LA NOUVELLE

   Martine M.   

  Séraphie et les autres...

 

Elle s'appelaient Marie. Le plus souvent, Marie.

Quelques rares pas de côté dans les registres de baptême de leurs années de naissance, dans le dernier quart du XIXème siècle, avaient produit des  Séraphie, Alexandrine, Mélina, Juliette... J'en oublie peut-être : elles étaient si semblables , si interchangeables, que nous ne les distinguions pas, nous, les enfants des années soixante.

Avaient elles été veuves à vingt ans ou à trente-six ?...

Le temps avait mêlé ces  femmes dans le creuset de la vieillesse éternelle, absolue.

Elles vivaient dans des  maisons figées depuis mille neuf cent dix huit. Rien n'avait changé  après ce jour où le temps s'était arrêté : un jeune homme grave habillé en soldat  les observait depuis son cadre de bois, posé sur la cheminée ou cloué au mur de «  la pièce » entre Sainte Thérèse et le Christ en croix ? Le buis des derniers Rameaux se desséchait lentement près de lui.

Le voir chaque jour inchangé  éveillait-il encore une émotion ? Ou était-il devenu un objet anodin ?

Cette émotion, pâlie ou enfouie, avait-elle été un chagrin autrefois déchirant, ou un inavouable soulagement ? Le mariage n'était pas toujours une fête... Il arrivait que le veuvage fut la délivrance... la seule échappée possible...

Dans les deux cas, rien n'avait été facile sans doute : peine inconsolable ou culpabilité sont de bien lourds fardeaux .

Elles étaient là, encore, debout pour certaines, courbées pour la plupart, ridées au delà de l'imaginable, noires de la tête aux pieds, se rendant à la « petite messe ». Leurs épaules invariablement couvertes d'une pèlerine sans âge.   En hiver, leurs mains noueuses se serraient autour de la

chaufferette emplie de braises, sans toutefois lâcher le chapelet aux grains usés par des années de prières sincères ou convenues.

Pour nous elles faisaient partie du décor : vivantes ?... La frontière était floue entre leurs silhouettes sombres  et les arbres, ou les buissons... Elles appartenaient à un autre monde.

Elles se rendaient régulièrement au cimetière.

Elles les connaissaient tous derrière ce grand portail sombre surmonté de la Croix. Sans l'aide de leurs yeux  parfois presque  aveugles , elles se dirigeaient entre les tombes,  avec un arrosoir pour celles qui pouvaient encore le porter, un grattoir, un bouquet de leur jardin …

Elles allaient saluer toutes ces générations plantées là, ceux qui les avaient vu naître, connues enfants, ceux qui les avaient admirées toutes blanches sous le voile et la fleur d'oranger... Avec eux seulement elles pouvaient communiquer. Eux comprenaient. Ceux d'avant...

Pour quelques unes d'entre elles , dans le caveau familial était couché le  mari, celui de la photo sur la cheminée. On le leur avait rapporté : entier ? morcelé ? déchiqueté ? Qui le savait ou l'avait su  sans vouloir le savoir ?

Les autres se contentaient de la stèle. Sur cet édifice érigé au croisement des allées, se trouvaient scellés des médaillons de porcelaine, ovales, dans lesquels étaient figées les photos de ceux qui n'étaient pas revenus : les disparus et les morts sans dépouille. Ils étaient alignés là, dans ce cimetière vertical plus émouvant et plus « réel » que celui de la place où seuls leurs noms étaient listés, prononcés aux anniversaires des armistices par d'anciens combattants chevrotants et solennels.

Les mères l'avaient arrosé de leurs larmes ce cénotaphe où se mêlaient les souvenirs de tous ces « drôles » qui étaient autrefois sortis de l'école communale, courant et criant, pour se retrouver sur la place et jouer ... à la guerre. Sur cette même place où quelques années plus tard... Dans ce cimetière  les galopins en culottes courtes étaient sûrement venus se cacher, bravant les interdits, cherchant les frissons, se croyant immortels.

Les mères, les unes après les autres avaient disparu.

Les veuves avaient pris le relais...

 

L'une d'elles vivait en bas de notre rue, dans une masure si délabrée qu'elle fut abattue aussitôt que son ultime occupante l'eût désertée pour rejoindre sa place, auprès du jeune homme peut-être... ou non loin de son effigie de porcelaine ...

Nous entrions chez elle quand nous passions par là. C'était naturel , les enfants étaient reçus partout : nous étions enfants d'une famille mais aussi d'un village.

Séraphie nous accueillait avec peu de paroles et un gâteau mou qu'elle sortait d'une boîte en fer et que nous acceptions par politesse. Son mobilier se résumait à un lit de coin, une table, un vieux buffet et quelques chaises.

La cheminée était allumée toute l'année : pour chauffer en hiver, pour chasser l'humidité en été, pour tenir compagnie peut-être... Le feu, c'est vivant.

Le sol était en terre battue. Ainsi allaient les choses et dans notre insouciance nous n'aurions pas imaginé que Séraphie  ait pu avoir sous ses pieds un carrelage, comme nous.

Jamais non plus nous n'avons pensé à lui demander ce qu'était sa vie, ses pensées, ses rêves peut-être, ses regrets...

Ce qu'avait été sa jeunesse, son enfance...

Nous ne pouvions pas concevoir qu'elle ait pu être un jour différente de cette « petite chose noire », cassée en deux et tremblotante. Son histoire à elle était définitivement figée dans les livres .

Les livres d'Histoire.

Comme les autres, elle a disparu un jour sans bruit.

Les Marie, Séraphie, Alexandrine, Juliette et Mélina …

Les veuves de la Grande Guerre.

 

            Martine Murail   mai 2026

 

 

 

 

    Anita  

  La vie de Clara commence à Prague en 2018. Elle a 18 ans.

  Elle arrive le 1er octobre pour un service civique européen. Elle se sent accueillie dans cette association caritative. On l’a chargée de l’accueil des enfants avec qui elle communique dans un tchèque hésitant mais qui s’améliore de jour en jour. Sa mission est devenue vocation. La jeune femme les accompagne pour les démarches administratives, les inscrit à l’école, participe aux cours d’apprentissage de la langue. Ces enfants avides de connaissances, délivrés d’eux-mêmes, eux que la rue a malmenés, sont les siens.

   Prague l’a envoûtée, séduite. La place de la vieille ville est lumineuse, bruyante, agitée. A tous les coins de rue, des musiciens tentent de s’accorder, le classique se mêle au folklore. Les cordes vibrent fort pour couvrir le son des peaux tendues, battues des tambours. Dans ce tintamarre joyeux, la cloche de pierre reste silencieuse accrochée à cette belle maison baroque. Au milieu de cette cacophonie incessante, Clara s’immobilise face à la magistrale horloge astronomique. Un véritable concentré de symboles. Les 12 apôtres défilent, fidèles aux heures qui s’écoulent. La lune fait un clin d’oeil au soleil, narguant la terre. Le turc envahisseur supposé (jamais démontré) affronte l’avare et le vaniteux tandis que la mort menace l’humain fragile. Les mois s’égrainent, les signes du zodiaque s’agitent…elle reste figée, le temps cadencé n’a pas de prise sur son présent puisqu’elle est bien là, à sa place.

   Quand Clara a besoin de repos, elle flâne, nonchalante dans cette petite rue pavée, la ruelle d’or. Les maisons y sont colorées, apaisées. Ce qu’elle préfère c’est la maison bleue au 22, celle de Kafka. L’ocre, l’orange, le rouge des maisonnettes voisines mettent en relief son charme intemporel d’un indigo délavé. Les jours vides où elle oublie les enfants de l’association, elle pousse sa déambulation jusqu’au pont Charles, s’accoude au parapet, se penche entre deux statues baroques, sur la Vltava, toujours fougueuse. L’animation y est constante, variée. Elle aime ce vieil homme coiffé d’un chapeau à plumes qui enfoncent désespérément les touches poussives de son accordéon éventré…A quelques pas, les jambes de ce freluquet, grimées en personnage, les genoux devenus têtes étonnées, les jambes, buste squelettique et les pieds chaussons de satin la fascinent. Tout un scénario se dessine, ces mouvements de jambes sont ballets de rats d’opéra ou marionnettes en colère ; l’illusion est parfaite. Pour elle l’habituée, le jeune homme grêle tourne sur lui-même, ses membres inférieurs sont comme des derviches perdus. Ils se sourient, se reconnaissent et dans son tchèque hésitant, elle lui souhaite « bonne chance », il lui répond immanquablement « Vitej, cizince ! »

   Forte et épanouie, elle n’a pas résisté à l’attirance qu’elle a pour Lukas, ce jeune étudiant en droit qui l’aide à démêler les imbroglios législatifs qui la piègent régulièrement. Elle aime ce jeune homme à peine sorti de l’adolescence qui le maintient encore dans des rêves utopiques d’un monde meilleur. Son optimisme est contagieux, c’est même de l’enthousiasme que la vie d’adulte n’a pas encore entamé. Il est rempli d’une fougue naïve avec des projets à foison. Une vraie confiance en la vie, tout est possible ! Améliorer le monde n’est qu’une question de volonté. Ce vent de belles pensées donne à Clara un souffle nouveau, elle que la vie a asséchée. Lukas est longiligne, frêle presque fragile, un corps à peine construit dont elle aime la souplesse. Avec ses muscles finement dessinés, fuselés, sa peau lisse et translucide , il affiche une jeunesse fraîche. Mais ses convictions lui donnent une solidité que son corps lui refuse.

 

         Le 2 juillet 2019

  Ils se sont mariés sur un coup de tête comme on partage son sang d’un coup de canif. Promesse d’enfants « A la vie, à la mort ! »

 

Ils se sont racontés.                                                                                                                                Lukas  - «  Je suis sans histoire particulière. Ma famille est aimante. Mon père Vaclav est distrait, joueur. J’ai passé mon enfance à jouer avec lui à des jeux qu’il inventait ! Des chasses aux trésors dans la ville, je retrouvais une chaussette accrochée à un lampadaire, une peluche sur un banc public, un paquet de bonbons dans les parterres fleuris d’un parc … ou je devais imaginer des suites aux histoires qu’il me racontait en inventant des mots ! »

Clara - « Quelle chance ! Ma mère Sabine m’ignorait. Jouer était une perte de temps. Elle était dure, une scientifique à l’esprit organisé. Sa vie est la physique, rien d’autre. Les états de la matière, fusion, sublimation…l’intéressent plus que la psychologie de sa fille. J’étais un accident de parcours qu’elle gérait à distance entre nourrices et pensionnats. D’ailleurs j’étais le fruit pourri d’une aventure sans lendemain, elle s’était laissé duper – comme elle le dit encore – par un jeune togolais , employé comme elle à la mine d’uranium à Arlit au Niger. Elle avait du être rapatriée à la suite d’un incident mettant en risque sa santé. Pendant son séjour à l’hôpital du Val- de-Grace, elle a découvert sa grossesse, désemparée. Trop tard pour avorter . Ca commençait mal pour moi ! »

Lukas se sent mal à l’aise, les propos de Clara lui renvoient son image d’enfant lisse. Il en éprouve une sorte de culpabilité, mais il ne peut refaire l’enfance de Clara. Il retient les larmes qui alourdissent ses paupières.

Lukas - « Ma mère, à l’opposé de la tienne, était aimante, présente presque autoritaire voire possessive. Elle envahissait les moments que je partageais avec mes amis, toujours à surveiller mes faits et gestes, mais elle le faisait par amour. Et d’ailleurs, elle a encore cette tendance ! »

Clara observe Lukas. Il tente de contrôler un tic nerveux qui agite sa lèvre supérieure.

