ÉCRIRE À LA MANIÈRE DE ...

 

1. Marcel Proust – À la recherche du temps perdu, Du côté de chez Swann, 1913

Mais, quand d'un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l'odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l'édifice immense du souvenir. Et dès que j'eus reconnu le goût du morceau de madeleine trempé dans le tilleul que me donnait ma tante (quoique je ne susse pas encore et dusse remettre à bien plus tard de découvrir pourquoi ce souvenir me rendait si heureux), aussitôt la vieille maison grise sur la rue, où était sa chambre, vint comme un décor de théâtre s'appliquer au petit pavillon, donnant sur le jardin, qu'on avait construit pour mes parents sur ses derrières (ce pan tronqué que seul j'avais revu jusque-là); et avec la maison, la ville, la Place où on m'envoyait avant déjeuner, les rues où j'allais faire des courses depuis le matin jusqu'au soir et par tous les temps, les chemins qu'on prenait si le temps était beau.

2. Philippe Delerm – La Première gorgée de bière, L’odeur des pommes, 1997

« On entre dans la cave. Tout de suite, c'est ça qui vous prend. Les pommes sont là, disposées sur des claies – des cageots renversés. On n'y pensait pas. On n'avait aucune envie de se laisser submerger par un tel vague à l'âme. Mais rien à faire. L'odeur des pommes est une déferlante. Comment avait-on pu se passer si longtemps de cette enfance âcre et sucrée ?

Les fruits ratatinés doivent être délicieux, de cette fausse sécheresse où la saveur confite semble s'être insinuée dans chaque ride. Mais on n'a pas envie de les manger. Surtout ne pas transformer en goût identifiable ce pouvoir flottant de l'odeur. Dire que ça sent bon, que ça sent fort ? Mais non. C'est au-delà… Une odeur intérieure, l'odeur d'un meilleur soi. Il y a l'automne de l'école enfermé là. À l'encre violette on griffe le papier de pleins, de déliés. La pluie bat les carreaux, la soirée sera longue…

Mais le parfum des pommes est plus que du passé. On pense à autrefois à cause de l'ampleur et de l'intensité, d'un souvenir de cave salpêtrée, de grenier sombre. Mais c'est à vivre là, à tenir là, debout. On a derrière soi les herbes hautes et la mouillure du verger. Devant, c'est comme un souffle chaud qui se donne dans l'ombre. L'odeur a pris tous les bruns, tous les rouges, avec un peu d'acide vert. L'odeur a distillé la douceur de la peau, son infime rugosité. Les lèvres sèches, on sait déjà que cette soif n'est pas à étancher. Rien ne se passerait à mordre une chair blanche. Il faudrait devenir octobre, terre battue, voussure de la cave, pluie, attente. L'odeur des pommes est douloureuse. C'est celle d'une vie plus forte, d'une lenteur qu'on ne mérite plus. »

3. Annie Ernaux – Les Années, 2008

La photo en noir et blanc d’une petite fille en maillot de bain foncé, sur une plage de galets. En fond, des falaises. Elle est assise sur un rocher plat, ses jambes robustes étendues bien droites devant elle, les bras en appui sur le rocher, les yeux fermés, la tête légèrement penchée, souriant. Une épaisse natte brune ramenée par-devant, l’autre laissée dans le dos. Tout révèle le désir de poser comme les stars dans Cinémonde ou la publicité d’Ambre Solaire, d’échapper à son corps humiliant et sans importance de petite fille. Les cuisses, plus claires, ainsi que le haut des bras, dessinent la forme d’une robe et indiquent le caractère exceptionnel, pour cette enfant, d’un séjour ou d’une sortie à la mer. La plage est déserte. Au dos : août 1949, Sotteville-sur-Mer. Elle va avoir neuf ans. Elle est en vacances avec son père chez un oncle et une tante, des artisans qui fabriquent des cordes. Sa mère est restée à Yvetot, tenir le café-épicerie qui ne ferme jamais. C’est elle qui, habituellement, tresse ses cheveux en deux nattes serrées et les fixe en couronne autour de sa tête, avec des barrettes à ressort et des rubans. Soit ni son père ni sa tante ne savent attacher ses tresses ainsi, soit elle profite de l’absence de sa mère pour les laisser flotter.

