Le prodigieux cadeau de la vie
Sur un chemin de soleil et de poussière cheminait un homme blafard et plein de tourments. A le voir penché vers l'avant les yeux perdus dans le lointain, on aurait dit qu'il était désorienté, comme s'il ne savait plus où il allait, ni ce qu'il cherchait. Depuis combien de jours et combien de nuits marchait-il ainsi droit devant du levant vers le couchant, traversant des pays, des villes, des villages sans s'y arrêter.
Un jour, aux heures les plus chaudes, il fit halte sur la place d'un de ces villages où coulait d'une fontaine une eau claire et fraîche. Tandis qu'il se désaltérait, il remarqua assis à l'ombre d'un oranger un homme aux cheveux blancs, le dos appuyé contre le tronc de l'arbre, les mains posées à plat sur ses cuisses. Son visage empli d'une étonnante sérénité irradiait humanité et sagesse. Devant lui, sur une natte était posée une orange et un couteau. Curieusement, le pèlerin se mit à imaginer tenir ce fruit entre ses mains. Il lui en vint soudain un impérieux désir à la bouche. Déconcerté, il éprouvait entre ses mains son poids, son volume, sa rondeur. Il effleurait du bout de ses doigts le grain de sa peau, il respirait l'odeur subtile de son écorce ensoleillée. Jamais, il n'avait ressenti un tel bonheur, une telle exaltation.
Après avoir longtemps observé le vieil homme immobile, cédant à une pulsion toute nouvelle, il finit par s'approcher de lui, le salua et lui demanda ce qu'il faisait là. Le vieillard leva vers lui des yeux embrumés presque aveugles, avec un étrange sourire, il lui dit : « Vois étranger, il est midi passé, le soleil culmine à son zénith et depuis ce matin, je suis assis là à éplucher avec ravissement ce prodigieux cadeau de la vie que le ciel et la terre m'ont offert. Chaque matin que Dieu fait, à la fin de l'aube, je cueille le fruit mûr qui naît de la ligne d'horizon. »
Le pèlerin lui fit remarquer que son orange était encore intacte. Mais le vieil homme ne releva pas et poursuivit : « Bientôt, je vais pouvoir en détacher un à un tous les quartiers afin de les porter à ma bouche et de me délecter de leur chair gorgée d'un suc ambré qui me vivifiera. » Étrangement, dans le même temps que le vieil homme parlait, le pèlerin reproduisait dans ses pensées les mêmes gestes. Tant et si bien qu'il crut saisir entre ses doigts tremblants l'un des quartiers et entr'ouvrir ses lèvres sèches pour l'y glisser. Alors, ses dents pressèrent la chair qui en s'affaissant libéra dans sa bouche et sa gorge un nectar délicatement sucré. Instantanément, cette liqueur de bienfaits concentrés apaisa la fièvre qui avait envahi tout son esprit.
