entendre la sonnerie stridente qui cadençait mes jours heureux.

Les années passèrent à toute vitesse et avec elles les saisons, douces ou mordantes, tiédeur du printemps, ardeur de l’été, pleurs de l’automne, gelures de l’hiver…

Peu à peu, ma peau s’écaillait, mes articulations gonflaient, je tanguais de plus en plus sous les coups.

Le maître me regardait désormais avec suspicion, même si j’essayais de donner le change.

Par une chaude journée estivale, la tronçonneuse eut raison de moi. Pas un seul enfant ne fut là pour s’apitoyer sur mon sort. Déjà mon successeur attendait son tour…

Ne vous méprenez pas, je n’étais pas un de ces majestueux tilleuls embaumant la cour.

À la prochaine rentrée, les enfants reprendraient leurs parties de basket.

 

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