4. Marguerite Duras – L’Amant,1984

Très vite dans ma vie il a été trop tard. A dix-huit ans il était déjà trop tard. Entre dix-huit et vingt-cinq ans mon visage est parti dans une direction imprévue. A dix-huit ans j'ai vieilli. Je ne sais pas si c'est tout le monde, je n'ai jamais demandé. Il me semble qu'on m'a parlé de cette poussée du temps qui vous frappe quelquefois alors qu'on traverse les âges les plus jeunes, les plus célébrés de la vie. Ce vieillissement à été brutal. Je l'ai vu gagner mes traits un à un, changer le rapport qu'il y avait entre eux, faire les yeux plus grands, le regard plus triste, la bouche plus définitive, marquer le front de cassures profondes. Au contraire d'en être effrayée j'ai vu s'opérer ce vieillissement de mon visage avec l'intérêt que j'aurais pris par exemple au déroulement d'une lecture. Je savais aussi que je ne me trompais pas, qu'un jour il se ralentirait et qu'il prendrait son cours normal.

 

Boire un café, seul à une terrasse

Nita LP

 

Boire un café, seul à une terrasse, à la manière de Delerm

C’est d’abord l’odeur, l’odeur imaginée du café sur la petite table bistrot qui m’amène ici. Des volutes de fumée montent de l’épaisse tasse blanche. Je les regarde et, au simple regard, l’exhalaison corsée m’arrive.

Un horizon entier se dessine à ce moment-là, l’ouverture d’une journée, un moment solitaire et calme. Pas de mots, pas de pensées précises, simplement un flux de sensations mêlées qui me transportent et m’ancrent à la fois.

Les bruits habituels de la rue, la froideur du marbre blanc, la course pressée du serveur entre les tables me tiennent là, éveillée en lieu connu ou m’emmènent loin, dans les restes obscurs de la nuit qui s’achève, encore somnolente et  alanguie.

Ce café-là, c’est celui des matins étudiants, pressée  et tendue avant le début d’un cours ardu ou juste après, sur le trottoir, au soleil de midi, décontractée dans la perspective du temps libre qui s’annonce. Deux appréhensions presque opposées d’un même événement vécu tant et tant de fois. Le goût âcre agresse les papilles d’abord, violent après le sommeil, l’amertume imprègne la langue, se diffuse au palais, est-ce du plaisir ce que je ressens là ? Le liquide sombre coule dans la gorge, quelques instants, et le coup de fouet est ressenti, la caféine repose les idées à leur place, le cours de latin s’adoucit, encore, encore jusqu’à ce que la crainte se dissolve et que la potion « miraculeuse » éveille les moindres cellules de l’intelligence endormie.

Ce café-là, c’est celui qui dope, qui réveille les sens et l’esprit… C’est celui qui devient indispensable, incontournable, celui dont on ne peut plus se passer, dont on va peut-être abuser. Une drogue ? Oui, une drogue.

 

Jean-Louis D.

" Vous prenez un café seul à une terrasse "

Tout d'abord je tiens à mettre les choses au point afin que tout soit clair : Je ne bois jamais un café seul à une terrasse. Entendez moi bien, je vais préciser : je n'ai pas dit que je ne buvais jamais un café en terrasse , mais quand je le fais ce n'est jamais seul.

Que m'évoque cette image, je veux dire un café sur une terrasse?

La première impression qui me vient m'amène sur une île grecque, l'été, dans un petit village loin des lieux touristiques.

Ici le temps s'arrête, s'éternise . Ici on plonge dans le présent . Le café en fait n'est qu'un sésame qui ouvre la serrure  du temps .

Une heure, deux heures voire plus peuvent s'écouler, peu importe ce n'est qu'un instant suspendu.

Cela me rappelle un proverbe africain qui dit en substance : " Vous avez l'heure , nous avons le temps ".

Et puis, dans cet espace de temps qui s'ouvre, on est jamais seul. Rapidement quelqu'un va chercher à vous parler, peu importe s'il ne parle pas la même langue. Parler pour ne rien dire, peut-être, ou pas grand chose. Peut-être que l'important n'est que de parler, parler pour tuer le temps? Pour que le temps ne passe pas ?

Ceci est très oriental. Ces impressions vécues dans tout mon être dans de nombreuses îles grecques je les ai ressenties ailleurs aussi, au Maroc, dans des villes comme Tanger Rabat Fez ou encore en Tunisie .

Je les ressens et les vis comme une respiration calme dans un mode qui devient fou.

Alors, juste un café et un petit verre d'eau s'il vous plaît.

                     

Joëlle J.

Vous buvez un café seul à une terrasse :

 

Elle est assise, jambes croisées à la terrasse d’un café. Trois tables alignées le long du trottoir. Elle est au centre, à sa droite un homme seul, à sa gauche un trio joyeux.