Le vieillard reprit : « Bien avant le crépuscule, avant que la silhouette auréolée du soleil ne disparaisse dans le flamboiement du couchant, j'en aurai consommé toute la chair et le suc. Alors, la longue pelure en spirale de l'orange du jour dont je me serai délecté, sitôt l'obscurité descendue, se ré-enroulera. Comme par enchantement, la sphère providentielle ensemencée de pépins, germes de lendemains, en se déployant sur l'horizon, reprendra son apparence initiale avant de sombrer. » Il se tut un long moment, puis fermant ses paupières déclara : « Je suis très âgé, je sais que je suis arrivé au bout de ma vie, alors dans le silence ombreux de mes nuits, j'implore les forces secrètes du ciel et de la terre pour qu'elles consentent à ce que je puisse encore au matin suivant jouir de ce fabuleux cadeau seul capable d'étancher mon infinie soif de vie. »
Dans l'esprit du pèlerin une infime brèche se produisit, puis quelque chose de plus profond céda. S'essuyant le front de son mouchoir, comme halluciné, il se lança dans un monologue, la voix pleine d'émotion : « Pour moi, depuis ma jeunesse jusqu'à aujourd'hui, le temps était comme un cheval sauvage que j'essayais sans succès d'apprivoiser, qui sans cesse se cabrait quand je voulais le saisir par l'encolure, qui s'enfuyait chaque fois quand je pensais pouvoir lui passer un licol. Toute ma vie, habité par cette lutte effrénée, malheureux et épuisé, je n'ai fait que courir après. J'ai manqué de voir l'essentiel, je suis passé à côté de ce qui constituait son essence profonde, sa quintessence. J'étais aveuglé par la somme de toutes les tâches que j'avais à accomplir, je courais du matin au soir toujours insatisfait, frustré au soir tombant de n'être pas parvenu à tout réaliser. Un matin, ne trouvant aucun soulagement à ma souffrance, j'ai tout quitté et j'ai suivi le premier chemin qui se présenta. »
En réponse, le vieil homme lui confia : « Étranger, il m'a fallu de longues années d'errements et de méditation pour que je comprenne que la vie ne consistait pas en une éternelle fuite en avant, pressé d'être déjà demain ou plus tard et que je sois capable de saisir l'importance de l'instant présent où nous sommes réellement en vie. L'orange est un fruit étonnant, vois-tu, pour accéder à sa chair, nous ne pouvons pas juste croquer dedans comme on le ferait pour une pomme, il nous faut prendre le temps de lui retirer sa parure lustrée. Celle-ci ressemble à un fourreau constitué d'un épaisse étoffe piquetée de minuscules bosselures que nous avons tendance à rejeter bien qu'elle soit imprégnée d'une essence parfumée et bienfaisante. En éprouvant le plaisir inouï de l'attente au long des milliers de secondes pour y arriver, notre désir grandit, s'aiguise. A l'abri sous une seconde peau laiteuse se cachent ses quartiers bombés, fractions ordonnées de son tout. C'est comme si son subtil agencement nous obligeait à la partager et à en déguster tranquillement les croissants fondants tant que durent les heures du jour que nous traversons. »
Le pèlerin se tenait debout comme pétrifié. Chaque mot, qu'il avait entendu résonnait en lui. Le vieil homme saisit entre ses mains décharnées l'orange qui était sur la natte et lui présenta : « Je t'offre mon orange avec tous ses pépins, emporte-la en ton pays. Prends-en grand soin. Quand ton oranger commencera à fleurir, veille à en féconder les nouvelles fleurs. A présent, je te souhaite de vivre comme moi en harmonie avec l'enchaînement des heures du jour de telle sorte que tu puisses désirer que chaque instant écoulé se reproduise éternellement. Ainsi j'espère que comme moi, tu parviendras à récolter chaque matin de ta nouvelle existence le fruit incomparable de la vie qui te remplira de joie et de plénitude. »
novembre 2025
Bouille, bobine et trombine
La salle de bains enfin libérée après le passage des trois aînés, alors vient son tour, il s'y engouffre, ferme la porte, tourne le verrou. Enfin un temps d'intimité dans ce lieu où il espère pouvoir jouir d'un moment rien que pour lui avant qu'un autre de ses frères ne s'acharne sur la poignée. En contournant les larges bords du lavabo, il s'approche du miroir. Sur la pointe des pieds comme lorsqu'il était plus jeune, il observe son visage. « C'est moi l'adolescent que je vois-là ? » Pourtant, il sent confusément que le reflet qu'il détaille ne colle pas exactement avec ce qu'il pense être. « Suis-je beau, quelconque ou laid ? » Son regard s'attarde sur le carré court de ses cheveux. « Pourquoi s'obstine-t-elle Colinette, la coiffeuse du village, avec sa foutue « coupe au bol » en la couronnant par une frange à la Mireille Mathieu ? » Il continue son inspection. « J'aurais préféré que mes yeux soient bleus. Comment se fait-il qu'aucune personne n'aie les yeux bleus dans ma famille ? » Rien ne semble lui convenir, ni le dessin de ses lèvres, ni le haut de son corps qu'il juge trop maigrichon. En une fraction de seconde, sa vision se trouble, il est traversé par l'envie de s'en prendre à ce cruel portrait. « Que pense-t-on de moi en me voyant ? Je me sens si frêle, si démuni, si banal. Je veux aimer et être aimé en retour. »
