DE CHAIR ET D'ENCRE...
Le corps avant le mot
DE CHAIR ET D’ENCRE
Annie.C
AMERTUME
Ce goût, ce dégoût, il me vient de la nuit des temps…
Les cailloux du gave, petits bonbons lustrés, couleur sable, terre ou roche, faisaient l’attraction, au milieu des statuettes de Vierge et autres « bondieuseries », des petites boutiques, marchandes du Temple, de cette sainte ville de Lourdes.
Le Lourdes de Bernadette et son apparition, des béquilles pendues par centaines, où nous étions traînés chaque année avec le centre aéré.
Sous la pellicule sucrée, cette essence glaçante, horrible, atroce, d’amande amère.
Les mâchoires qui se crispent instantanément, l’abondance de salive, les haut-le-cœur, et cette fichue bienséance qui oblige à avaler, en essayant au maximum de ne pas y penser, ce bonbon dégoûtant !
Puis, cette impression persistante de froid et de malaise. Une expérience mortifère…
Mes autres rencontres fortuites avec cette infecte amande amère, croquembouches, dragées, amandes de fruits dans les confitures, toujours aussi poignantes et angoissantes, se firent plus rares.
Comme un sixième sens, le corps se méfiait : regard suspicieux, mouvement de recul, serrement des mâchoires, souvenir de ce dégoût revenu en bouche.
La réaction préventive immédiate était d’interroger l’entourage sur la possible présence du poison.
Mais comment les autres humains pouvaient-ils tolérer, et même rechercher cette saveur qui me tétanisait rien qu’à sa pensée ?
J’appris un jour, en cours de sciences, que le zyklon avait une odeur d’amande amère.
Zyklon, cyanure, l’artisan des chambres à gaz…
C’est bien plus tard qu’est venue, ancrée dans mon corps, l’évidence d’avoir vécu, dans une autre vie, avec mes compagnes d’infortune, la douche écœurante et mortelle.
Jean-Louis D.
Effrayé, il sent ses pieds glisser imperceptiblement , millimètres après millimètres, sur la paroi verticale et lisse alors que les crampons de ses chaussures ne semblent plus avoir de prise . Allons, garder son calme, ne pas céder à la panique qu'il sent l'envahir, pas de gestes intempestifs. Ses mains moites n'osent lâcher les prises saisies à même la roche nue et tranchante. Au milieu du silence assourdissant de la vallée le bruit des battements de son cœur envahissent l'espace.
Quelle prétention avait pu lui faire croire qu'il vaincrait cet à pic minéral si dur où le moindre geste maladroit pouvait déclencher une chute fatale.
"Allons, lève les yeux, analyse la situation. Si je parviens à pousser millimètres par millimètres, alternativement sur une jambe puis l'autre, je pourrais peut-être m'élever suffisamment ma main gauche et ainsi pouvoir atteindre l'arête aperçue juste au dessus..."
Il retient son souffle, se relâche intérieurement tout en maintenant solidement sa prise, espérant ainsi récupérer assez de forces pour l'opération suivante. Mentalement il est passé dans l'action, dans l'immédiat, hyper lucide. L'instant de panique n'est plus que du passé. Les battements sourds de son cœur se sont apaisés, seul le rythme régulier de sa respiration maintenant maîtrisée parvient à sa conscience.
Il visualise mentalement ses pieds appuyant petit à petit sur la paroi, permettant progressivement par un jeu d'extension très lente et alternatif des ses jambes de hisser son corps, ce qui libère suffisamment sa main gauche qui peut alors attraper cette arête vue au dessus à gauche et qui semble fiable.
"Tu tiens le bon bout" se dit-il in petto." Tu ne vas pas lâcher maintenant,le plus dur est fait."
Il continue de puiser dans des ressources qu'il ne soupçonnait pas. Il se paie même le luxe de quelques ahanements d'encouragement dans la poursuite de son rétablissement. La prise était bonne, il retrouvait ses marques.