Son regard est flou. Les traits de son visage sont fermes, presque rigides, ses cheveux lissés. Sa veste boutonnée jusqu’au col limite l’envolée de son bras lorsqu’elle veut prendre le sucre sur la table d’à côté. Ses yeux glissent sur l’homme, qui, prévenant, le lui tend. Un hochement de tête en remerciement.

Elle est ailleurs ou bien en elle. Son dos s’arrondit, la veste se froisse. Son regard bleu luit. L’ombre a envahit son visage. Elle pleure.

Elle remue le café, lentement, longuement. Les gouttes salées rejoignent le sucre fondu. Le breuvage a la couleur du malheur, l’âcreté de la tristesse, l’odeur d’une vie encagée.

Elle sait qu’il faut partir, dénouer ses jambes accrochées aux barreaux de la chaise, remonter son foulard sur la tête. Elle sait qu’elle est épiée. Que son regard flou sera pris pour une invitation parce qu’elle a tendu son bras vers la droite.

Un instant, un instant seulement, elle a cru profiter d’une pause, du soleil, d’un arôme. Elle a cédé à ses envies. Mais la tension dans ses doigts, les tremblements intérieurs, le cœur accéléré lui révèlent son impudence.

Elle doit partir, retourner d’où elle vient. La liberté n’existe pas encore, pour elle.

 

LE VIEIL OURS BORGNE

 

JEAN-LOUIS D.

Il gisait là, sur le ventre couché, les pattes douloureusement écartelées.

Un vieil ours depuis longtemps oublié, dans cette caisse au fond du grenier.

Un vieil ours que j'avais caressé, un vieil ours que j'avais maltraité, mais un vieil ours que j'avais tant aimé.

Quand je l'ai retourné, j'ai vu pendouiller son œil arraché. Un vieil ours oublié qui venait ressusciter le souvenir d'un temps disparu ; le souvenir de tendresses enfantines, le souvenir de tendresses câlines, le souvenir de consolations mutines, le souvenir de confidences secrètes, le souvenir de complicités tacites.

Aujourd'hui les années ont passé. Bien des joies sont venues consoler bien des peines, d'autres amours du vieil ours m'ont détourné.

Mais maintenant je n'oublierai plus ce vieil ours à l'œil arraché retourné pour toujours dans sa caisse au fond du grenier

 

MARTINE M.

Le vieil ours en peluche qu'on retrouve et …

Il était intact, dans sa boîte.

Seulement démodé. Suranné  devrais-je dire pour être moins triviale...

Hélas non... il était simplement : démodé.

Pour les ours comme pour toutes choses la mode est implacable.

On les veut à présent, et pour combien de temps, très souples et  mous : mous-doudous.

 

Lui était un peu raide, un peu rigide, le poil ras...

Mais intact : j'avais été une petite fille très sage : une Madeleine qui ne devait rien à Marcel Proust, mais peut-être un peu à la Comtesse... De Ségur la comtesse, on doit le préciser car on n'est pas à l'abri d'avoir un lecteur masculin...                                           Il n'avait jamais connu aucun outrage, du type « oreilles taillées en pointe » ou autres sévices, aucun outrage sauf celui inévitable du temps...

Le pelage  neigeux, avait jauni à mesure qu'avaient blanchi les cheveux de la fillette.

 

Il avait été un très bel ours, majestueux ; rien de commun avec  les bruns et béotiens Teddy et Martin...

Sa beauté aristocratique interdisait les privautés ; il se faisait respecter et notre histoire commune avait été marquée par une certaine réserve : je ne l'avais pas nommé, il était resté l'Ours majuscule, un peu distant, drapé dans son  quant à soi.

 

C'est sa beauté parfaite qui l'avait amené dans mon enfance en éblouissant les deux femmes de ma vie : ma mère et ma grand mère.

Foin des circonstances banales : Noël, anniversaires et autres moments convenus.

Il était né du hasard : une promenade dans une belle galerie commerçante d'autrefois, bordée de magasins à comptoirs de bois sur parquets au point de Hongrie.

Nous avancions, elles et moi,  en ce lieu somptueux , fascinées par la succession de vitrines raffinées.

 

Soudain, elles le découvrirent.

 

Les petites filles sans jouets qu'elles avaient été n'avaient pas « connu l'ours »... ou alors dans des rêves un peu fous.

Je fus  témoin de leur tiraillement entre raison et désir.

C 'est que la somme devait être importante... et l'objet sans utilité... Le désir l'emporta : elles osèrent entrer...

Elles étaient vaincues.