Il s'interroge encore et encore : « Quelle pourra être ma vie, mon destin avec cette piètre apparence, moi qui rêve d'accomplir de grandes choses ? Où en trouverai-je la force ? Je ne veux pas me résigner, je suis prêt à prendre tous les risques ? Parviendrai-je à ressembler à un de mes héros de papier ? » Il se demande si dans son collège ses camarades se posent des questions semblables. Il a l'impression parfois de se sentir à l'extérieur de son propre corps et qu'alors, son regard surplombant le juge et fige ses moindres gestes et paroles. « Ma vie à venir, quelles promesses tiendra-telle ? Parmi tous les métiers qui me tentent, lequel réussirai-je à exercer ? Perdu au sein de ma grande famille, je revendique d'être une personne à part entière. Ma différence, je la ressens au plus profond de moi. Je crois que je pourrais compter sur une ou deux qualités personnelles que je pense posséder. Pourquoi ne me serait-il pas possible d'arriver à tracer ma voie en acquérant de nouvelles compétences, en m'appuyant sur l'énergie de ma jeunesse, en convoquant toute la force de mon caractère ? J'ai hâte d'être grand ! »
L'alarme du radio réveil retentit. D'un geste rapide, il pose la main dessus pour arrêter les bip. Il se redresse et écoute... Tout semble calme, aucun mouvement dans le berceau. Dans la demi- pénombre, il traverse la chambre en faisant attention de ne pas faire grincer le parquet. Le petit peut dormir encore. Tout à l'heure, après le biberon, il l'accompagnera à la crèche. Aujourd'hui, il s'est ménagé un bon quart d'heure supplémentaire avant de partir au travail. Il entre dans la petite salle de bains. En deux pas, il se retrouve face au grand miroir placé entre la douche et le lavabo. Dans la lumière crue du néon, il se voit de la tête aux pieds. « Dans huit jours, j'aurai trente ans ! » D'un geste machinal, il passe ses mains sur ses joues râpeuses jusqu'à la pointe du menton. « Toujours ces satanés cernes autour des yeux. Même en me couchant plus tôt, elles sont toujours là ! » Il relève la veste de son pyjama pour constater que son ventre et ses hanches se sont encore arrondis depuis quelques mois. « Sérieusement ! Il va falloir que je me remette au jogging et que je fasse attention à ne pas manger n'importe quoi. »
Par dessus son reflet, comme une apparition évanescente, une vision distincte, il superpose en pensée l'image de son corps d'enfant. Comment son esprit se sent-il dans cette silhouette d'aujourd'hui bien plus large ? Il a fini au fil des années par s'accepter en apprenant à composer avec son physique. Il se reconnaît sur les photos et s'accommode plus facilement de son image. « Trente ans, ça marque le début d'une certaine maturité. » L'arrivée du bébé il y a six mois a chamboulé le quotidien de leur jeune couple. Ensemble, ils ont appris jour après jour, nuit après nuit à devenir parents. Il suppose que dès lors beaucoup de choses de leur vie demeureront stables pour les années à venir. Tout lui apparaît solide, son travail, celui de sa compagne, leur couple, leurs cercles d'amis, leurs loisirs, leur vie de tous les jours avec leur enfant. Pourtant, l'autre visage, celui de son image inversée semble d'un autre avis : « Rien n'est fixé, tout est illusion. »
« Ce matin, je me suis réveillé très tôt, bien avant le lever du jour. J'ai fait un rapide tour par la salle de bains avant de descendre prendre le petit-déjeuner. Je ne m'attarde plus devant la glace comme avant, juste pour un bref coup de peigne et pour la danse expéditive du rasoir. Ce que je vois depuis des années dans les eaux profondes de cette surface figée ce n'est rien d'autre que mon corps en mouvement, de l'enfant au vieil homme, ce « moi » en construction, en chantier permanent. Heureusement que ce que je suis ne se résume pas à un instantané. Je suis un être lié à son récit, à son histoire individuelle suspendue au fil des ans. Tour à tour père, fils, amant, frère, ami, grand-père ... Au cœur de ces nœuds de relations, on pourrait, c'est probable esquisser un portrait qui me ressemble, encore ne serait-il qu'approximatif. Il y manquerait le versant plus solitaire de ma personnalité, la profondeur de mes pensées buissonnières, les errements de mon cœur, le « je » qui doute et qui cherche, mes fulgurances vitales, mes noyades amères ... En renonçant à la vue d'ensemble, je reconnais avoir eu par le passé la tentation de me perdre dans les détails, ces pâles reflets d'une infime partie de la vérité. En revanche, mes attitudes, mes paroles, mes gestes, mes sentiments, ce sont des atomes de radiation issus de ma propre personne ...