Arrivé au sommet quelques ahanements plus tard et enfin sorti d'affaire, il se tourne vers l'espace infini en se frappant triomphalement la poitrine et laisse échapper sans retenue des cris de victoire et de joie.
Joëlle
3 – 02 - 2026
DE LA CHAIR A L’ECRITURE :
Une danse improvisée dans une chambre trop petite
La musique résonne en son corps, les pulsions battent le rythme de son sang, le cœur explose de couleurs. Elle n’a plus le discernement pour s’arrêter, elle virevolte, jette une jambe sur l’assise de la chaise, l’autre prend possession d’un espace libre sur le bureau.
La chambre est si petite qu’elle ne peut faire plus de trois pas sans se cogner à un meuble.
Elle se livre à la musique et retient le flot de sa propre sonate. Elle danse avec son corps le printemps de sa vie, la force de son sang qui l’étourdit. Sa tête bouillonne de projets, elle les dessine sur le mur, de ses pieds nus.
Une pirouette sur le lit l’exalte, et, surprise, elle entend le rugissement de ses tripes, la houle qui monte par son œsophage, le déferlement qui envahit sa bouche, se heurte à son palais et cavale en cris joyeux, enfantins, puérils, mais gracieux, convaincus de leurs beautés et de leurs pouvoirs, un cri de vie, d’amour, une puissance d’espoir, une incarnation de vie naissante.
Le cri s’ajuste à la musique, il s’apaise et rebondit, il n’a pas encore audible, mais déjà syllabes d’un nouvel abécédaire qu’elle veut vivre.
Quand le morceau s’arrête, son corps s’affranchit du mouvement, seule sa main s’agite encore, elle saisit le crayon et trace ses premiers mots. Comme sa danse l’instant d’avant, ses calligraphies s’arrondissent, bondissent, tournent et tressautent.
Au bout de la phrase, le point lui ouvre l’avenir.
Josette Lacroix
C’est une musique trop belle, irréelle, qui fond dans mes entrailles ; elle sonne en moi comme une reine qui réclame ses droits, comme au lever du lit, quand je suis toute ébouriffée, peau fripée ; c’en est trop ! Mais je me laisse envahir, oublieuse des misères d’hier.
Ça gronde et ça tempête en moi ; je suis bien à l’étroit dans ma chambre, et c’est une musique des grands espaces inconnus, si vivante, qui fait fondre les murs ; il suffit d’allumer la radio tout simplement.
Toute ma peau frisonne, une espèce de boule flamboyante et vaste, si vaste monte en moi et m’impose son règne. j’en tremble ; des noeuds se défont et craquent sur mes tempes en douloureuses joies. enfin, respirer, me déployer, et j’ai envie de m’emparer de la bannière d’une Jeanne d’Arc. Quelle audace ! je m’élance comme un avion sur sa piste d’envol, rien ne m’arrête. je sens au bout de mes doigts des lignes de lumière qui percent les murs et qui rayonnent loin, très loin.
Les volets de mon être se sont ouverts. et ce demi-sourire qui flotte sur mon visage attrape un horizon des horizons.Il va rejoindre la-bas des inconnus, des amis, toute une famille de vivants, des complices et nous dansons ensemble, je le sens alors, les murs de ma chambre s’écroulent tranquillement. disait le poète « tout mon dedans craque et court dehors », c’est une danseuse qui a dit ça. Nous y voila.
Une sourde colère voulait se dire, elle est dansante, elle exulte, toute riante maintenant…. dévale les pentes de mes bras, de mes jambes et déballe ses cadeaux. mon coeur s’emballe.
Nita LP.
Mal-être
Mon coeur bat trop fort, goût amer dans la bouche, tête en vrac ! Que se passe-t-il ?