- « Seuls mes grands-parents me témoignaient un peu d’affection. Le pire avec Sabine, ça a été son retour du Niger. En 2010, elle a à nouveau été rappelée par Areva pour une mission à Arlit et a été enlevée par Al QaÏda. Libérée 5 mois plus tard, elle est rentrée, exténuée. J’imaginais que cette épreuve allait nous rapprocher. Quelle illusion ! »

  Ces souvenirs noircissent les yeux de Clara, un étrange voile l’éloigne soudain de Lukas, elle n’est plus accessible, sa parole ne peut plus être partagée. Quand sa mère est rentrée, Clara avait 10 ans. A l’internat Blanche de Castille, on ne lui avait rien caché de la situation de Sabine. Une enfant de 10 ans devait « affronter la réalité et elle en sortirait plus forte !», telle était la doctrine. Pour dissimuler son inquiétude, Clara s’était raconté une belle histoire ; sa maman était dure parce qu’elle était forte, c’était une grande héroïne qui combattrait les méchants et reviendrait fière et heureuse. Quand Sabine est sortie de la clinique où elle avait subi, avec impatience, un check-up, la petite fille avait voulu lui dire qu’elle l’aimait, que sa maman était invincible comme Lara Croft. Sabine, insensible, endurcie avait réagi violemment : elle était une scientifique que des terroristes avaient enlevée...pas un personnage de fiction. Enfant dans sa douleur, Clara décrocha de tant d’espoir, la chute fut violente, infernale. Elle voulut mourir, elle s’isola, maigrit, fuit la présence de sa mère qui respire enfin, loin de cette petite fille si exténuante.

Les années défilèrent, sombres, perdues. Les internats, les

institutions ...s’enchaînèrent, s’éloignèrent méthodiquement de Paris où habite Sabine.

Lukas comprend que les pensées noires de Clara les séparent.

L’échange s’effiloche, leurs différences se creusent. Un silence s’installe.

Pour le rompre, Lukas reprend :

- « Contrairement à toi, il s’accroche aux mains de Clara, j’ai grandi dans le confort. Les retrouvailles au bord de l’Elbe dans un petit village de Bohême  avec ma famille rythmaient mes vacances. Ma scolarité  a été linéaire. Bon élève docile ! » Léger rictus sur son visage… comme s’il voulait s’excuser du bonheur vécu.

Il enchaîne.

- « Je n’ai pas à me plaindre » et son visage enfantin s’éclaire d’un sourire lumineux, presque naïf.

  Les années lycée avaient été un peu chahutées, ses amis lui avaient fait découvrir le hard rock dans des salles alternatives et la musique tzigane que sa famille rejetait, attachée à Mozart ou à Antonin Dvorak.

Clara avait multiplié les bêtises pour attirer l’attention de sa mère. Toute une panoplie d’appels déguisés : absences, rebellions, fuites, fugues et même elle s’en était prise à elle-même, écorchant sa peau jusqu’à se scarifier. Les réponses étaient cinglantes : brimades, punitions, interdictions que Sabine régentait à distance. Leur seul lien était ces combats alimentés par cette rage qui brûlait Clara et cette incapacité à l’amour de la part de Sabine. Le temps obstiné œuvre sournoisement.

   A la fin de son service civique, mariée, elle reste à Prague. Lukas a fini ses études, il est notaire dans la droite lignée familiale. Il a troqué tee-shirts détendus, baskets souples contre chemises blanches et souliers cirés. Il a abandonné son insouciance dans des dossiers d’héritage, de succession. Sa  famille est fière, Clara suit le mouvement tel un bois flotté chahuté par les eaux d’un fleuve vers la mer. Elle ne décide plus réellement, elle est dans un océan de bienséance. Imperceptiblement. Ses engagements, sa volonté se sont dilués dans une eau épaisse et trouble. Sa détermination s’est noyée…

Clara se résigne sans s’en rendre compte. Elle a endossé l’uniforme de femme de notaire. Sa chevelure épaisse et folle est domptée, lissée, assagie dans une coupe stricte au carré… Ses pantalons aux couleurs du monde, comme elle aimait dire, se sont ternis, attristés. Elle les a échangés, sur les conseils de sa belle-mère, contre des pantalons bleu-noir au pli marqué comme l’emprise rigide de la vieille.  Sa taille de guêpe a disparu sous des bourrelets (merci le bœuf en sauce, les boulettes de pain et la bière noire!) que Lukas trouvent charmants. Les repas de représentation se succèdent, elle accompagne Lukas docilement et oublie sa solitude dans les sauces grasses si réconfortantes. Au début, elle s’est dit que tout cela était sans importance...L’essentiel est sa vie avec Lukas, mais le superficiel de l’image qu’on impose laconiquement dégage à coups de mains puis à coups de pieds l’essence vitale. Elle se vide de sa substance. Face à elle, Lukas n’est plus qu’une image floue. Son sourire espiègle qui la faisait craquer ressemble maintenant à une grimace inquisitrice.

Peu à peu, elle fuit cet univers. Vide, elle s’égare. Elle écume les salles de cinéma avec une amie puis les bars, seule. Elle rentre au milieu de la nuit, ivre, agressive et provocante. Elle se brûle pour consumer un amour jusqu’à la cendre. Clara veut se détruire et entraîner Lukas dans sa chute. Son estime d’elle-même a explosé en mille éclats, elle se vautre dans des lits d’hôtels sordides avec des hommes répugnants et dédaigneux. Elle n’a d’autre volonté que d’en avoir aucune...Se laisser déliter pour ne plus se mériter. La fragilité de Lukas est réapparue. Homme solide il n’est pas devenu, bridé par la férule de sa mère .

   Un soir triste, il avale goulûment tous les cachets enfermés dans la boite à pharmacie, sombrant dans un comas profond. Elle ignore l’état de son mari tant elle est loin de lui. Et puis, il survit, dévasté. Elle vit, enragée. La fuite…

 

         Le 3 août 2020

 

   Un avion l’a déversée, loin, sur un autre continent. Sydney à l’autre bout du monde. Clara survole l’opéra de voiles, prêt à se couler dans la mer de Tasman. Elle loge dans un hôtel miteux dans Downtown, entre les docks et le grand pont. Une rencontre d’un soir lui parle de travail en Tasmanie. Quelques jours plus tard, Clara embarque depuis Melbourne, chahutée par une mer houleuse qui la rejette sur cette île sauvage. A Hobart, le bureau d’accueil lui délivre rapidement un visa agricole. Elle devient transparente au milieu d’une foule cosmopolite de backpackers. Suspendue aux branches des pommiers, elle remplit tel un automate les caisses de fruits qui partiront au bout du monde. Le travail est répétitif, harassant ; la fatigue empêche de penser… C’est bien ainsi.

   La saison de la cueillette finie, elle retourne à Melbourne. Son visa de travail n’est pas renouvelable ; elle enchaîne les boulots au noir. Mal payée, exploitée. A Adélaïde, elle vend des pop-corn durant le festival Adélaïde Fringe. A la fin de la manifestation, elle part avec une troupe de théâtre, elle devient régisseuse-cuisinière-blanchisseuse. Mais bien vite, la promiscuité de la vie en communauté l’étouffe. De l’air ! Clara en a plein les poumons quand un ringer (cow-boy local) l’embauche pour marquer ses bêtes perdues dans les dunes rouges du désert de Simpson. Sur la vieille moto que le « boss » lui a prêtée , elle parcourt des kilomètres et des kilomètres à la recherche des vaches. Le jour, le sable fin assèche ses poumons. La nuit dans les pubs enfumés, la bière coule à flot dans son gosier sec. Les soirées dans ces bars remplis d’hommes machos sur fond de combats de boxe l’abîment encore plus.

Elle repart vers le Nord. Sa peau est arrachée par une morsure du serpent-tigre au pied de Ayers Rock. Une incantation à l’ombre du Uluru sacré pour conjurer cette blessure ! Elle s’épuise dans des kilomètres sans fin. S’éloigner, se perdre toujours, s’endormir enterrée dans le sable, ignorer et même rechercher la piqûre du scorpion, se brûler au soleil pour n’être que cloques rouges et purulentes, s’abîmer dans des rencontres malveillantes. La jeune femme se détruit avec détermination.

   Loque poussiéreuse, desséchée, elle est retrouvée par un Gagudju, les montagnes sacrées lui ont porté chance ; l’aborigène la soigne. Elle avale des tisanes de sauge, est enveloppée dans des nuages de fumigations au tabac et à l’eucalyptus, se laisse aller entre des mains chaudes pour un pampuni, massage traditionnel. Puis les aborigènes, épaule contre épaule, lui miment «  le souffle du vent » et «  le chant du rêve ». Elle est en symbiose avec ces êtres de nature et de chaire. Le vieux Gagudju lui parle de son ami à la peau blanche Fred , un éducateur retraité.

- « Mon ami a un grand projet, tu devrais le rencontrer »

La confiance est immédiate, Clara se livre. Fred parle d’un voyage long, sûrement épuisant. Le projet de Fred devient le sien.

         

         Le 4 novembre 2021.

 

   Fred l’embarque au milieu des rejetés, des malmenés, des oubliés de l’existence sur un fameux 3 mâts «  le bel air » sans moteur et sans mazout. Cette belle goélette, qui n’a rien d’une galère, ne connaît que le bois et l’eau. Ses compagnons d’infortune lui révèle la fortune qu’est la vie. Les embruns lui fouettent, lui rincent la peau. Ses muscles, confrontés à la résistance des vagues, s’endurcissent. Clara oublie, ou plutôt le vent du large fait le ménage dans ses sales idées noires… Le plaisir a à nouveau une saveur. Elle a noué une amitié avec deux jeunes Tom et Jack. Ils traversent, à la force de leur espoir, de leur bras et du vent l’Océan Pacifique. Elle contemple, entre peur et admiration, ces poupées de chiffons accrochées aux mâts que les bourrasques de vent balancent. Muscles bandés par l’effort, les mousses Jack et Tom se suspendent aux haubans pour maîtriser la grand-voile ou le foc que la tempête naissante malmène. Les miles défilent au rythme des alizés, ils frôlent la Nouvelle-Zélande, bataillent contre un cyclone au large de la Nouvelle Calédonie. La rage de l’océan déferle sur eux, leur promettant la mort. Clara, rejetée contre le bastingage, voit sa dernière heure arriver. Non, elle ne veut pas mourir! La mer s’apaise et elle voit, soulagée, apparaître les visages déconfis de ses amis à travers l’écoutille. L’équipage épuisé souffle aux îles Fidji. Les fous de Bassan offrent aux 3 amis, assis sur le pont, un spectacle acrobatique de plongeons en piqué vertigineux. Mais Jack préfère le passage des frégates coupant le soleil en ombres fugitives qui effleurent son visage marqué. Tom jalouse le pétrel, qui plane dans les courants d’air sans effort.

   Les miles avalés par le voilier sont la victoire de tous. Enfin, burinés, lessivés mais heureux, les membres de cette belle équipe soudée par l’effort débarquent à Papeete.

 

 

        Le 5 janvier 2022.

 

   Papeete, la Polynésie française. D’emblée, Clara s’y sent bien. La vie semble y couler, sereine, entre lagons bleu transparent et terres volcaniques noires et vertes. Terre calme à l’image de la langue, ce français des îles adouci par les roulement des r qui estompent toute la violence des mots. Tous se saluent d’un « Maeva » joyeux. La jeune femme ne repartira pas sur le « Bel Air », cette quiétude lui convient. Elle voyage entre terre et mer, côtoie les raies mantas et les requins à pointe noire dans l’eau translucide, s’enfonce dans l’épaisseur de la forêt de châtaigniers, se love dans les tunnels de lave dans les lavatubes de Hitiaa. Tout est découverte.

Bien décidée à profiter pleinement de l’archipel, elle embarque sur l’Aranui, ce cargo chargé du transport de marchandises de Papeete vers différentes îles. Passagers et fret embarquent et débarquent au gré des escales. La houle de l’océan est parfaitement maîtrisée par ce grand bateau quand il pénètre dans l’archipel des Tuamotu. Les atolls, anneaux de sable et de corail, flottent tels des nénuphars abandonnés aux courants. A la passe de Tiputa, les passagers sont accueillis par un joyeux balai de dauphins en liesse. A peine le temps de décharger les marchandises tant attendues, et l’Aranui est déjà reparti. Quelques jours plus tard, le chargement arrive aux Marquises. Les journées sont rythmées par la navigation lente et les déchargements du fret et des passagers par des chaloupes instables. La durée des visites est déterminée par le temps de livraison des denrées. On a à peine le temps de s’émerveiller devant cette nature foisonnante qu’il faut déjà repartir. Enfin , à Hiva Oa, le cargo déverse ses passagers directement au port, la grande baie de Taaoa est large. Atuona, le village portuaire, s’alanguit le long d’une plage de sable noir au pied du mont Temetiu. La montagne est proche, insolente et se déverse par sentiers abruptes vers la petite ville. Brel en est tombé amoureux et les habitants le célèbrent encore, le musée Hangar en témoigne, tout proche de la maison-cabane de Gauguin. Clara a juste le temps de grimper au cimetière. « Comme je te comprends ! », écrit-elle simplement sur une pierre plate qu’elle dépose sur la tombe de Brel couverte de galets.