Quand je passe devant un miroir, je détourne le regard. Même si mon apparence ne me fait plus souffrir. Les miroirs sont comme tous les écrans : déformants. J'ai de bonnes raisons de les fuir. Contrairement à notre époque qui voue un culte à la profusion des reflets de soi jetables, des selfies retouchés, de masques nombrilistes, d'images postiches démultipliées à l'infini, j'ai le déclencheur en congé sabbatique. Je suis comme je suis, est-ce ma faute à moi ?
Aujourd'hui, à soixante trois ans, je fais mes premiers pas dans ce qu'on nomme la retraite. Je n'éprouve aucun regrets, ni remords concernant ma carrière. Même si mes étagères débordent d'archives de ce long voyage, il m'a suffit de quelques jours après le fabuleux départ pour refermer une bonne fois pour toutes la porte du bureau. J'ai abandonné sur le quai de lourdes valises comme on le fait pour les souvenirs d'une vie lointaine où l'on a séjourné et qu'on quitte à bord d'un train fonçant vers un ailleurs dont on ne sait rien. Je ne suis que passager et n'ai pas de billet de retour. Je veille toutefois à conserver en un lieu secret une once de lumière d'un fragile espoir, celui d'avoir encore le temps de boire, de rire, d'aimer, de vivre. »
Roule ma boule
- Tu te souviens de BB ? me demanda Yves avec cet air espiègle que je lui connaissais.
- Tu veux parler de Brigitte Bardot ? répondis-je innocemment.
- Mais non, je te parle de l'autre BB !
- Ah oui, bien sûr que je m'en souviens. Comment oublier notre cher collègue fétiche, alias le bousier bleu ! Ah, ah !
- Tu crois que ça pourrait s'apparenter à du harcèlement ce qu'on lui a fait subir à l'époque ? poursuivit Yves.
- Bah non, je ne crois pas. On ne faisait rien fait de mal, on se fendait juste la poire à le voir en baver quand il remontait son chariot, c'est tout.
- Je crois qu'aujourd'hui ça passerait pas, a ajouté Yves. C'était quoi son prénom déjà ?
- Il me semble qu'il s'appelait André ou un truc comme ça, ai-je répliqué.
Dans ces années-là, Yves et moi, nous travaillions comme vendeurs dans une boîte de fournitures de quincaillerie pour professionnels. Le André en question était magasinier. Son boulot, c'était de gérer les stocks et de suivre nos commandes. Il faut que je vous dise pourquoi nous avions fini entre nous par le surnommer ainsi. Le bousier, c'est un genre de scarabée tout noir qu'on trouve au milieu des chemins de campagne. Ce qui l'attire en ces lieux, c'est ce que laissent les chevaux ou les vaches derrière eux après leur passage. Le mâle façonne une boule de crottin ou de bouse dix fois plus grande que lui. Ensuite, il s'évertue à la pousser droit devant, la roulant tantôt au fond des ornières et tantôt gravissant les parois abruptes des fossés. Au bout d'un long voyage incertain semé de chutes et d'embûches, il compte l'offrir à une future dulcinée afin qu'elle y ponde leur descendance.