Une vendeuse élégante et compassée , coucha l'ours avec précaution dans une  boîte  digne de son rang.

 

C'était un événement pour elles : elles en parlèrent longtemps.

 

Je ne pouvais  les décevoir, je n'étais pas du bois dont on fait les galopins qui font pleurer mères et grands mères.

 

Le moment comme l'objet était sacralisé.

 

Je n'avais pas eu le temps de le désirer.

Nous ne fûmes jamais intimes.

 

              28 avril 2026

JEANNE C.

En arrivant au grenier, la lumière filtre par la lucarne en bandes dorées, où la poussière tourbillonne comme des étoiles minuscules. Un rayon lumineux éclaire une malle en bois, parmi les ombres d’objets oubliés. Je me sens étrangement attirée, comme si quelque chose m’appelait depuis l’intérieur.

Intriguée, je soulève le couvercle. Je fouille sans vraiment chercher… jusqu’à le trouver. Mon vieil ours en peluche, Patou. Son pelage est fané, presque cendré, et la couture de son ventre semble tracée à la hâte, comme une cicatrice. Je le serre contre moi. Il est mou, un peu sale, mais toujours doux.

Puis je remarque. Il lui manque un œil.

— T’as perdu ton œil ?

Je parle toute seule, mais c’est pas grave, çà m’arrive parfois.

Un souvenir remonte. La nuit. Les ombres aux murs, longues et tordues, vivantes. La peur qui serre la poitrine. Et moi, enfouie sous la couverture, serrant Patou contre moi comme un talisman. Je lui confiais tout, mes peurs, mes secrets d’enfant, persuadée qu’il m’écoutait et me protégeait.

Peut-être qu’il écoutait vraiment.

Je me souvenais aussi du jour où il avait perdu son œil.

Je pleurais. Fort. Inconsolable. Mon père avait promis de le réparer. Mais il ne l’avait jamais fait.

— Tu as bien tenu le coup, murmuré-je.

À cet instant, quelque chose d’étrange se produisit.

Une voix.

— Je t’ai attendu.

La voix est là. Douce. Proche. Impossible.

Je me fige.

— Tu as mis du temps.

Je regarde autour de moi. Rien. Personne.

Je restai figé. La voix était... familière. Douce. Comme un écho lointain.

Je regardai autour de moi. Rien. Personne. Juste les ombres… qui semblent s’être rapprochées.

Lentement, je baisse les yeux vers l’ours.

Ridicule.

Et pourtant…

— Patou, c’est… toi ? chuchotai-je, sans trop savoir pourquoi.

Un frisson me parcourut.

Je savais que c’était impossible. Complètement absurde. Mais une partie de moi — une petite part oubliée — n’était pas surprise.

Un frisson me traverse.

— Tu… tu peux parler ?

Un léger rire, presque imperceptible.

— J’ai toujours pu. C’est toi qui as cessé d’écouter.

Les mots vibrent en moi, comme s’ils réveillaient quelque chose d’ancien, d’endormi.

Je m’assis lentement sur une vieille caisse, toujours serrant l’ours dans mes mains.

— Tu m’as manqué, dit l’ours.

Je serre Patou plus fort.

— Moi aussi…tu m’as manqué.

Un silence doux s’installa entre nous.

— Tu sais, reprit-il, je ne vois peut-être plus très bien…

Je souris en regardant son visage abîmé.

— Mais j’ai toujours vu ce qu’il fallait.

Le soleil descendait lentement, et la lumière changeait dans le grenier. Les ombres s’allongeaient, mais elles ne faisaient plus peur.

Je reste là longtemps, à murmurer avec mon ours à l’œil manquant.

Et pour la première fois depuis très longtemps, je comprends que je n’étais jamais vraiment seule.

 

GÉRARD B.

Un gyrophare rouge tournait à la place de l’œil gauche. Comme une alerte, comme un danger.

L’autre œil était fixe. Un ours me fixait comme pour retenir mon attention. Ses lèvres bougeaient,

mais aucun son ne sortait. Il me parlait, c’est sûr, mais je n’entendais rien. Les cheveux, roux,

étaient courts et raides, On aurait dit une perruque mouillée. Et puis ce nez aplati avec son gros

bout noir percé de deux grands orifices. Bizarre. Quelque chose clochait. Et puis ce courant d’air

froid. Et ces toiles d’araignées.