   Le bateau les embarque à nouveau pour une autre île à quelques encablures qui durent tout de même quelques heures sous une houle tenace et menaçante. L’équipage est attentif à la barre, les touristes accrochés au bastingage. Enfin, ils abordent Nuku Hiva, volcan planté dans une mer agitée. L’île est rude, verte par ses forêts de pins, grise par ses falaises abruptes. Nuku Hiva semble en perpétuelle lutte avec les flots tempétueux qui l’assaillent.  Ils débarquent à Taiohae, la ville-capitale de l’archipel par une rade immense formée par l’effondrement de la caldeira. La ville s’étire entre la marina et la baie Colette. Dans cet environnement où la nature est souveraine, le gros bourg semble paisible.

 

         Le 6 février 2022

 

  Clara pose le pied à terre, encore chancelante, secouée par les flots impardonnables. Une sensation lointaine, épidermique remonte des replis de sa mémoire: son arrivée, à Prague. Même élan de reconnaissance, voire décuplé. Elle est transportée, subjuguée. Elle n’est plus que sentiment. La réalité du mal de terre et de la fatigue est effacée par la certitude qu’elle a d’être là au bon endroit. Un fil imaginaire ténu la lie immédiatement à cette terre perdue. Fourbue, heureuse, elle passe sa première nuit à Taiohae dans un dortoir entre ronflements et sifflements. Mel, l’énergique propriétaire, l’accueille en l’invitant à participer à la préparation du repas : « Ici, c’est une pension, tout le monde participe ». Clara n’a pas le temps de répondre que Mel l’a déjà chargée d’un magnifique poisson jaune, vert au front proéminent, aux yeux brillants qui l’interpellent. Cette dorade pèse entre les mains de la jeune femme qui hésite entre répugnance et attirance devant ce poisson à la peau brillante de près d’un mètre « Y va pas te bouffer le mahi-mahi, c’est toi qui va le manger » la nargue Mel en lui mettant entre les mains un coutelas long et aiguisé. Une demi-heure ne suffit pas à Clara pour maîtriser le maniement de l’arme. Les écailles adhérentes résistent, le couteau glisse, inoffensif. Elle est proche de l’abandon. Derrière les rires de Mel apparaît un homme massif, trapu, tatoué qui vient au secours de Clara. D’un geste radical, il disperse les écailles dans une gerbe de couleurs qui jonchent bientôt le sol de parcelles métalliques et miroitantes. Cinq minutes plus tard, le corps musculeux de l’animal n’est plus que filets inertes, offerts à l’huile frémissante de la poêle. L’artiste-poissonnier s’appelle Kanoa, il est le cousin de Mel. Clara hésite entre reconnaissance et honte devant ce gaillard au regard noir et lumineux à la fois. Elle croit y percevoir une petite lueur moqueuse. Kanoa repart, Clara s’assoit face au poêlon déjà chargé d’effluves lourdes et goûteuses… La soirée s’étire, lente et agréable, entre rires et projets partagés. Mel, en cheffe d’orchestre passionnée et enthousiaste, dirige à  la baguette ce petit monde cosmopolite qui la questionne sans interruption sur son île. Elle aime cet engouement, cette soif de découverte utopique, un peu naïve qu’elle retrouve chez ces jeunes voyageurs.

 

         Le 7 mars 2022

 

  Clara est à Nuku Hiva depuis plus d’un mois. Taihoae est devenu son village, la vie y est simple et lente. Tous les soirs, elle descend vers la mer, s’assoit dos à l’océan, face au hae, cette maison traditionnelle plantée au milieu des tikis gigantesques au visage de pierre fendu d’une bouche lippue et d’yeux curieux. Le soleil est bas, il embrase la baie Colette qui se détache, fidèle sentinelle, dans l’orangé lumineux du couchant. Elle s’installe à l’ombre de la femme tiki aux fesses énormes posées sur l’herbe grasse. Cette statue massive de plusieurs mètres surveille la baie de son regard fixe, tenace, sa bouche est large, muette… mais Clara est en sécurité collée à cette sculpture de lave qui la lave de toute angoisse. Il est 18 heures, un flot de paréos fleuris avancent vers le hae dans des éclats de rire. Une femme plus âgée impose le silence. Les cordes des ukulélés sont pincées encouragées par les percussions. Les mains s’envolent, les corps ondulent, les pieds tambourinent le plancher lustré…C’est parti pour la répétition quotidienne de l’aparima. Clara, spectatrice fidèle, est absorbée.

  Depuis qu’elle est à Nuku Hiva, pour gagner de l’argent, elle fait quelques petits boulots. Sur le plateau de Toovii, elle harnache les chevaux nerveux qui mèneront les touristes, guidés par Tepano, à travers une forêt humide vers les pitons basaltiques. Elle accompagne régulièrement Hiro O Connor, un descendant d’irlandais !, pour une journée au nord-est de l’île. Ils font un arrêt au pied du majestueux et énorme banian qui abrite des pétroglyphes taillés dans la pierre basaltique qu’une mousse humide tente d’envahir. Elle aime l’air ébahi des touristes quand sous le doigt de O Connor se dessinent les figures humaines, les tortues, les oiseaux creusés dans la roche. Elle ressent la même solennité que la toute première fois quand le groupe se dirige vers le meae, cet espace sacré tapu (tabou?) où se déroulaient les rituels et sacrifices. Les rires reviennent quand Hiro leur fait découvrir le tiki phallus, fier de son mètre. Au bout de la route, ils arrivent à Hatiheu. Les touristes enfilent leurs chaussures de marche, Hiro prépare le repas pendant que Clara emmène le groupe pour une belle balade à travers une cocoteraie jusqu’à la plage de sable jaune de Haatuatua, lovée dans une baie protégée par la montagne. La randonnée est silencieuse, les sensations sont fortes, épidermiques...les mots viendront plus tard. Seuls le souffle des alizés ou les claques sur la peau pour tuer les nonos, ces petites mouches à la morsure brûlante, troublent l’admiration époustouflante. La jeune femme s’est découvert un rôle qu’elle aime : guider les gens vers le plaisir de découvrir.

Au retour de leur balade, ils retrouvent Hiro devant une table dressée, feuilles de bananiers en guise d’assiettes, thon cru au lait de coco, pain coco, bananes, pamplemousses ! On mange avec les doigts et c’est tellement bon !

   Auprès du petit microcosme des professionnels du tourisme, Clara s’est fait une petite réputation. Elle rencontre à nouveau l’habile « poissonnier » qui l’a tant impressionnée chez Mel. La dynamique marquisienne ne tarit pas d’éloges sur les talents de guide de Clara. Clara voudrait disparaître. Ses joues s’empourprent quand Kanoa plonge son regard sur elle et sans plus de formalité affirme : « J’ai besoin de toi ». Ce n’est pas une question qui appelle une réponse, c’est une évidence !

 

         Le 8 octobre 2022

 

         6 mois déjà que Clara est dans la vallée de Hakaui.

   Elle partage son temps entre balades guidées avec les touristes anglophones ( Kanoa se charge des autres) et sculptures.Très vite, elle a fait sienne cette nature hostile qui pourrait avaler les néophytes. Kanoa est au-delà d’un guide, il offre à tout voyageur une part de lui, la terre est sa matière, l’arbre son guide, le marae (enceinte sacrée) sa force spirituelle, le pae pae ( lieu de vie de ses ancêtres) sa matrice. La force brute de Kanoa, son visage tatoué qui raconte son histoire, sa symbiose avec la nature ont fait de lui une ancre pour la jeune femme. Déjà lors de leur première rencontre, il l’avait intriguée, impressionnée. La sensation avait été profonde et avait provoqué un chamboulement que son corps avait vécu comme un émoi chaud et enrobant. Kanoa n’était pas resté indifférent à cette jolie femme forte et fragile, mystérieuse et curieuse.

   L’homme est fort, solide, les pieds solidement enracinés dans sa terre. Son visage, tatoué à moitié. Une ligne nette, partant du front au menton suivant l’arête du nez, partage son visage en deux. Son identité n’est pas de papier , elle est de peau imprégnée d’encre. Il lui a raconté : « J’avais 14 ans, destination Papeete pour le lycée. Affirmer mon appartenance est devenue une urgence. Le te patutiki avait duré des semaines de patience et de douleur. Le tatoueur trempe son peigne dans le ti’a’iri, cette encre naturelle sortie de la noix de bancoulier, appuie bien fort sur la peau pour imprégner l’épiderme. » Il est fier, tout est écrit en symboles géométriques sur son visage : sa communauté , son statut social, sa vie, sa protection contre les mauvais esprits... Les corps avaient dépassé leur timidité ...ils s’aimaient au-delà de leurs différences. Une vie d’amour et de découvertes.

   La rencontre avec les lieux et l’histoire de la vallée s’est rapidement transformée en passion pour Clara, elle est parfaitement à l’aise avec les questions des visiteurs. Elle le répète sans cesse que le lieu est sacré, privé. L’ONU voulait classer la vallée au patrimoine mondial de l’UNESCO. La famille, unie, a décidé que le site resterait privé, qu’il ne serait pas violé par des hordes touristiques. La découverte de Hakaui doit restée intime, le lieu préservé.

La sculpture est un cadeau. Avec patience, Kanoa a guidé les doigts fébriles de Clara sur le bois poli. Les gouges ne sont plus hésitantes, les entailles sont devenues nettes et précises. La matière préférée de Clara est le bois de rose, parfumé, aux veines jaunes et au coeur rose-fuchsia. Elle en extrait avec patience et acharnement des tikis au sourire moqueur, des tortues sages et sacrées. La cuisine, loin du jambon-purée de son enfance ou du porc pané aux choux de Prague, est à elle seule une aventure. La chèvre sauvage, que Kanoa chasse des nuits entières, au lait de coco n’a plus de secret pour elle. Les yeux globuleux du mahi-mahi ne l’effraient plus. Cueillir la papaye verte dans leur jardin, la râper, la mélanger aux carottes est devenu un plaisir. Plonger la bouche dans ces pamplemousses énormes que les arbres fruitiers abandonnent à la terre, sentir le jus dégouliner le long du cou, avaler goulûment ce nectar. Une vrai délectation !

 

        Le 9 décembre  2022

 

  Souvent après une randonnée touristique, elle s’échappe vers sa forêt. Elle se connecte.

  L’air est moite, saturé d’humidité. Clara s’est assise dans les entrailles d’un fromager, dominant et majestueux. Elle a encore la marque du sac à dos qu’elle vient de jeter dans les fougères vertes et lisses, des spores sont tombés sous le choc. Son tee-shirt colle à sa peau. Les fleurs jaunes, fragiles et graciles de l’Ylang-Ylang frémissent au gré du souffle de l’air qui lui fait parvenir ce parfum si délicat. Cet arbre odorant perce la densité sombre de la forêt de ses couleurs lumineuses.

     Elle jette un regard respectueux au grand banian qu’elle vient de dépasser, s’interroge toujours sur cet arbre centenaire qui s’appuie sur ses béquilles-racines comme s’il voulait s’entourer, créer une communauté. Quelques pas encore entre rivière et forêt, elle s’arrête à nouveau. Elle a besoin du contact avec la terre humide.

     Ses fesses sont enserrées par les contreforts envahissants et glissants du mape. La femme blanche n’a pas fait attention, mais elle ne lui en veut pas à ce châtaignier entreprenant. Il produit de si bonnes noix qui, bouillies, donnent une boisson presque chocolatée que les neveux de Kanoa adorent.

     Elle voulait vite, vite, s’arrêter, s’asseoir, contempler.

     L’odeur de moisissure, le tremblement des feuilles, le cri du upe la réconfortent.