Lui, BB, c'étaient son chariot débordant de cartons de toutes tailles qu'il entassait en équilibre précaire au sortir des camions et qu'il poussait depuis l'aire de livraison jusqu'aux comptoirs de vente en passant par cette fichue rampe d'accès extérieure. Nous, les vendeurs, dans l'attente de l'ouverture du magasin, nous le regardions s'engager dans la pente avec un certain sadisme. Nous attendions avec une délectation non feinte le moment inévitable où le château branlant de cartons s'écroulerait l'obligeant alors à caler à mi-pente le chariot qui n'avait pas de freins avec un carton suffisamment lourd pour aller récupérer un à un tous ceux qui avaient dégringolé jusqu'en bas. Tandis que nous pouffions derrière la vitrine, lui, imperturbable, nous sachant hilares, reconstituait avec un calme olympien sa montagne de cartons. Il ne se retournait pas sur nous, mais sous sa blouse bleue, il devait réellement fulminer. Il ne voulait pas nous offrir en plus de la lassitude de son visage le plaisir de se sentir accablé par notre méchanceté crasse. On se gardait bien d'aller lui donner un coup de main. Ça a duré quelques années cette cavalcade avant que la direction finisse par installer un monte-charge.
N'empêche qu'il nous a bien eus le jour où en fin d'année, on avait eu un de nos fournisseurs qui vu le volume de nos ventes nous avait promis qu'il allait nous offrir un carton de Champagne Mercier pour fêter ça. Ce jour-là, nous étions tous à attendre l'arrivée du livreur quand nous vîmes notre bousier bleu arc-bouté derrière son chariot prêt à aborder la pente. Tout en haut de sa pile habituelle de cartons, nous remarquâmes tout de suite un carton blanc sur lequel était collée une étiquette en lettres d'or sur fond rouge. Je me rappelle que nous sommes restés pétrifiés envisageant déjà le pire. Quand le carton s'est mis à basculer, on s'est tous levé d'un bond pour courir vers la porte, le temps de sortir sur la rampe, le carton était déjà par terre. André était en train de le ramasser. Quand il se retourna, nous découvrîmes sur son visage un large sourire qui nous stupéfia. L'avait-il fait exprès ? Nous apprîmes après coup qu'il avait délibérément remplacé les bouteilles par de vieux catalogues. En fin de journée, le coup de théâtre des arroseurs arrosés s'acheva dans la bonne humeur autour d'un coupe de Champagne où nous trinquâmes tous avec BB, alias André.
novembre 2025
Voyage au cœur de soi
Pourquoi avoir quitté ou plutôt abandonné la vallée secrète de l'enfance où je fus conçu et aimé ? De cette terre d'argile et de limon sur laquelle je fis mes premiers pas, je suis parvenu à m'extraire. A chaque étape au cours de mon échappée, je suis retourné en pensées fouler l'herbe verte de ses prés paisibles, tendre l'oreille au battement rassurant de son clocher, tourner autour des tilleuls de sa cour d'école, sillonner chaque sente menant à ses bois profonds dont j'avais percé les mystères. J'emportais alors plus de visages, de prénoms, de fermes, de maisons, d'images, de souvenirs que ne pouvait en contenir mon maigre baluchon. Avais-je fui ou étais-je poussé par les bouffées d'un désir irrépressible d'inconnu, d'aventure, de rencontres ? Oui, aujourd'hui je peux l'avouer, c'est à pieds joints que j'ai franchi d'un bond la frontière invisible entre cet oasis originel et le vaste monde. Je n'étais pas à ce moment-là en mesure de réaliser que désormais partout et en tous temps, je chercherai indéfiniment à recouvrer ce que je venais de déserter. Touché par le magnétisme d'une minuscule étoile qui illuminait les ciels de mes nuits sans sommeil, j'ai pris à cet instant-là le risque de me mettre en marche sans savoir où j'allais.