Voilà ce qui me revenait au réveil. Le rêve de la nuit. Pourquoi avais-je fait ce rêve. Il fallait que

j’éclaircisse ceci. Après mon petit déjeuner, je décidais d’aller explorer le grenier. Je n’y étais pas

allé depuis mon départ de la maison. J’ignorais ce qui y subsistait encore. J’entrepris de gravir la

vieille échelle. Hélas, la porte était fermée. Verrouillée, pas de clé pour l’ouvrir. J’abandonnais

me disant que ce n’était qu’un rêve. Je ne souvenais pas de cet ours.

La nuit suivante, le même rêve revint. Toujours le gyrophare rouge. A la place de l’œil droit. A

l’œil gauche, quelqu’un comme enfermé dans un bocal tapait sur la paroi. Il semblait appeler au

secours. Mais je n’entendais toujours rien. Du sang, noir, coulait abondamment de la narine

gauche.

Là aujourd’hui, je ne vais pas laisser les réminiscences de ce foutu rêve polluer ma journée. Au

diable cet ours. Je ne souviens d’aucun ours. Et puis c’est absurdei un ours avec un gyrophare

dans un œil et quelqu’un d’enfermé dans l’autre. Il faut vraiment que je me soigne. De toute

façon je n’ai pas la clé du grenier. Alors basta.

Encore une fois ce rêve. Toujours le gyrophare rouge. Un dans chaque œil. Dans la bouche, les

lèvres largement ouvertes, quelqu’un dégoulinant de sueur, enfermé dans un immense

aquarium, semblait émettre des cris. Et un torrent d’eau coulait de chacune des narines.

Il fallait que j’en ai le cœur net. Après avoir recherché et retrouvé la clé, je remontais à nouveau

au grenier. L’inspectais de fond en comble. Et trouvais enfin l’ours en peluche au bas des

rampants, derrière des toiles d’araignées. Dans une baignoire pour bébé. Imbibée d’eau. La

toiture fuyait.

 

 

Nita LP

Bien sûr, c’est toi !

Coup au coeur ! Larmes aux yeux ! T’avais-je oublié ?

Oublié ? Non, impossible ! Enfoui au profond d’une mémoire ancienne…

Enfoui, mais tellement présent  tout à coup ! Cet émoi qui m’étreint, le coeur au bord des lèvres, ces yeux qui le dévorent, ce vacillement de l’âme…

Ce bon vieux Martin ! Martin bien-aimé, chéri, Martin haï, supplicié…

Premier amour, inséparable, confident, trésor irremplaçable, aussi souffre-douleur, victime, bouc émissaire…

Martin né avec moi, toujours connu, ensemble dans toutes les tempêtes d’une vie de petite fille confrontée à un monde qui s’ouvre.

Martin, laisse-moi appeler mes souvenirs, laisse venir à nous ces aventures partagées, viens-là, appuyé à ma bouche, je vais retrouver le velours de ta peau, respirer cette odeur d’enfant, mosaïque de miel, de propre et de caprice… Viens-là, que me berce le réconfort de ta présence confiante !

Souviens-toi, Martin, nos élans de tendresse, nos larmes, nos fous-rires ; tu étais un peu moi, siamois de l’existence, part manquante retrouvée.

Tes oreilles, Martin ? Un jour, un docteur en herbe te les a enlevées, comme on lui avait ôté les amygdales la veille…

Et ton oeil ? Bringuebalant au bout de son « nerf optique », il était devenu ton originalité ;                        c’était un accident de parcours mais j’avais refusé qu’on intervienne pour te guérir. Je te disais, dans les cas sérieux : « Martin, s’il te plait, c’est grave, regarde avec tes deux yeux », je tirais un peu sur l’autre oeil qui, par un effet coulissant, faisait remonter le malade et te permettait d’observer avec deux yeux exorbités, tombant sur tes pommettes.

Quelle superbe ! Mon bon Martin ! Oublions le trou dans ta tête, reprisé par grand-mère, tu avais les cheveux trop longs, j’avais agi ! Efficacement !

Compagnon éclopé ! Tu portes les stigmates de toutes mes infortunes !

Martin « transitionnel » merci d’avoir fait tiennes toutes mes émotions !

 

LES CHAUSSURES OUBLIÉES

 Martine M.

C'était « derrière le rideau ».

Une pièce obscure. Dévolue à la remise.

Pas le fonctionnel dressing, rigoureusement pensé : c'était d'un autre temps.

 

Le rideau... une cretonne, popeline ou autre mot désuet.

On nommait les étoffes alors.

Ainsi on leur donnait une âme.

 

Les motifs, abstraits, évoquaient les années cinquante et leurs audaces revendiquées. Les couleurs, vives jadis, criardes même, avaient baissé la garde en baissant de plusieurs tons.

Estompées comme nos souvenirs.