     Ses chaussures de marche, usées, lui écrasent les orteils, elle desserre les lacets. Elle est installée, apaisée dans ce milieu hostile que sa fréquentation répétée a rendu accueillant.

     Son regard châtain se perd de l’autre côté de la rivière dans l’immensité verticale, grise et basaltique qui lui fait face. La roche est sèche, altière contrairement à cette forêt dense et étouffante. Dans la vallée d’Hakaui, ces deux mondes opposés, que la rivière rageuse sépare, l’attirent. La cascade de Vaipo par sa chute de quelques centaines de mètres rythme le temps.

      Son regard vif s’accroche, comme à chacun de ses rendez-vous ici, à cet interstice noir que la falaise abrupte dévoile. Là-haut, une grotte funéraire lui rappelle l’histoire familiale qu’elle n’a pas. Cette caverne est habitée par la dépouille funéraire de la reine Vaekehu, arrière-grand-mère de son amour tatoué.

       Il n’y a, parait-il, même pas de fientes d’oiseaux, la verticalité rêche refusant tout refuge. Seule la reine et deux gardes y résident pour une éternité. Quand son regard se noue à cette antre, elle enfonce ses doigts dans la terre gluante et brune pour y chercher un ancrage, un amarrage.

Ses sens s’exaltent, sa peau devient écorce pelée, sa respiration souffle de vent, son coeur chant d’oiseau.

 

         Le 10 février 2023

 

La vie s’égraine entre nature, famille, randonnées et amour. Mais l’enthousiasme initial de Clara s’est un peu perdu dans le quotidien, même si elle mesure la chance inouïe qu’elle a de vivre ici auprès de Kanoa. La mer, le sac et le ressac l’apaisent toujours autant, elle aime le bruit sec des vagues qui se cassent sur la roche… mais la sensation de bien-être s’effiloche discrètement. Le crabe de cocotier à la démarche ivre provoque un peu moins de rires. Elle ne suit plus du regard le vol gris ardoise du Upe, petite colombe des Marquises avec sa large tête curieuse. Elle ne distingue plus, les yeux au ciel, les jeunes monarques oranges des adultes noirs ou blancs. C’était un jeu entre eux. Ils devaient crier « Juvénile ! » ou « Vieux ! » en scrutant le vol de ces petits oiseaux. Clara gagnait souvent, Kanoa faisait la tête quelques secondes et les rires fusaient dans le silence de la forêt. Kanoa aime le silence qui le relie à ses ancêtres, Clara aime les mots impulsifs qui l’éloignent de sa vie antérieure.

   Isolée du monde par les racines aériennes du fara, pandanus, elle lutte contre ce mal-être qui revient de plus en plus souvent. Elle se penche sur son cahier, les doigts crispés autour de son stylo.

« Face à ce tombeau accroché à la falaise, mon déracinement familial me fait vaciller. Ce sarcophage n’est pas la mort, il est la source de toutes les vies, porteur de l’origine de cette histoire familiale riche en rebellions, compromissions et possessions. Dans cette vallée, mon compagnon est lié à sa terre comme à sa famille. La terre, le sang ne font qu’un. Je suis dans cette vallée pour vivre avec lui. Kanoa m’offre des racines, des attaches. Ai-je su les faire miennes ? Je passe devant le marae avec ses blocs de pierre disposés en plateforme. Les tikis me sont familiers...mais ces divinités restent pour moi énigmatiques, proches de l’attraction touristique, leur spiritualité ne m’atteint pas. L’église construite par l’oncle avec son autel sculpté en forme de requin est pour moi une curiosité, rien de plus. Mon coeur gonflé d’amour se durcit, rongé par la déception. Je me suis investie, Kanoa m’a encouragée...A son insu, il a fait valoir ma culture occidentale, moi qui rejetais mon passé. Ma compréhension des comportements européens et américains complètent, me dit-il, sa connaissance ancestrale des rites marquisiens. Ses paroles sont un mur qui nous sépare moi, européenne, lui, polynésien. Je lui en veux d’autant plus qu’il l’a dit en toute inconscience et même avec générosité. Il a survolé les questions de fond. Pourquoi suis-je ici ? Pour faire visiter la vallée de Hakaui à des anglais en empruntant leurs mots, leurs codes et leurs à priori ?

La famille nombreuse de Kanoa, frères, sœurs, oncles, tantes, nièces et neveux, envahit littéralement l’espace. C’est normal, cette vallée est la leur et l’arrière-grand-mère, la reine Vaekehu s’est battue pour la conserver. Tout est évident pour eux. La nature coule dans leurs veines et je me surprends parfois à rêver d’un bar enfumé où l’on parle d’un film à la sortie d’un cinéma.

Être émerveillée par une noix de coco femelle pleine de promesses est un sentiment que j’ai oublié. Dépecer un cochon sauvage est une fête ici, pour moi un carnage. Je ne vois plus que des ballons crevés nauséabonds alors qu’avant voir pourrir un pamplemousse nourrissant ainsi la terre-mère m’émouvait. Mon échec me saute au visage. Je veux être dans leur culture, ils ne m’ont pas aidée… Ils ont chéri nos différences que je voulais rejeter.

Je suis lasse, perdue, aigrie et démunie… mais je veux me battre pour continuer à aimer cet homme tatoué »

 

         Le 11 avril 2023

 

   Clara et Kanoa s’envolent pour Papeete. 3H30 d’avion. Kanoa doit s’y rendre régulièrement pour renouveler l’enregistrement de son activité de guide auprès de l’office de tourisme. Il en profitera pour rendre visite à Vaiata et à Tepano, sa nièce et son neveu qui sont élèves au lycée. Clara l’accompagne avec enthousiasme pour « un bain citadin » a t-elle lancé à Kanoa dans un rire narquois.

   A l’aéroport de Faa’a, un orchestre, percussions et ukulélés, accueillent les passagers en chanson et en musique. Le couple sort rapidement de l’aéroport, chacun a un collier de fleurs de Tiaré odorantes, la bienvenue est ainsi souhaitée en Polynésie. Ils se séparent au centre ville, au parc Bougainville. L’une ira se confronter à la densité urbaine avec ses magasins débordant de souvenirs, son marché éclatant d’abondance… et ses rues surchargées de badauds émerveillés et de jeunes perdus défoncés à l’ice (cette drogue terrible dont Clara avait vaguement entendu parler et qui affiche là un désarroi profond sur le béton des trottoirs). L’autre va quai des paquebots se confronter à la moiteur de l’administration. Ils doivent se retrouver ce soir à l’hôtel avenue du Chef Vairaatoa.

   A peine se sont -ils séparés que la jeune femme se dirige vers la borne de location de scooters. Le lèche-vitrine, ce sera pour une autre fois !

2h30 plus tard après avoir longé la côte Est de Tahiti Nui (la partie Nord ) et rejoint la presqu’île de Tahiti Iti, elle s’arrête enfin au PK 15. Elle cadenasse son scooter jaune à un portail rouillé et s’empresse de louer une planche de surf auprès de l’agence Envie d’eau.

 

         Le 11 avril 2023, 14 h          La Vague

 

    Allongée sur la planche, elle avance furieusement vers l’horizon en évitant prudemment le rouleau compresseur d’eau et d’énergie qui avance vers la plage. Elle est bien placée, elle attend le meilleur moment pour l’attaquer, cette vague légendaire de Teahupoo. L’adrénaline augmente son impatience et sa concentration. C’est le moment ! Cette déferlante haute et bouleversante l’attire comme une promesse en attente. 3 mètres d’eau salée hautaine s’approchent irrémédiablement. Son corps s’enroule dans ce tumulte d’eau, ses mains épousent les contours de ce tunnel bleu. Ses pieds volent sur l’arête balancée par la rage de l’océan. Elle aime cette maîtrise rompue par la folie de la nature...Elle ne peut que se laisser dériver, happée par tant de vigueur jamais atténuée, toujours ensevelie. L’eau agitée devient mur, sa volonté est de béton, rien ne lui résistera et Clara n’a pas le moindre désir de s’y opposer. Ce mur liquide l’isole de ses désillusions. Le horu (surf) est une servitude à la vague. Si elle est ici, à Tahiti, ce n’est pas pour la ville ou pour retrouver les neveux. Non, la famille, elle en a par-dessus la tête (comme des mètres cubes d’eau en ce moment) ; elle en est déjà envahie dans la vallée. Elle a fait 3h30 d’avion, 2h30 de moto pour être là et nulle part ailleurs, pour être sauvagement balayée, larguée, fouettée par les flots indomptables. Son corps malmené se dilue. Marionnette désarticulée à la merci de l’eau, des coraux et du sable granuleux. L’air lui manque, ses poumons se dilatent, ses narines s’ouvrent et ruissellent. Ses muscles meurtris la font souffrir… mais c’est avec un sourire satisfait qu’elle ressort de cet enfer azur, essorée de ses sales pensées, presque régénérée, ressuscitée. Tout près, la tohora, baleine à bosse, lui offre un saut majestueux. Comme un au-revoir, elle voit la magnifique nageoire caudale s’échapper des flots et replonger dans un jaillissement de gouttes irisées. Elle envoie un baiser au cétacé, se retourne face à son avenir. Et elle ignore, dos à l’océan, la vague qui se meurt en une écume blanche et mousseuse à quelques mètres d’elle.

 

Le 12 juillet 2023

  

   3 mois se sont écoulés depuis le retour de Papeete. Des mois longs comme l’ennui, insaisissables, vides de toute joie. Et pourtant, l’amour entre Clara et Kanao est bien là, passionné. Mais un manque abyssal se creuse entre eux. La forêt est devenue enfer vert, la vallée familiale rencontres contraintes, les visites guidées routine. Seule la sculpture sort Clara de sa léthargie sombre, elle s’irrite les doigts dans des créations inédites au visage sombre et au moue inexpressive.

Elle retrouve épisodiquement Hiro pour accompagner les touristes de Hatiheu à Haatuatua. Pendant que les touristes qu’elles accompagnent s’adonnent au snorkelling dans un jardin de corail, elle rencontre un couple de marins, Angèle et Loïc sur la plage de sable blanc de la baie d’ Anaho. Ils profitent de cette baie parfaitement protégée de la houle pour mouiller leur voilier et faire escale. Ils repartiront dans une semaine vers Hawaï. Clara les trouve sympathiques et leur tour du monde commencé depuis plus de 3 ans l’intrigue. Ils échangent leurs numéros de téléphone.

En fin de journée de retour à Hakaui, elle parle de cette rencontre à Kanoa. Il la sent exaltée, ça n’était pas arrivé depuis longtemps! Une lueur d’inquiétude vient troubler le noir profond de ses yeux.

Les jours s’enchaînent, pénibles. Clara, telle une automate, se conforme à ses occupations sans élan. L’ennui a pris la place de l’enthousiasme.

Un matin d’aube violette, elle s’installe, cramponne un morceau de bois de rose dans ses mains. Elle use la pulpe de ses doigts à tailler, poncer, polir, huiler l’essence précieuse. Puis elle s’éloigne avec son portable. « Oui, une skipper nous permettrait de souffler ». Angèle lui a répondu.

 

Quand Kanao, après avoir accompagné les touristes jusqu’au speed-boat qui les déposera au port de Taiohae, rentre chez lui, il découvre une magnifique tortue, symbole d’union et de paix, taillée dans du bois de rose en forme de coeur.

  Il est seul face à cette superbe sculpture que ses larmes font briller d’un éclat particulier.

         

 

   Martine M.

 

                                                Fatale

          Henri naquit après quatre filles, comblant ses parents de fierté et de bonheur.

          Son premier sourire le désigna Prince : sa mère en était folle, ses grandes sœurs s'arrachaient ce  poupon vivant. La bonne  elle même ne savait rien lui refuser, l'attirant en son royaume, la cuisine, doux refuge aux senteurs sucrées, temple des gâteries, des limites à transgresser voluptueusement...

          La maison tout entière était son domaine . Il y régnait un calme de bon aloi, ponctué par des rires d'enfants heureux et les exclamations amusées  des adultes conquis par l'adorable bambin.

          Sa chambre, vaste et claire, tapissée d'un papier bleu pâle, ressemblait à un magasin de jouets.

          Quant au jardin ! Comment rêver  mieux ? Son étendue, ses recoins secrets,  les massifs et buissons qui le composaient,, offraient un formidable terrain d'aventures et le cadre idyllique d'une enfance idéale.