Tout en cheminant, je me nourrissais avec appétit de la manne vivifiante qu'une littérature sensible et romanesque offrait à tout esprit idéaliste et romantique. J'abreuvais mon inculte jeunesse de la chair des mots des penseurs, j'emplissais mon corps et mon esprit si avides de savoir, de beauté, de fiction et de poésie. Aux soirs tombants, bras tendus vers le couchant, j'étanchais une soif singulière en recueillant précautionneusement aux creux de mes paumes jointes de fines gouttelettes de spiritualité perlant aux franges des nuages. Souvent, je titubais, je me sentais à moitié ivre, un violent sentiment de liberté conquise me grisait. Rien ne me semblait impossible, mon corps brûlait de désirs nouveaux, j'avais hâte d'arriver à bon port.
Résolument tourné vers des lendemains prometteurs, je croyais détenir le pouvoir de dessiner seul le tracé rêvé de ma fortune. C'est dans cet état d'esprit mêlé d'excitation, de naïveté et de solitude contrainte que j'abordais les confins d'une région intensément tourmentée. Je restais longuement interdit devant des explosions de magma incandescent, des panaches de pierres en fusion, des coulées de lave… Ici et là, des cratères en activité à perte de vue entraient en éruption sans prévenir, puis redevenaient soudainement calmes. Je devinais qu'il me fallait parvenir à traverser cette fournaise si je ne voulais pas que ma course s'arrêta brusquement à la première épreuve. Ma chère étoile avait disparu, des nuées ardentes bouchaient l'horizon. Longtemps, j'errais grimpant des parois fumantes, dévalant des montagnes de cendres, suffocant aux jets de gaz soufrés, aux vapeurs toxiques, sinuant dans un enfer de doutes, d'incertitude, de flamboiements incontrôlés. Comme si l'effervescence volcanique ne suffisait pas, je souffrais en même temps d'une cruelle fièvre intérieure. J'appris au cours des jours qui suivirent que la volonté était ce que je possédais de plus sacré. Ce désert de feu et de mort ne fit qu'attiser ma soif de vivre. Je fus surpris d'être capable par moment de faire preuve d'un courage insoupçonné qui me permit de ne pas céder à la tentation du renoncement. Je parvins, je ne sais comment, à sauvegarder en moi intacte l'étincelle de vie qui repoussait toute obscurité.
Un matin, à l'aube, arrivé au bout de ces terres brûlées, debout sur le flanc d'un haut volcan en sommeil, j'aperçus par delà la silhouette d'une forêt imposante et dense, le fin ruban argenté d'une rivière. Était-ce l'heureux présage que j'attendais ? La rivière de l'apaisement, de la tendre consolation, de la douceur de vivre, d'un éden à atteindre ? Au croisement des possibles, au pied des premiers arbres, je me retrouvais face à un enchevêtrement de voies, de pistes, de sentiers tous aussi prometteurs. Je me devais de décider au seuil de ce labyrinthe par quel chemin je m'engagerai pour gagner l'autre flanc du massif. N'y avait-il qu'une unique solution ? Pourrais-je faire appel à mon instinct, à ma toute jeune expérience ou devrais-je m'en remettre en fin de compte au couperet du hasard ? J'attendis la nuit pour interroger le firmament, mon étoile m'y attendait, elle me fit signe.