 

Je franchis le seuil de cet antre imprégné des senteurs douceâtres de l'abandon et remarquai une boîte à chaussures sur laquelle  s'étaient déposées des années de vieilles poussières.

Comme autant de strates.

Je soulevais le couvercle humide déclenchant une avalanche de souvenirs.

 

Elles étaient là, serrées l'une contre l'autre, blanches passepoilées de marine, et tout resurgissait animé et précis : le jour, le lieu, la douceur du cuir...

Et surtout, surtout, mon entrée dans un nouvel état : la jeune fille.

Ce jour là entre tous fut celui d'une intronisation.

Après l'ère interminable de l'âge ingrat, je devenais autre...

Ma mère semblait enfin satisfaite : son œuvre avait tardé à s'accomplir... mais l'objet prenait forme.

 

Joëlle J.

Il m’a suffi d’ouvrir la porte, cette porte de faux bois plaquée d’un aggloméré lourd, et dont les coins commencent à dégorger le mélange de sciure, de colle et de copeaux rapidement ajusté dans une usine du nord de la France, dont les ouvriers s’épuisent à réaliser un travail de forçat, dans un environnement pollué, il m’a suffi, donc, de cela, pour que surgisse les souvenirs de milles chemins sur lesquels je marchais, ces chaussures aux pieds, lacets noués jusqu’aux derniers œillets, chaussettes retournées sur le haut des godasses, base de mon équipement autorisant le plaisir de l’accès aux cimes.

Elles reposent là, conservant les empreintes d’une usure faite pas à pas, les traces de pollens écrasés dans les herbes en fleur, les semelles usées parallèlement à la force du pied, le bout racorni par les petits chocs que font tous ces cailloux dont les chemins de montagne sont envahis, le cuir fendillé par la rencontre de la neige, quand, dans un total oubli du temps, de la saison et de l’heure où nous avions entamé notre excursion, et que nos pas s’enlisèrent dans la neige.

Je les avais conservées comme on garde une photo d’un paysage, leur vue me transportait, et je sentais déjà mon dos recevoir le poids du sac chargé des multiples objets utiles au camping sauvage, ma nuque assouplie par la vision panoramique offerte, mes jambes réchauffées dans l’effort continu, mais combien fortifiant, dense et émouvant, qu’elles devaient fournir, pour simplement pousser mes pieds sur le chemin étroit, sinueux, pentu, les pierres branlantes d’un passage de gué,  l’escalade de rocs incroyablement lisses de l’usure du temps, ou bien la course, pour l’adrénaline du risque, dans une descente tapissée d’aiguilles de sapins. Quelques fois elles me chaviraient la cheville, quand la fatigue aidant, le pied se faisait moins sûr, mais toujours, elles restaient dignes, tenant toute l’articulation fermement, se conformant au rôle que je leur avais assigné, sans jamais fléchir.

Elles étaient là, et à leur vue, j’étais ailleurs

 

Nita LP.

Des chaussures usées, en cuir marron. Je me souviens, je les aurais voulues en bleu marine, ma mère avait dit : non, marron ce sera mieux, ça passe partout, ça va avec tout. Achetées chez Bata, rue Nationale en 1967, j’avais treize ans. Des chaussures sobres, mocassins sans fioritures, cuir épais et semelle de crêpe. Nous avions attendu les soldes, les mêmes en bleu marine n’étaient plus en stock, j’avais regretté, mais de toutes façons c’était ainsi. On ne discutait pas.

Ma mère prenait toujours au moins une pointure trop grande, les chaussures devaient durer. Bien des fois j’ai entendu la remarque : « Ne traine pas les pieds, c’est cher, les chaussures ! »

Certaines filles de la classe portaient les fameuses ballerines bleu marine, avec des chaussettes blanches, le tout venant de chez Minelli, en face de Bata. J’en ai rêvé ! Ce n’était pas pour moi.

À la maison, chacun nettoyait ses chaussures tous les soirs, un jour sur deux avec du cirage, elles tenaient plus longtemps. Pour la pluie et le froid, j’avais des bottes en caoutchouc avec de grosses chaussettes de laine marron, elles avaient servi à mon frère ainé mais elles étaient encore mettables. Je détestais ces jours d’hiver, je me sentais gauche et lourde avec ces bottes de garçon mais cela épargnait les chaussures de cuir. Les filles à l’école avaient de jolis snow-boots blanches ou marine, fines et doublées de façon confortable.