          Tout  dans cet environnement confortait Henri dans la certitude que ce monde était fait pour lui avait pour fonction de le combler en tous points.

          Le père tenta d'y mettre un peu d'ordre. En vain. Le gynécée ne lui laissa guère de place et le pouvoir de l'enfant ne connut pas de limites : charmeur sans malice,  gentiment manipulateur  sans une once de perversité, il profitait sans nuire, goûtant ce plaisir simple qui lui était dû :  chacun, chacune surtout, étant payée en retour par les sourires et les embrassades de cet être délicieux.

          Quand arriva le moment du secondaire, le père de nouveau tenta de suggérer une inscription dans quelque établissement de sa connaissance,  où son fils  échapperait à l'influence émolliente d'un univers  trop féminin. Il dut battre en retraite : Henri fréquenterait le collège de la petite ville voisine.

          Il continua d'exercer ses talents de séducteur. Auprès des professeurs son succès fut relatif. Il connut en revanche un triomphe dans ses relations avec ses camarades filles: elles rivalisaient de zèle, lui passant leurs exercices, le laissant copier lors des redoutables devoirs surveillés. Il détournait l'animosité des  garçons  ombrageux en distribuant les cigarettes qu'il volait en toute candeur à sa mère et à sa sœur aînée.

          Le lycée lui opposa une légère résistance  : les filles étaient moins dupes. Il fallut se mettre à l'ouvrage, avec modération naturellement, pour arriver à des résultats assez convenables.  Il assurait ainsi chaque année un passage de justesse dans la classe supérieure.

Il se hissa jusqu'au baccalauréat en quatre ans au lieu de trois, évoquant  avec désinvolture la fable du lièvre et de la tortue.

Il fut fêté comme il se doit : on tira en son honneur un feu d'artifice et il reçut une petite voiture de sport rouge Lucifer !...

Tout naturellement on l'envoya « faire son droit » car depuis son premier jour il était destiné à reprendre l'Etude familiale.

Le parcours, besogneux, se révéla néanmoins joyeux : il découvrait la grande ville, et les jolies étudiantes qui ne se faisaient pas prier pour  monter prendre un verre dans son studio. Un lieu charmant, aménagé sous les toits et meublé avec goût par les soins vigilants de sa maman.

Nanti du diplôme, il revint « au village » et entreprit de faire face à son destin.

La désillusion fut progressive mais néanmoins tenace : ses sœurs avaient déserté pour suivre la carrière conjugale, ou toute autre destinée qui les menaient loin de la maison d'enfance. Le père était devenu son confrère !... Sa mère demeurait inconditionnellement acquise, mais qui peut se contenter de sa mère éternellement ?

En un mot comme en cent , il s'ennuyait.

Le métier n'était guère exaltant, la région un peu calme et la bourgade manquait tant de surprises qu'il se retrouva un après midi à la kermesse des écoles, se demandant bien comment il avait pu en arriver à de pareilles extrémités...

Il déambulait entre les stands, serrant des mains, se forçant à sourire, souhaitant être ailleurs... sans même savoir quel ailleurs il pourrait désirer...

Une odeur de crêpes vint le distraire de son ennui: il adorait les crêpes. Il se laissa guider par le parfum sucré qui l'amena devant un stand décoré de glycines en papier crépon piquées sur des draps blancs. Désabusé et maussade il commanda une crêpe sucre qui lui fut délivrée par une femme à laquelle il ne prêta d'abord qu'une attention distraite.  Pas spécialement jolie, la trentaine bien sonnée... pourtant quelque chose d'indéfinissable le retint de  s'éloigner.

Sous prétexte de ne pas disperser le sucre en marchant, il se tint immobile à proximité du stand et observa cette femme.

Le visage ovale, légèrement carré au niveau des mâchoires, le nez un peu long, la bouche charnue aux commissures tombantes, les yeux marron clair, cernés, donnant à l'ensemble un air fatigué, des sourcils bien dessinés, les cheveux plutôt clairs... Rien d'exaltant, mais alors pourquoi ne partait-il pas...

Sentant un regard sur elle, elle leva les yeux. Ses beaux sourcils s'arquèrent. Ils restèrent ainsi quelques instants, elle se reprit et lui demanda  d'une voix grave et voilée  s'il souhaitait autre chose. Il s'entendit bredouiller « vous revoir ».

La scène fut brusquement interrompue par sa mère : ah te voilà !

Je t'ai cherché partout, nous avions rendez-vous près du portail, tu sais bien que je dois être à la maison à dix-huit heures.

Pour la première fois de son existence il fut agacé par sa mère.

Au cours des journées suivantes, il vécut en dehors des réalités.

A l'étude, il était distrait, incapable de mener à bien le moindre projet. A table, il mangeait peu, semblait loin. Sa mère s'en inquiéta, il la rassura mollement.

Il n'avait aucun moyen de savoir qui était cette femme, n'avait ni son nom, ni son adresse...pas le plus petit indice. Sous quel prétexte aurait-il interrogé sa mère sur l'identité de la « vendeuse de crêpes de la kermesse ».

Tout cela était grotesque, le résultat de l'ennui profond qu'il éprouvait dans cette vie où il s'était laissé engluer, par paresse, goût du confort. Il en vint à se mépriser, à trouver odieuses toutes les marques d'affection de ses proches. Son caractère facile et enjoué laissa en quelques jours la place à une agressivité qui stupéfia son entourage.

Sa mère lui conseilla de consulter le médecin de famille, ce qui d'abord l'exaspéra. Il finit par s'y résoudre se disant qu'il avait besoin de parler à quelqu'un hors de son cercle premier, à un professionnel non impliqué dont il savait pouvoir attendre une discrétion absolue, une absence de jugement et d'interprétation maladroite.

Il se rendit donc à son rendez-vous, s'installa dans la salle d'attente, feuilleta les  magazines et revues inévitables en ces lieux, s'agaça de l'attente. Puis se dit qu'après tout, son temps n'était pas si précieux qu'il ne put le gaspiller... leva les yeux distraitement quand la porte s'ouvrit. Deux garçons entrèrent assez bruyamment , suivis par leur mère : c'était elle ! Son inconnue.

Il fut pétrifié, la salua maladroitement, se mit à transpirer...

Elle, au contraire, lui rendit son bonjour avec un sourire  paisible , pria ses enfants de le saluer et s'assit le plus naturellement du monde sur un siège libre, en face de lui. Une aisance tranquille émanait de toute sa personne, le mettant par contraste dans un état de trouble  si intense qu'il craignit d'avoir un malaise. Il fut sauvé par le médecin qui opportunément appela son nom.

La consultation fut laborieuse car il en avait oublié l'objet. Il se montra confus, fuyant. Son état de gêne et d'angoisse n'avait pas échappé au bon docteur qui jusque là avait connu le petit Henri, joyeux enfant, puis le jeune Henri , adolescent tranquille, insouciant  qui n'avait jamais consulté que pour un vaccin ou un rhume.

Il l'interrogea habilement et le vit s'effondrer. Petit à petit il reçut ses confidences : l'ennui, la désillusion, l'impasse, l'impossibilité de s'échapper...  la cage dorée, sa faiblesse.

Le médecin avait toutefois une intuition : certes le décor était planté, mais dans ce théâtre il sentait la présence d'un acteur que le   jeune homme refusait d'évoquer. 

Il lui suggéra d'envisager un avenir où tout pouvait changer très vite : la rencontre d'une jeune fille qui deviendrait sa femme, lui donnerait des enfants heureux de vivre dans la belle maison familiale...

Henri ne flaira pas l'habile contournement et s'insurgea avec véhémence contre cette romance mièvre. Son interlocuteur feignit l'étonnement et le poussa dans son dernier retranchement : il confia enfin l'objet de son trouble, honteux d'avouer une histoire de roman de gare, une histoire qui n'existait que dans sa tête folle !

Il rentra chez lui avec une ordonnance légère : un régulateur d'humeur... un régulateur d'amour pensa-t-il. Il monta se coucher pour éviter les questions et avala le remède qui le fit au moins dormir.

La semaine suivante, ouvrant avec ennui son courrier il trouva une lettre d'Elle.

Il entra en passion.

 

Un an plus tard

 

L'adjudant Pierre T entra dans la gendarmerie en traînant les pieds.

Ses quelques jours de congés l'avaient à peine distrait de ce sentiment lancinant qui le minait depuis quelques mois : il s'ennuyait dans ce trou, s'étiolait dans une routine insupportable.

Quoi de neuf lança-t-il avec la certitude que rien ne pouvait être neuf précisément. Cette journée qui commençait aurait la couleur navrante de son bureau minable .

Tonitruant son collègue lui hurla : du nouveau, tu veux du nouveau ? Ben tu vas être servi ! On a un meurtre mon vieux, un vrai de vrai qui va bien ! Ta journée est pas finie !

Pierre T mit quelques secondes à s'extirper de sa stupéfaction .

Et tu sais qui c'est la victime ? Le mec de Mélody !

On l'a trouvé raide mort dans le petit bois du côté des étangs.

Un coup derrière la tête pas donné par un feignant .

On va pas le pleurer, c'était un con de première, mais va falloir s'y coller... Et pour le moment aucun indice...

Sa femme ne manquait pas de mobiles à mon avis, mais pour cogner aussi fort … Pas un boulot de femme...

 

Le jour où Henri était  entré en passion, le jour de la lettre, il avait découvert qu 'Elle avait un prénom... Mélody...

Dès leur première vraie rencontre, il l'interrogea sur ce prénom. Avec ce détachement qui n'appartenait qu'à elle et qui le fascina, elle parla de sa mère qui écoutait Serge Gainsbourg et l'avait conçue sur la chanson Melody Nelson.

Sa mère alors âgée de quinze ans qui avait voulu garder le bébé, malgré - ou à cause de - l'incitation forte de sa propre mère à choisir une autre voie... Ainsi était-elle née, fille du désir, du hasard et des névroses.

Son enfance s'était déroulée entre  ces deux femmes, l'une jouant à la poupée par intermittence, l'autre assurant l'intérim de mauvais gré. Elle poussa comme chiendent, attrapant les miettes d'amour et profitant de la liberté extraordinaire qu' offrait cette vie sans règles . A cette école, elle devint délurée. Sa vie amoureuse précoce la mena vers des aventures qui se révélèrent souvent mésaventures. «  Les yeux des voleurs ma mère sont bien les yeux les plus beaux ! »

Elle lui contait tout cela sans fausse pudeur. Un état des lieux factuel.

La liberté de cette femme, la distance qu'elle avait avec sa propre vie ensorcelaient le jeune homme à l'existence si lisse.

Lui si tristement banal, si désespérément bien élevé, si définitivement embourgeoisé , pouvait-il plaire à cette  « sirène » ?

Sirène elle ne souhaitait pas l'être. Elle était libre par circonstances :son enfance singulière l'avait ainsi faite.  Les difficultés qui étreignaient ses semblables n'avaient tout simplement pas de prise. Sa vie objectivement était assez désolante. Elle la percevait sans acuité. Un filtre s'établissant entre le réel et la légèreté avec laquelle elle l'accueillait. Elle était sans intentions, sans projet, sans malice.

Un homme partageait sa vie sans qu'elle sache bien comment c'était arrivé. De lui elle avait deux enfants. C'était comme ça : une cause à effet. Etait-elle heureuse ? Ce n'était pas un sujet. Elle savait que son compagnon était mal considéré. Plus que ça même. En continuelles embrouilles avec le voisinage, mauvais père, mauvais compagnon... L'aimait-elle ? Non, probablement. Comme elle était née elle vivait. La vie  lui suffisait : elle s' en accommodait.

 

Henri vécut quelques mois entre exaltation et souffrance. Exaltation quand ils se retrouvaient, pour quelques moments toujours trop brefs qui le laissaient ensuite vide et seul, dans une insupportable frustration, un doute qui le torturait. Elle, se contentait de ces moments volés, repartait vers sa vie quotidienne sans états d'âme, assurée que d'autres épisodes heureux  adviendraient, satisfaite de cela.

Le bonheur de la retrouver lui suffit au début. L'ennui était balayé, il vivait avec une intensité qui l'élevait, l'enlevait.