Au petit matin, après avoir repris quelques forces, j'entrai avec vertige et appréhension sous la haute voûte de ce qui me parut être un sanctuaire végétal dressé par des esprits païens vouant un culte à la nature primitive. Je fus d'abord saisi par le silence habité qui régnait en cette pénombre sacrée. Une puissante odeur d'humidité, de décomposition et de champignons montait du sol. Le bruit de chacun de mes pas dans le sous-bois se répercutait en écho sur l'écorce veinée des sombres piliers recouverts de mousse et de lichens. Je sentais autour de moi le souffle d'une immense respiration. Parfois, le sentier se resserrait brusquement comme s'il allait se dissiper dans tout ce vert. Je me voyais déjà butant sur une impasse, un cul-de-sac obstrué par des montagnes de ronces, de lierre, de lianes partant à l'assaut d'un fouillis inextricable d'arbres morts. Au bout de quelques pas, contre toute attente, il s'élargissait de nouveau. Par endroits, des rais de lumière diffuse perçant l'épais feuillage des houppiers semblait m'indiquer une direction. Mal m'en prit en les suivant, car à la fin du jour, fatigué de cette marche difficile, j'aboutis à une modeste cabane posée au bord d'un marais. Près d'un feu de camp qui me parut comme un havre lumineux au cœur de la nuit, une jeune femme aux longs cheveux noirs était assise. A l'instant où j'approchais, l'éclair de son regard me toucha. Sans qu'elle prononçât aucune parole, comme envoûté, je vins docilement m'asseoir à ses côtés. Elle me fit boire aussitôt un philtre qui anéantit instantanément la marche du temps enchaînant ma chère volonté à la sienne.
Je ne sais combien de mois ou d'années, je restais là assis, sans forces, engourdi par des sentiments confus qui étourdissaient mon esprit et engourdissaient tout mon corps. Un enfant qui me ressemblait naquit un jour de cette union. C'était une fille, joyeuse, indépendante, intrépide qui devint rapidement mon double, s'attachant au fil des jours à chacun de mes pas. En grandissant, je lui confiais une belle part du peu que je possédais et lui offris en prime une affection sans borne. Un jour d'automne, alors que les effets du sortilège avaient fini par s'estomper, je décidais de m'en aller. A la nuit tombée, profitant de l'obscurité, je me faufilais seul à travers une large étendue de roseaux bruissants.
Affaibli, découragé, plus d'une fois au cours de mon évasion, je faillis périr noyé dans d'immondes eaux vertes sans fond ou englouti sous d'épaisses couches de fange visqueuse. Une fois encore, par-dessus le vaste marais, au travers des brumes stagnantes, j'entrevis le scintillement serein de mon astre complice. Je cheminais longtemps solitaire, rongé par le remords, désemparé. La tentation de rebrousser chemin me taraudait. Je dus me perdre bien souvent, tournant en rond pendant des jours ou m'égarant dans des fourrés d'épineux sans issue. Je ne savais plus pourquoi je marchais. J'avais perdu pied dans ma propre vie.
A la fin d'un jour de printemps, n'y tenant plus, je grimpais au sommet d'un hêtre majestueux pour tenter de me repérer au milieu de cette immensité végétale. La journée avait été chaude et ensoleillée, les premiers bourgeons s'étaient ouverts. Je demeurais un long moment à califourchon sur une branche à contempler l'horizon. La forêt s'étalait encore loin vers l'ouest. Je repensais avec émoi au reflet d'argent de cette rivière de la tendre consolation que j'avais entrevue un instant. Avait-elle été enfantée par mon imagination ? Et ma bonne étoile ? Étais-je si certain de ses vertus ? Viendrait-elle me guider ? Le chemin serait encore long. J'étais loin d'arriver. Y parviendrais-je un jour ? Je l'espérais. Dans la douceur du soir, mes pensées s'envolèrent.
Carte intérieure :
La tendre vallée de l'enfance, la genèse, le socle originel,
Le temps de l'initiation et de l'apprentissage, le chemin de tous les rêves
La descente aux enfers, l'épreuve du feu et des doutes
La croisée des chemins, le sceau du destin
Le marécage de l'égarement, l'amour en cage
La forêt enchantée, la traversée symbolique
La rivière de la délivrance
Jean-Philippe,
octobre 2025
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