Ces mocassins marron, je les ai portés environ trois ans, jusqu’à ce que j’attrape des ampoules et je marchais beaucoup, le trajet de l’épicerie familiale à l’école était long, quatre fois par jour ; je ne restais pas à la cantine, ç’aurait été trop cher. Avec l’épicerie, les denrées étaient au prix de gros ; une grosse économie sur le budget familial.

 

Vous vous lavez les mains

Joëlle J.

L’eau coule, hypnotique. Un filet presque transparent, mais teinté de nuances bleu-gris. Elle ruisselle sur la pierre calcaire, et le flux l’éclaire, l’irise.

Les mains sont là, blanches, crayeuses de la poudre de marbre qu’il avait fallu appliquer sur la roche.

Les paumes sont ouvertes, elles se libèrent du travail de pose de l’apprêt mural.

Elles s’approchent du filet d’eau, lentement, comme pour ne pas dissiper tout de suite le témoignage de l’œuvre en cours.

L’eau coule maintenant sur les phalanges et ricoche dans un jeu de suintement. Elle s’insinue entre les doigts, elle en dévale les bouts et s’incruste sous l’ongle. La limpidité de son aspect se noie dans la blancheur de la poudre.

Les mains, elles, ont perdu leur pâleur.

Peu à peu, avec la couleur, la chaleur revient sur la peau.

Il hésite pourtant encore, avant que de rapprocher ses deux mains, d’enserrer ses dix doigts et de tourner l’une sur l’autre, l’une dans l’autre, dans une caresse d’abandon de ce dont il est imprégné, dans un geste d’oubli du travail accompli.

L’eau s’insinue dans chaque pore, elle pénètre dans ses veines, et lui parle de l’éternité de la création.

 

 

Martine M.

Se laver les mains, oui mais comment ?

Et surtout pas n'importe comment !

Cette action simple, banale et répétitive prend un sens tout à fait  différent selon l'objet utilisé pour l'accomplir . J'ai nommé : le Savon.

 

Les publicitaires qui sont avisés comme chacun le sait, ne vendent pas « du savon ». Ils vendent du rêve... Ils offrent, ce faisant, les îles paradisiaques ou les vergers d'antan, la roseraie tourangelle ou les vagues sauvages de l'Armor...

 

Le  gros citron, prisonnier, empalé,  des longs lavabos de nos écoles assurait sa fonction sans autre prétention. Il assumait tranquillement son petit air populaire et la mousse un peu grise qui persistait sur son corps jaune et ventru.

 

Le flacon de plastique avec poussoir, hygiène rigoureuse et pollution délirante... on le tolère en cuisine, ou dans des lieux plus prosaïques.

Mais son usage nous prive de l'essentiel : cet inimitable contact avec la douceur, le glissement suave,  la caresse dans le creux des paumes...

Et les fragrances subtiles diffusées dans la salle de bains par un savon bien choisi.

 

La forme de l'objet, il va de soi, ne doit pas être passée sous silence.

 

Le pavé rectangulaire, même aux angles adoucis n'est guère satisfaisant. Un peu rude, ne tenant pas dans la main. Inadapté.

 

Cubique, le Marseillais utilitaire n'est qu'un savon de buanderie !

 

Ovale, on approche de la perfection : gloire soit rendue au savon Lux de nos enfances...

 

Rond : on l'atteint. La perfection. Rond et enveloppé d'un papier de soie finement drapé...

 

Quel régal en attendant son tour dans une ennuyeuse pharmacie  de contempler cette farandole de « friandises » aux couleurs délicates :

Ces petits morceaux de bonheur estampillés, aux parfums  Santal ou Jean Marie Farina...

Entre les deux mon cœur balance, selon le jour, selon l'humeur...

 

Un plaisir non négligeable, hélas éphémère, est celui du déshabillage : les motifs gravés se révèlent, mais ne résistent guère à l'usage. Je les regrette toujours un peu... jusqu'au prochain, le tout neuf, qui sera intact... et ne le restera pas.

 

Leurs cousins de Grasse « se défendent bien » aussi : sculptés de bas-reliefs floraux,  à l'abri de boîtes si jolies qu'on ne peut se résoudre à s'en débarrasser, ils cultivent même le raffinement jusqu'à se lover au creux d' écrins délicats, petites coupelles de porcelaine à damner une sainte...

 

Se laver les mains... oui mais...

 

Dans le miroir

François G.

Vu le temps que je passe parfois dans la salle de bain (rasage oblige) le moins que l’on puisse dire, j’ai le temps de me regarder dans la glace.

Je la connais par cœur ma gueule !

 

Tout gosse, c’était le cadet de mes soucis, j’avais la gueule que j’avais, un point c’est tout !

Vers l’adolescence, les choses changèrent un peu.

 

Ça commençait à avoir de l’importance avec l’arrivée des 1ers poils de barbe, la peau grasse etc…

C’est l’époque où je ne voyais pas trop que le temps passait régulièrement effectuer quelques modifications.

En tant qu’adulte, je ne me posais pas trop de question sur le sujet. En apparence, la façade était encore potable.

 

C’est avec le temps que les choses commencèrent à bouger .Le changement commençait à se voir.

 

Autour de la cinquantaine, j’ai commencé à perdre mes cheveux, qui de clairsemés,

sont progressivement passés aux abonnés absents.

De toute évidence, je ne tenais pas de mon père.

 

Il était désespéré de me voir me « déplumer » (sic).

Avec le temps, j’ai fini par accepter cette nouvelle tête..Bof !!

 

Il a fallu que je tombe malade avec une importante perte de poids pour voir ma tête dans dix ans.

Même pas besoin d’imaginer, ni d’IA, j’avais en face de moi ce qui m’attends.

 

Après plusieurs mois j’ai donc repris mon poids initial, mais pas mes cheveux, avec désormais une tête normale (ou presque).

 

Soyons lucide, comme il est impossible de revenir en arrière, j’oublie ma tête d’avant, et avec l’épisode santé, je sais ce qui m’attend.

 

Du coup, ma tête actuelle me convient presque…dommage pour les cheveux.

C’est ce qui fait mon charme n’est-ce pas !

On se console comme on peut !

 

Nita LP

Je passais devant le miroir Napoléon III à parclose qu’éclairait doucement le soleil matinal d’un mois de juin timide et envoûtant, miroir qui, chaque jour me reflétait l’image que l’on construit lorsque l’on sait  qu’une glace sera témoin de notre état matutinal. L’habitude acquise au fil du temps me révélait soit une allure svelte et dynamique, celle qui suit les nuits reposées, exempte de tout rêve perturbant ou de migraines invalidantes, soit une physionomie fanée, visage éteint et flétri par le poids des ans et plus encore des aléas d’une vie trop remplie, silhouette harassée et aveulie par les incertitudes de lendemains incertains (je me dois de préciser que les migraines violentes qui m’assiègent brutalement et soudainement, représentent de véritables obstacles à une vie sereine et régulière). Le premier contact de la journée avec mon apparence m’intéressait toujours autant, (je me sais narcissique et ce n’est un secret pour personne) mais il s’avère que ce matin-là, je croisais dans la psyché une femme d’une quarantaine d’années au visage sans rides, au regard vif et au maintien assuré qu’ont les personnes bien dans leur peau, appréciées d’autrui, aimée de leurs proches et sur la pente ascendante de carrières épanouissantes

 

 

Vous attendez un bus sous la pluie

Jean-Louis D.

 

                            Une discrète odeur d'ozone électrise l'atmosphère

                            La pluie est plutôt tropicale

                            C'est une pluie de fin mai début juin

                            Une pluie qui fait du bien

                            Une pluie qui sent bon

                            Les premières chaleurs nous ont surpris

                            nous ont sorti de notre torpeur hivernale

                            S'en est suivi un ciel d'orage

                            Qui aujourd'hui se libère

                            Nul besoin de l'abri bus

                            Qui nous priverai de cette manne du ciel

                            Alors je le revois,j'entends les pétarades

                            De son moteur à bout de souffle

                            Il est presque complet

                            Ce week-end prolongé de mai

                            Un de ces week-end où on se sent revivre

                            La plateforme arrière du vieux bus

                            rase les pavés luisants sous la pluie chaude

                            Quelques habiles passagers sautent en marche

                            Et finissent leur course en courant

                            On sent qu'ils ont la pratique

                            Pas un seul faux pas

                            La pluie n'est pas un obstacle

                            Bien au contraire

                            Et le vieux bus cahin-caha 

                            Déposera cette foule avide de grand air

                            A la première gare de banlieue

                            Pour des destinations aux noms qui faisaient rêver

                            Viroflay,Ville d'Avray bois de Chaville 

                            Bois de trousse chemise pour les plus hardis...

                            C'était chouette on allait pique-niquer

                            Jouer au foot mettre les bateaux sur les bassins...

                            C'était hier et c'est loin

                            Aujourd'hui il pleut encore sur l'abri bus

                            Mais les odeurs ont disparu

                            Le vieux bus est à la casse depuis longtemps

                            Et les autoroutes quadrillent l'espace de mon enfance.

                            

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