Le ciel va me tomber sur la tête, j’ai presque la nausée. Une image me traverse les yeux, elle vient de loin, le regard haineux me fixe, le visage est glabre, la bouche s’ouvre et se ferme violemment, la peur me glace. Le mal-être envahit mon corps entier, ma respiration est courte, saccadée, comme si d’un coup elle allait s’arrêter. Mes mains sont moites et une sueur froide perle sur mon front, tout est confus, lourd, indicible. Je dois m’asseoir, bouger, sortir de ce mauvais moment.
Un silence d’acier tranche ma pensée, mutile mon cerveau. Mes lèvres s’ouvrent, j’essaie de crier, de hurler mon désarroi, aucun son ne sort, cercueil fermé, tombe muette, le sang s’est retiré de mon être ; suis-je morte ? Rien qu’un vide abyssal, un blanc absolu. Plus aucun souffle, l’air me manque, mes oreilles bourdonnent. Aveugle, plus de repères, plus d’images. Blanc, blanc, le vide.
J’arrive enfin à déglutir, la salive coule dans ma gorge desséchée, un déclic derrière le tympan libère mon souffle, l’expiration est plus lente, ma respiration retrouve un rythme régulier. Mes lèvres s’entrouvrent, un soupir léger, presqu’inaudible sort de mon être, mes épaules retombent doucement dans un geste d’apaisement. Ma gorge se dénoue. Lentement, des images réapparaissent devant mes yeux, elles se succèdent dans un ordre qui semble vraisemblable. Je réalise enfin ce qui m’arrive, et m’entends murmurer des mots encore incompréhensibles, je force un peu ma voix, oui, des mots arrivent, se pressent à ma bouche, me libèrent…
Ma main tremble d’émotion, vite, noter, décrire, écrire ce qui m’inonde maintenant.
Le visage sinistre qui m’agressait se dilue sur la page blanche, l’encre dit ses yeux effrayés,
Le crayon trace seul son sourire inquiétant, le rictus devient signe sur le papier. Ses intentions s’étalent désormais en caractères précis, fourmis noires sur la blancheur du papier, je respire, je souffle mon corps se détend totalement.
Voilà ! Je suis libre !
Les mots ont effacé mon rêve.
Nita LP
Sa vie s’en est allée avec lui. Plus de raison d’exister, rien ne l’intéresse plus.
Elle a posé ses mains sur ses genoux, ses doigts se tordent et tentent de s’agripper, ils ne peuvent plus saisir que le vide. Vide son coeur, vide son esprit, ou alors embrumés, perdus dans le brouillard du non-être. De pâles souvenirs s’immiscent dans ce néant abstrait, des formes circulent qui lui rappellent des êtres chéris ; diaphanes fantômes, lémures à la dérive qui déambulent dans l’abysse muet qui lui tient lieu de présence. Son corps s’est recroquevillé, ses épaules sont tombées, semblant s’enfoncer dans la terre où elle aimerait tant le rejoindre. Son visage n’exprime plus qu’un néant informe, le regard a cessé de dire, les lèvres se sont affaissées, le sourire a disparu ; qu’importe, elle n’a plus rien à dire.
Le silence est tout ce qui l’habite. Disparus les mots avec lesquels elle aimait tant jouer, évanouies les idées qui la portaient, effondrés ses désirs de vie et d’amour. Mutisme Désespoir morbide. Silence de mort. Vide de l’âme. Le souffle l’a quittée. Son corps ne frissonne plus.
Un vagissement informe sort de sa gorge nouée, un soupir sourd s’échappe de sa poitrine. C’est tout la lourdeur du monde qui émane de sa chair.
Le gémissement se transforme en sanglot.
Enfin elle pleure !
La vie ressuscite dans ses larmes, la plainte coule sur ses joues, la mort ruisselle sur sa peau.
Un signe de vie, elle n’y croyait plus ! Un halètement saccadé sort de sa poitrine semblant libérer la chape de plomb qui l’empêchait de respirer.
Elle peut parler maintenant :
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