Puis, la frustration l'emporta. Le dévasta. La question « m'aime-t-elle ? » le tarauda, mais il ne put envisager l'inimaginable: ne pas être aimé ! Celà ne pouvait  être.

Alors c'était l'Autre ! L'obstacle. Sans lui tout serait possible.

Cette idée délirante fit son chemin.

Elle riait quand il lui confiait ce tourment : l'assurait que « l'autre » n'avait pas la moindre importance, qu'il habitait un autre temps, un temps qui n'était pas le leur...

Henri ne l'entendait pas : le temps tout entier devait être le Leur.

Elle tout entière devait être à lui : sa mère l'avait été.

L'était encore.

Il se débattait, chaque jour un peu plus fou, conscient parfois qu'il brûlait ses vaisseaux : elle allait se lasser. La lourdeur n'était pas son monde, le drame lui était inconnu : elle allait fuir cette folie...

Il tentait désespérément de retrouver la raison.

Mais revenait toujours à l évidence: sa passion exigeait une solution.

 

L' obstacle DEVAIT être abattu.

 

                                              

  François Giol

 

 

                              « C’est qui Peters ? »

 

  Au début, Jacques était brillant dans son domaine….

 

Ses dossiers, ses comptes rendus étaient impeccables, ses idées claires, son efficacité remarquée.

On le félicita, puis on le promut Directeur Régional.

Il accepta avec fierté.

 

Mais diriger n’était pas exécuter !

 

Là où il excellait seul, il hésitait à guider les autres.

Il rédigeait encore des rapports parfaits, mais évitait les décisions.

On attendait de lui qu’il soit force de propositions.

 

Les réunions s’allongeaient, les projets ralentissaient.

Certains pensaient même qu’il manquait d’expérience.

On lui donna du temps…

 

Jacques travaillait plus, dormais moins.

Il voulait redevenir le meilleur, comme avant.

 

Pourtant, ce n’était plus la même compétence qu’on attendait de lui !

Alors, un jour, sans bruit, il comprit …

 

Il n’était pas devenu moins intelligent.

Il était simplement arrivé à un poste qui exigeait autre chose que son talent initial..

 

Et la hiérarchie  elle , continuait de tourner…

 

 

                                                                                                                                                  

 

 

Goéland

 

Marie Pierre Rigault

Février 2026

 

 

Chapitre 1

 

 

 

Je contemple le vaste océan déchaîné. Le gris du ciel se mélange au vert de l’océan, les nuages défilent à toute vitesse, le vent tourbillonne, il malmène les pins déjà courbés par les tempêtes. Les vagues en furie se fracassent sur le remblai. J’entends les cris stridents des mouettes et des goélands ; ils jouent avec les rafales de vent en attendant le retour des bateaux de pêche au port. Je sais qu’ils sont déjà nombreux à les avoir suivis. Mon cœur bat à tout rompre, tant de souvenirs m’assaillent. Je ferme les yeux et je me rappelle le jour où tout a commencé.

 

Ma petite voiture cahotait sur le chemin communal longeant la côte. J’avais voulu faire un petit détour pour admirer l’océan. L’immensité grouillante et plate m’attirait, l’eau était mon élément. La couleur vert-gris et les vagues moutonnantes annonçaient la tempête. C’était beau, j‘aimais ce spectacle où l’eau, la terre, et l’air se mariaient pour le meilleur et aussi pour le pire. Cette magie de la rencontre de ces trois éléments me fascinait. J’habitais à plus de trois cents kilomètres des côtes, ce n’était pas si loin, mais trop. J’avais décidé de partir aux aurores afin de profiter pleinement du spectacle grandiose de l’océan avant d’être enfermée le reste de la journée dans le palais des congrès. J’y étais attendue pour exposer devant un public d’infirmières de bloc opératoire et de médecins la technique de la greffe rénale robot assistée. Je présentais en tandem avec un chirurgien passionné par cette nouvelle technologie. Le lieu du congrès, Brest, m’avait fait accepter d’y participer. J’étais la seule de mon équipe à faire le déplacement, pas suffisamment de budget comme d’habitude. Comme j’intervenais sur la quasi journée, et faisait partie de l’association, mon déplacement était pris en charge par les laboratoires exposants. J’avais pu obtenir seulement deux journées de congrès auprès de ma hiérarchie, et je comptais mettre à profit ce déplacement pour me ressourcer.

Mes journées de travail étaient longues, souvent sans pause, les gardes de nuit étaient très chargées, nous enchaînions notre journée de travail le lendemain épuisées, rincées. Les plannings sans cesse changeant pour pallier aux manques, ne nous permettaient pas de nous projeter dans la sphère privée. Ces derniers jours avaient été plus intenses, j’étais fatiguée, éreintée physiquement et aussi moralement. Les cinq cents kilomètres avalés ce matin en cinq heures avaient été longs et intenses et j’étais heureuse d’être arrivée dans les temps. Le manque de sommeil commençait à se faire sentir, et la journée était loin d’être terminée. J’étais entraînée à résister à la fatigue, mais mon corps depuis quelques temps se rebellait.

 

Ma petite voiture fit une embardée. Le vent forcissait et gênait  la conduite. Un crachin fin mais dru m’obligea à enclencher les essuie-glaces, je pestais. La pluie s’intensifia, la chaussée était devenue glissante, je devais slalomer entre les nombreux nids-de-poule et je voyais de moins en moins. Soudain, une énorme masse sombre percuta mon pare-brise. Instinctivement je donnai un coup de volant, la voiture dérapa, le choc puis plus rien. Ce fut le vide, le néant.

Je me réveillais hébétée, fourbue. La lumière m’aveugla instantanément. Je fermais aussitôt les yeux, une sourde douleur me vrillait le crâne, j’avais froid, très froid. Je poussai un long cri que je ne reconnus pas, cela ressemblait davantage à un croassement. Je perçus au loin le piaillement des mouettes et des goélands mêlé au rugissement du vent. Je me rappelais ce que je faisais sur cette route, la réalité s’imposa, je venais d’avoir un accident, j’avais dû être éjectée malgré la ceinture de sécurité.  Je n’osais bouger et restais immobile. Le sol était froid et gluant de boue. Avec appréhension, j’ouvris les  yeux. Ma vision fut remplie d’une myriade de couleurs auxquelles je n’avais jusque là jamais prêté attention. Peu à peu j’apprivoisais ce nouveau flux lumineux riche d’un incroyable kaléidoscope de tonalité. Cette nouvelle perception était peut-être générée par une commotion cérébrale pensais-je.

Un énorme goéland s’ancra dans mon champ de vision. Il était tout près, je pouvais sentir des relents de poissons dans son haleine. Curieusement, ce ne fut pas le dégoût, mais la faim qui se réveilla. Attentive à d’éventuelles blessures, je me redressais avec précaution. Mon regard dévia sur mes membres.

L’espace temps se figea quelques secondes. Je fermais et rouvrais alternativement mes yeux, c’était toujours la même vision. Ce n’était pas un rêve ! C’était un cauchemar. C’était tout simplement impossible, cela ne pouvait être vrai ! Une douce chaleur m’enveloppa. Je réalisais avec stupéfaction que l’énorme goéland avait déployé ses grandes ailes pour me protéger. Mon cerveau s’emballait dans tous les sens, mon cœur tambourinait dans ma poitrine. Incompréhension, horreur, peur, désespoir. J’étais dans une hallucination. Je me réfugiais dans cette douce hypothèse et attendis de me réveiller dans ma normalité. Ce fut vain. Les secondes, puis les minutes se succédèrent, rien ne changeait. Le spectre de mon ouïe était plus riche en tonalités. Mon odorat était devenu surpuissant.  Cette nouvelle réalité était impensable. Mes bras, mes mains étaient devenues ailes, mes pieds, palmes, ma bouche bec, ma voix croassement. Mon accident avait dû me basculer dans un univers parallèle. Face à cette hypothèse cauchemardesque, je me réfugiais au plus profond d’un repli du cerveau que j’habitais.

 

Le froid insidieux obligea mon corps à bouger. Le grand goéland s’écarta avec attention. Je me laissais glisser hors du temps et devins spectatrice. Je me sentis me redresser, pilotée par une force primaire surgie du tréfond de ma conscience. L’oiseau posté à quelques centimètres m’encourageait, je comprenais ses injonctions pour que je me relève. Un lien puissant et indéfectible nous unissait,  c’était primaire, brut. Debout sur mes pattes, j’effectuais quelques pas chancelants, rassurée de ne ressentir aucune douleur. Mes ailes se déployèrent face à l’appel des airs. J’écoutai le vent, décryptai les flux du courant ascendant et m’élançai. Quelques centimètres, puis ma panique face au vide gâcha mon envol. Mon corps chuta en une mêlée de battements d’ailes désordonnés. Une rage sourde déferla contre moi, je me réfugiais de nouveau dans un recoin du cerveau que je partageais visiblement. Un instinct primaire et atavique était aux commandes de mon nouveau corps, pour notre propre survie, je devais l’y laisser. Seul l’espoir de me réveiller et de retrouver ma véritable enveloppe charnelle stoppa ma panique. Ce que je vivais ne pouvait être réel, il fallait faire preuve d’un peu de patience et tout redeviendrait comme avant, pensais-je.

Mes ailes se déployèrent à nouveau, mon compagnon criait des mots d’encouragement, il prit son envol avec facilité et tournoya au dessus, il m’attendait. Mon corps vibra de nouveau, face à l’océan. L’appel du large effaça la fatigue, la faim, la douleur. La promesse de nourriture, d’un nid chaleureux, de retrouver les miens l’emporta. Mes ailes captèrent le flux d’air. Je ressentis l’ivresse de décoller du sol, la caresse du vent. Libre, J’étais libre, c’était euphorisant. Le grand goéland planait à mes cotés, nous ondoyions sur les vagues des bourrasques. L’autre, qui avait les commandes de mon corps chassait ma confusion par la dextérité de son vol. Je découvrais une facette de cette nouvelle réalité que je trouvais fascinante. Voler comme un oiseau ! Qui n’en a jamais rêvé ? Tout à coup, je sentis l’attente, la préparation et l’ivresse de plonger sur ma proie, le contact brutal avec l’eau, saisir le poisson, remonter à la surface et l’avaler entièrement. C’était agréablement bon. Mon compagnon se posa sur les flots, à coté de moi et plongea à son tour. Il réapparut un alevin dans son bec. Repus, nous reprîmes notre vol. Vibrer au rythme du vent était une sensation grisante. Au loin sur la côte de l’endroit où nous étions, des bruits stridents accompagnés de lumières  intenses captèrent mon attention. Je réalisais qu’il s’agissait de véhicules de secours. Soudain, la réalité me frappa de plein fouet, je paniquai. Le tas de ferraille encore fumant encastré entre deux murs à moitié éboulés était ma voiture, et mon enveloppe humaine y était prisonnière. Je hurlais d’effroi intérieurement. Brutalement, mes ailes ne me portèrent plus, je chutai en piqué tout en tournoyant. Une voix puissante hurla dans ma tête et couvrit le tintamarre de ma panique. Honteuse, terrifiée, je me repliais dans un recoin de l’esprit de l’oiseau. Sa volonté de vivre me transperça. Je suivis son effort désespéré pour reprendre le contrôle de son corps. Le sol approchait dangereusement. Sur une ultime impulsion, ses ailes captèrent le flux ascendant d’une bourrasque rageuse. Mon corps, notre corps se redressa. Nous planions maintenant au dessus des rochers. Le grand goéland tournoyait au-dessus de nous, il craillait sa peur, son incompréhension. Cette cacophonie émotionnelle me fit réaliser que nous étions deux entités à partager le même corps et la cohabitation s’annonçait ubuesque. Je ne possédais ni l’instinct, ni l’éducation, ni les codes pour survivre en tant que goéland. Je n’avais pas ma place dans cette morphologie, j’étais l’intruse.

 

L’espoir, l’intime conviction de réintégrer mon enveloppe humaine éloignèrent la folie qui me menaçait. Je m’ancrais à cette bouée comme un naufragé en pleine tempête. Les questions revenaient, insidieuses. Comment savoir si mon enveloppe charnelle de femme était encore « en vie » ? Et si c’était ça la mort ? La panique me menaçait de nouveau, miraculeusement  je la chassais, je n’avais guère envie de réitérer l’exploit précédent. Je m’imposais d’affronter les problèmes les uns après les autres et reléguais ces hypothèses funestes au monde de l’impossible.

Le vent sifflait maintenant avec insistance, la pluie fine et drue glissait sur notre plumage. Nous prîmes de l’altitude. L’ivresse du vol occulta momentanément mes pensées noires. Une île hérissée de rochers à flanc de falaise se dressa à quelques encablures de la côte. Quelques touffes de buissons tordus ornaient son sommet balayé par les vents. Dans le fracas des vagues sur les récifs, les goélands, mouettes, fous de bassans, macareux et cormorans se disputaient la place. Mon autre était pressée de rallier ces rochers. Une force brute, atavique la guidait. Prudente, je restais dans mon poste d’observation. Quelle ne fut pas ma surprise d’atterrir sur un nid douillet protégé des vents où trois minuscules œufs reposaient couverts de brindilles. Mon autre inspecta méticuleusement son nid, et renifla de soulagement. Si d’autres couples avaient tenté de prendre possession du nid, ils ne s’y étaient pas attardés, mon autre et notre compagnon se sentaient d’humeur belliqueuse pour défendre le nid contre tout intrus. Non loin, d’autres nids, d’autres couples gardaient sauvagement leurs œufs contre toute invasion. C’était un bavardage incessant dans le flux du rugissement du vent. Les informations circulaient, les oiseaux commentaient. Une vie sociale intense régnait sur ce bout de rocher. L’emplacement de chaque nid avait été conçu pour être protégé des vents dominants. La sécurité du foyer m’apaisa, l’autre était plus détendue. Le grand goéland s’installa contre nous, protecteur

 

A l’abri, perchée à flanc de falaise, je me sentis enfin en sécurité pour réfléchir en toute quiétude. Mon esprit divagua vers de lointains souvenirs, je n’aimais pas m’y attarder…  L’image de mon petit ami, Tom se dressa comme un phare dans la nuit de mon existence, je l’aimais profondément. Il était mon amarre pour le présent et le futur, je criai intérieurement pour l’appeler à l’aide en vain. Il était quelque part en Somalie. Pour la première fois depuis nos quinze années de complicité, j’avais supplié, tempêté pour qu’il ne parte pas en mission, j’avais peur pour lui. Mais quand l’armée ordonne… Et « c’est mon métier » avait-il argumenté. Au petit matin, il avait pris son paquetage pour l’Afrique, et moi, ma petite glacière contenant mon repas de midi que je mangerais probablement  en arrivant chez moi après ma longue journée de travail. Nous nous étions quittés, la bouderie en bandoulière. Notre lien était puissant, il nous avait réunis depuis l’âge de douze ans dans une famille d’accueil où la gentillesse du couple nous avait permis de nous reconstruire ensemble. Ce furent quatre années de félicité durant la période agitée qu’est l’adolescence. Quand la DDASS nous sépara  l’un de l’autre car trop d’attachement selon eux, ce fut un véritable cataclysme. S’enchaînèrent deux  années de fugues, chapardages pour survivre dans la rue ensemble. Puis la majorité, la délivrance du système qui nous broyait. La reprise de nos études en faisant multiples petits boulots nous permettant de louer un minuscule studio, notre premier chez nous. Puis l’engagement de Tom dans l’armée, mes études d’infirmière en bossant la nuit et les week-ends. Avec nos diplômes s’installa notre indépendance financière, une douceur de vivre, un avenir radieux à deux…

Jusqu’à ce jour, ce stupide accident. Les émotions me submergèrent, mais je refusais de laisser la peur s’installer, elle était mon ennemie. Je voulais survivre, comprendre ce qui m’arrivait, et retrouver ma vie d’avant. Je m’accrochais à cet espoir. Je devais appréhender mon nouveau milieu de vie pour pouvoir  mieux le contrôler et peut-être réussir à échanger avec l’entité avec laquelle je partageais le même corps. Je me positionnais en poste d’observatrice le reste de la journée en priant que la tempête se calmât. Faire les montagnes russes sur les courants d’air n’avait rien d’une attraction foraine. L’autre dominait le vol version super bowl, moi, je savais tout juste déployer mes ailes.

 

La nuit succéda au soir. Un calme apparent régnait sur la falaise. Il n’y avait plus de vol, la violence des vents rendait les excursions nocturnes dangereuses. Notre compagnon s’était endormi profondément nullement gêné par le déchaînement des éléments. Mon autre réclamait le calme dans sa tête, j’étais incapable de lui fournir ces moments. La tempête rugissait de partout, elle assaillait le moindre abri avec furie. Plus bas, les flots se fracassaient contre la paroi rocheuse, des gerbes d’eau éclairées par la lune éclaboussaient les récifs. La peur succéda à l’angoisse, je me sentais peu protégée à flanc de falaise au milieu de ce maelstrom. L’autre était résignée, habituée à la violence de la nature, elle avait l’art et la connaissance de s’y adapter, elle vivait avec. Son calme conjugué à notre fatigue physique eut raison de mon agitation. Le sommeil me happa avec l’espoir que tout cela ne fût qu’un cauchemar.

Chapitre 2

 

 

 

Paul Durand regarda sa montre avec nervosité. Jamais Sophie n’avait été en retard, il s’inquiétait. Le comité d’organisation du congrès avait jonglé avec les intervenants pour décaler leur présentation. La pause de midi était maintenant bien avancée et il n’avait toujours aucune nouvelle de sa coéquipière. Sans y croire, il tenta une nouvelle fois de la joindre sur son mobile, une voix d’homme lui répondit. C’était un brigadier de la gendarmerie, Sophie avait perdu le contrôle de sa voiture sur le chemin des falaises, par chance sa voiture s’était encastrée entre deux murs, les pompiers l’avait désincarcérée, le SAMU l’avait héliportée vers le CHU de Brest. Il resta quelques secondes, prostré par cette nouvelle et se leva. Il voulait en savoir davantage. Après avoir expliqué la situation, et annulé leur présentation au congrès, il joignit un de ses anciens camarades de faculté de médecine qui travaillait à l’hôpital de Brest. Dehors, la tempête s’était déchaînée, il s’engouffra dans sa berline et programma son GPS, l’hôpital était en périphérie de ville. Le trajet lui parut interminable, la pluie s’abattait avec violence sur son pare-brise, il dut réduire sa vitesse, son auto se déportait sous les coups de butoir des rafales. Il gara sa voiture, et se précipita vers l’entrée des urgences. Son ami qui avait embrassé la spécialisation gynécologie, l’accueillit.

— Sale temps ! Demain, la météo sera plus clémente.

Ils se serrèrent la main.

— J’aurais préféré te voir dans d’autres circonstances. Ton infirmière est au scanner. Tu me suis ?

Paul lui emboîta le pas, tout en maugréant que Sophie n’était pas SON infirmière, simplement qu’il l’appréciait beaucoup dans le champ professionnel où elle excellait selon ses critères. Son collègue ricana, il aimait le provoquer, mais le sujet était grave pour continuer ce jeu puéril.

— Pour le moment, elle est en coma profond. Aucune autre lésion. La ceinture de sécurité et l’air bag, l’ont bien protégée, elle et son bébé.

—Quoi ? Paul se stoppa net.

Son collègue se tourna vers lui.

— J’ai évalué son terme à environ 26 semaines, l’enfant est en pleine forme à ce jour.

— J’ignorais qu’elle était enceinte, Sophie a toujours été très discrète sur sa vie privée… 26 semaines, ça ne se voyait vraiment pas et elle est loin d’être dans la catégorie du surpoids. Comment l’avez-vous découvert ?

— Son pouls était un peu rapide et sa tension un peu basse, on lui a passé une échographie en première intention pour exclure une hémorragie interne, c’est comme ça qu’on l’a su. Ses constantes sont normales pour une grossesse. Pour le moment, elle est stable sur le plan physique et le bébé se porte comme un charme et fait des cabrioles. Espérons que ce coma ne durera pas.

Ils pénétrèrent dans la zone de contrôle du service radiologie.

— Je ne vois rien d’anormal, commenta le radiologue en faisant défiler les coupes du scanner sur les écrans.

Le neurochirurgien à ses cotés confirma. Il plissa des yeux et reprit le défilement des images. Il se frotta plusieurs fois les tempes, se recula des écrans pour se concentrer. Sa mine était soucieuse.

— Moi non plus, je ne vois rien d’anormal, rien, absolument rien, insista-t-il.  Elle est classée glasgow 3, en coma profond. Je ne comprends pas, ça ne colle pas avec l’imagerie, on devrait trouver quelque chose pour expliquer, mais rien. Pas d’hémorragie, ni d’œdème, aucune lésion visible, rien, nada. La famille est prévenue ?

— Je ne sais pas, avança Paul ébranlé par ces nouvelles. La gendarmerie a dû s’en occuper. Elle est de Tours.

— Elle est infirmière ? Les pompiers ont remarqué son caducée sur sa voiture. Qu’est-ce qu’elle faisait à faire du tourisme par ce temps ?

— Elle travaille avec moi, nous devions présenter la greffe rénale au robot aujourd’hui au congrès des IBODEs. Quant à savoir ce qu’elle faisait sur ce chemin… je l’ignore.

Le neurochirurgien Bastien Delatour sursauta.

— On ne le saura peut-être jamais. C’est demain après midi, que notre équipe présente les critères d’admission au prélèvement multi-organes et ses enjeux. Avec ce tableau clinique, nous risquons d’être dans le vif du sujet pour cette jeune fille soupira-t-il. Sa grossesse va compliquer sa prise en charge, elle va être surveillée étroitement en attendant des examens complémentaires, et la venue de sa famille. Pour le moment, il faut attendre, nous ne pouvons rien faire de plus. Peut-être prier, si on est croyant.

Ils se turent. Le bip régulier du monitoring et le bruit du respirateur meublaient le silence pesant.

Chapitre 3

 

 

 

Une douce chaleur m’envahit. Le soleil pointait et dardait dans le ciel ses douces couleurs irisées de rose. Le vent après le tumulte de la nuit s’était calmé. Tout était étrangement calme. Mon compagnon se posa à mes côtés, un poisson dans son bec. Il m’apportait mon repas que je dévorais avec appétit. Le rocher commençait à s’agiter, la colonie se réveillait dans un joyeux brouhaha. Nombre d’oiseaux tournoyaient dans les airs à la recherche de nourriture.

Dans le nid voisin, régnait une étrange agitation. Le goéland perché dessus craillait sur quiconque s’approchait du nid. Deux petites têtes décharnées émergèrent du dessous de son ventre. C’était la période de la couvaison et les œufs avaient commencé à éclore, s’en suivait cette effervescence quasi généralisée sur notre minuscule île ou plutôt rocher. Les parents se relayaient inlassablement pour les nourrir.

Je sentis du mouvement sous mon corps d’oiseau. Mon autre se recula avec précaution. Un des œufs bougeait, il se fendilla, une aile, puis une tête toute aussi décharnée que les oisillons du nid voisin, apparut. Les deux autres œufs se fendillèrent à leur tour. Je contemplais avec attendrissement l’éclosion des petits de la femelle goéland qui m’hébergeait en elle. Je ressentis tout son amour inconditionnel, son attachement à sa progéniture, mais aussi sa volonté d’en découdre à quiconque oserait approcher du nid. Je n’avais jamais désiré d’enfant, ce que je vivais dans le corps de ce goéland chamboula toutes mes certitudes, mes convictions sur la maternité. Cette révélation puissante me submergea comme un raz de marée. Il n’y avait rien à comprendre, c’était primaire, viscéral. Les oisillons devinrent aussi ma priorité.

Chapitre 4

 

 

 

Sophie gisait, minuscule dans son lit d’hôpital. Aux machines de surveillance et d’assistance, s’était ajouté un monitoring pour surveiller le fœtus. Son cœur galopait.  La sage-femme débrancha la ceinture bardée de capteur, les bips rapides disparurent aussitôt. Après avoir enduit de gel le ventre à peine rebondi de Sophie, elle passa délicatement la sonde de l’appareil à échographie. Elle sourit, le bébé était vigoureux. Bastien Delatour observait l’écran de l’appareil avec toujours autant d’émerveillement. L’enfant se portait bien. Il sourit en regardant le lecteur de CD posé sur la paillasse. L’équipe soignante l’avait installé pour que le bébé écoute autre chose que les bruits de la réanimation qui devaient lui faire peur, avaient-ils tous argumenté auprès de la hiérarchie. Bastien avait beaucoup ri en voyant la tête des cadres de santé et de son patron. Il avait soutenu l’équipe et bénéficiait de leur complicité depuis. Plusieurs fois, il avait surpris les aides soignantes, les infirmières parler au bébé, à Sophie comme si elle était en vie. « Pour palier à l’absence de visite » avaient-ils chuchoté.

Le professeur, chef du service tempêtait à chaque visite, il répétait à qui voulait l’entendre que Sophie n’était plus qu’un corps, qu’elle était morte. Bastien le savait, les soignants aussi, tous les examens l’attestaient. Il n’y avait plus la moindre activité cérébrale dans  le cerveau de la jeune femme. La coordination pour les prélèvements d’organe suivait de prés son dossier. Seul son bébé avait fait retarder l’échéance. L’excellent état physique de la jeune femme permettait d’amener à maturité son fœtus.

Sophie n’avait pas de famille hormis le père de son enfant à venir, elle n’était pas inscrite sur le registre des refus. Et l’armée n’avait plus aucune nouvelle de Tom et de son unité en Somalie. Une embuscade ? Pas de demande de rançon ou autre contrepartie. Dix hommes parmi les forces commandos avaient  disparu, sans aucune trace. Sans aucune famille pour contrer la procédure, la voie était grande ouverte pour prélever le maximum d’organes sur le corps de la jeune fille.

L’affect avait pris beaucoup de place dans le cœur des soignants, même pour lui. Lorsque le jour viendra, se posera un sérieux problème d’éthique. Même au sein du bloc opératoire pourtant aguerri, certaines infirmières avaient fait valoir leur droit de retrait, chose jamais vu dans  ce milieu. Son chef de service avait explosé, il n’avait pas pu s’empêcher de hurler sur ces pauvres soignantes. Son éclat avait rallié d’autres soignants  à ne pas participer à ce prélèvement. D’autres chefs de service s’ y en étaient mêlés. La direction de l’hôpital avait tenté de rappeler à l’ordre les dissidents, les syndicats étaient montés au créneau. Une contestation sourde régnait au sein de l’hôpital, mêlée de résignation.

Chapitre 5

 

 

 

 

Les jours et les nuits se succédaient sur le rocher. Les oisillons avaient grandi, ils étaient prêts à quitter le nid. Avec notre compagnon, nous nous relayions sans cesse pour les nourrir, les protéger du vent, des risques de chute, et parfois de la convoitise de nos congénères. C’était une surveillance accrue de chaque instant. Leur croissance exponentielle augmentait leurs besoins nutritifs. Nous faisions une rotation permanente pour les nourrir.

Nous perdîmes un de nos bébés, j’en fus davantage affectée que mon double, sans doute ma nature humaine. L’autre le vécut comme une sorte de fatalité rationnelle. Cette disparité d’émotion signait la différence entre nos deux espèces. Je n’étais pas née goéland, je ne le serais jamais, je n’avais rien à faire dans ce corps. Assurer la becquée aux oisillons chaque jour, chaque heure de la journée m’avait détaché de ma condition humaine. La routine s’était installée et m’avait étouffée.

J’ignorais combien de temps durerait le sevrage de nos jeunes oiseaux. Ils avaient bien changé, leur plumage juvénile était fait de taches et mouchetures brunes, ils occupaient maintenant toute la place dans le nid. Curieusement, je n’étais pas pressée qu’ils prennent leur envol. Je me découvrais une fibre maternelle inattendue. Cela m’étonnait et m’enchantait à la fois. Jamais je n’avais eu le désir d’enfant, trop chahutée par la vie, mes souvenirs d’enfance, mes peurs de pas être à la hauteur. Mon métier trop prenant, avec Tom souvent en mission ne me permettait pas d’envisager une seule seconde la venue d’un enfant à choyer dans notre mini sphère familiale. Ce constat qui m’avait jusque là bien arrangée avait volé en éclats. Mon état animal venait de balayer toutes mes convictions, mes peurs sur la maternité, l’enfance. L’inenvisageable était devenu évidence, je le ressentais comme un besoin primaire. L’humain en moi s’effaçait-il ? Retrouver mon état antérieur devint ma priorité, je programmais cet objectif,  dès l’envol des jeunes. Je passais de longues nuits à débattre sur ma condition, et ourdir un plan pour sortir de ce cauchemar.

Chapitre 6

 

 

 

La porte s’ouvrit avec fracas, une nuée de blouses blanche s’effaça pour faire place à l’éminence du service. Il pénétra dans la chambre, suffisant. L’assemblée resta silencieuse autour du lit. Le clair de lune de Claude Debussy fut brutalement interrompu et remplacé par les bips des monitorings, le bruit de l’insufflation et exsufflation du respirateur. Une main glissa vers lui les derniers résultats d’analyse. Il resta de marbre, un léger froncement de sourcil le trahit. La messe allait être dite.

Sophie occupait cette chambre de réanimation depuis cinq semaines maintenant. Le doux renflement de son ventre révélait qu’une autre vie se jouait aussi au milieu de ce déploiement de technologie. Bastien Delatour s’adossa contre le mur et serra les poings dans les poches de sa blouse. Le père de l’enfant était toujours porté disparu, l’armée n’avait aucune nouvelle, ils n’avaient plus d’espoir de le retrouver vivant. Son chef de service l’avait prévenu hier soir, il ne voulait plus attendre.

Dans un long monologue tremblant, l’interne exposait le cas clinique de sa patiente. Le professeur coupa la parole à son étudiant, et commenta vivement la qualité de ses observations. Après avoir pris un certain plaisir à saper son travail, il s’adressa à l’assemblée.

— Cette jeune patiente est en coma dépassé depuis cinq semaines. C’est l’enfant qu’elle porte qui a retardé cette difficile décision en l’absence de toute famille. Nous sommes maintenant à 31 semaines.  Attendre plus longtemps pourrait compromettre la viabilité de l’enfant, même si l’état de la patiente est étonnement stable. Comme chacun le sait, en état de mort encéphalique, son état physique peut se dégrader à tout moment.

Il laissa planer le silence quelques secondes avant d’ajouter :

— L’équipe de la coordination commencera les derniers tests cet après midi. L’agence de biomédecine attend les examens complémentaires pour valider les prélèvements et les attribuer. Vu son jeune âge, et l’absence de restriction, ce sera la totale : cœur, poumon, foie, pancréas, reins, peau, os, cornée ainsi qu’artères et veines. J’ai programmé la césarienne demain en soirée pour ne pas bousculer les programmes opératoires déjà bien chargés. Puis, on enchaînera les prélèvements sur la garde pour les mêmes motifs.

Il regarda longuement son équipe muette avant de terminer en martelant ses mots.

— Ce serait criminel d’attendre plus pour l’enfant !

Puis il sortit en claquant la porte. Bastien abattit son poing sur le mur et sortit à son tour rageusement. La messe avait été dite.

Chapitre 7

 

 

 

Les beaux jours étaient là, une douceur printanière réchauffait les corps. Le rocher grouillait de vie, un groupe de jeunes goélands s’était formé, ils survolaient les récifs, surfaient sur les vagues.  Nos deux jeunes se chamaillaient dans le nid, ils étaient prêts pour leur premier vol. Nous faisions sans cesse des allers retours sur la côte à la recherche de nourriture. Notre nid surplombait l’océan, je pouvais le voir à des kilomètres, il agissait comme un phare. J’ai pu apprendre en observant, quelques rudiments de survie et de vol, notre cohabitation était devenue plus harmonieuse. Chaque jour, je chérissais mes souvenirs du monde humain, Tom était devenu omniprésent dans mon esprit. Etait-il revenu de mission ? Me cherchait-il ? Où était mon corps ? Ce cauchemar s’arrêtera-t-il ? Beaucoup trop de questions étaient sans réponses. Notre progéniture nous avait accaparées, j’avais depuis longtemps perdu le décompte des jours. Je savais avec certitude, que nos jeunes prendraient leur envol très prochainement, ils étaient prêts. Je sentais la hâte de mon autre à reprendre sa liberté.

Nous survolâmes la ville à haute altitude. Ma vision décuplée me permettait de distinguer avec précision habitations, arbres, rochers, étangs, la moindre proie, la moindre nourriture. Le vent portait les odeurs, je pouvais les identifier avec aisance. Il nous chantait la terre, la mer. Le soleil, la lune, les étoiles étaient nos guides invisibles. Il nous suffisait de savoir écouter et de nous laisser porter. La brise nous avait chuchoté la nouvelle d’une décharge embaumante dans les terres. Nous n’étions pas seules à suivre le flux de senteurs portées par la brise.

Soudain, un énorme vrombissement fracassa le ciel. Au sol, j’identifiais un hélicoptère. Les ondes de chocs générées par ses pales rebondissaient sur les bâtiments. Le son assourdissant des turbines brouillait nos radars. Il s’éleva dans le ciel avec la lourdeur d’un bourdon. Mon autre était terrorisée, je ne pus que suivre sa fuite dans un repli à l’abri des turbulences. L’odeur du kérosène chatouilla notre odorat, ce n’était pas agréable. Le souffle des pales du rotor lécha le mur où nous étions réfugiées. Mon autre crailla d’effroi, elle nous terra sur le rebord d’une fenêtre. Celle-ci était légèrement entrouverte. Je pus reconnaître une chambre d’hôpital. Mon cœur s’emballa, un flot d’espoir me submergea. J’avais trouvé l’hôpital, mon corps y était peut-être encore. Une sourde appréhension s’insinua en moi. Existais-je toujours ? Je ravalais mes sombres pensées pour me centrer sur le vol. Pour me libérer de ma condition aviaire, il importait que je sache la maitriser. Nous avions repris la route vers notre nid, tant pis pour la manne de nourriture portée plus tôt par les vents, l’odeur de kérosène avait brouillé la piste. Nos jeunes avaient encore besoin de nous.

Chapitre 8

 

 

 

Bastien Delatour discuta de longues minutes avec son confrère obstétricien. Tous deux partageaient la même intuition, tous deux avaient parfaitement conscience qu’elle était irrationnelle et tous deux adhéraient pleinement au don d’organe, ils possédaient même leur carte de donneur. Aucun d’eux n’arrivait à expliquer pourquoi ils s’étaient dressés contre ce prélèvement. L’affect ? Probablement avaient-ils conclu. Mais une petite voix leur soufflait une autre musique «  et si ». Une question le taraudait depuis le début, et il détestait ne pas avoir de réponse : Qu’est-ce qui avait pu provoquer cette mort encéphalique ? Tous, à l’unanimité, étaient sûrs que ce n’était pas dû à l’accident, ni dû à un malaise. Rien, toujours aucune explication.

Il lui restait une dernière formalité à accomplir avant l’heure inéluctable : appeler une dernière fois les bureaux de l’armée. Il s’arma de courage. Comme les autres fois, ce fut long et laborieux, l’armée n’échappait pas à la lourdeur administrative. Un secrétaire lambda lui promit qu’ « on » le rappellera. Il soupira de lassitude. Son regard fut happé par la photo encadrée posée sur son bureau. Sa femme et ses deux enfants riaient aux éclats face à l’objectif. Son métier l’accaparait beaucoup, ces moments partagés en famille étaient rares. Pour la première fois il en souffrit, l’injustice de la vie l’étouffa. Il balaya son bureau de la main, des dossiers volèrent, il frappa du poing sur son bureau renversant le cadre.

La vie n’est pas tendre, pensa-t-il amer. Et le bébé de Sophie ? Qu’allait-il devenir ? Les services sociaux étaient prévenus. A peine né et aucune famille pour le serrer dans ses bras. Certes, il sera adoptable très rapidement. Ce n’était pas juste ni pour Sophie, ni pour ce jeune homme probablement mort au tréfonds de l’Afrique. Qui se rappellera d’eux ? Il n’avait réussi qu’à retarder l’inéluctable, