LA TERRE-MATIÈRE
LA TERRE-MATRICE DU VIVANT
Premier de cordée, Roger Frison-Roche, 1941.
Le drame était sur la montagne, mais, impavide et souveraine, elle montait la garde sur les vallées d’alentour, insensible aux pensées des hommes qui gîtaient dans ses flancs, frileusement pelotonnés dans leurs cabanes de pierre. Sa faction millénaire n’était troublée, de loin en loin, que par le sourd grondement des avalanches ou le fracas plus sec des chutes de pierres qu’un regel trop brusque venait de déclencher.
…/…
À cet endroit, la muraille semble, par un effet de perspective, se retourner sur elle-même, se ployer, s’effiler, et, prenant son élan sur ses larges bases bien étayées jusqu’aux vallées glaciaires, elle se redresse d’un jet jusqu’au ciel, qu’elle troue d’un seul coup, semblant vouloir atteindre les au-delà mystérieux ; le grimpeur se trouve bien petit, minuscule, tout écrasé qu’il est par les dimensions inhumaines de la montagne. Lorsque au hasard d’une vire il se rapproche de l’effroyable précipice du Nant-Blanc, il ressent, même s’il a l’âme bien trempée, l’atroce sensation du vide sans fond, l’impression plus grisante que le vertige que, s’il venait à tomber, son corps écartelé dans l’air ne ricocherait pas une fois jusqu’à la rimaye béante qui sépare la paroi de roc du glacier tourmenté. Des aiguillettes étranges, acérées, se tordent dans une supplication désespérée sur la crête, en lame de scie ; au lever du jour et au coucher du soleil, elles flambent et crépitent, roses à l’aube, pourpres au crépuscule : les gens d’ici les nomment les Flammes de Pierre.
Dans Premier de cordée, le minéral est constamment rencontré par :
* les doigts qui cherchent une prise ;
* les pieds qui cherchent l’appui ;
* le piolet qui pénètre la matière ;
* le corps qui se colle à la paroi ;
* la peau brûlée ou burinée ;
* le souffle ;
* la fatigue.
Autrement dit, la montagne n’est pas regardée : elle est touchée, escaladée, griffée, frappée, traversée.
I Décrivez une matière tellurique sans lui attribuer directement sa qualité. Faites-la éprouver par un corps.
II Le sol parle sous différents temps.
- Écrivez ce que la terre “vous raconterait” si elle pouvait parler : chaleur du soleil, fraîcheur de l’ombre, traces de pluie. Comment elle change de texture, de couleur, de résistance.
- Soyez concret, sensoriel, physique.
III. Votre paysage terrestre
Parmi les 10 photographies, choisissez « votre » paysage.
À la manière du canevas proposé pour le cep, écrivez.
Canevas pour une écriture sensorielle qui oppose la permanence du cep à la fragilité et à la sensualité du raisin.
Ce que le cep sait
Regardez l’image sans écrire. Puis, écrivez à la première personne, comme si vous étiez le vieux cep.
Ne cherchez pas à « faire joli ». Faites passer le paysage par les cinq sens.
Commencez par compléter mentalement :
* Je sens… l’écorce, la terre, la chaleur, l’odeur du raisin…
* J’entends… le vent dans les feuilles, les insectes, le silence…
* Je goûte… la pluie ancienne, la sève, le soleil, le fruit…
* Je touche… le bois, la terre, les racines, les cailloux…
* Je vois… les rangs de vigne, le ciel, les saisons …
Puis introduisez une trace de mémoire :
« J’étais déjà là lorsque… »
Le cep peut alors devenir dépositaire d’une histoire humaine : il a vu naître, aimer, travailler, vieillir, disparaître.
Créez votre propre site internet avec Webador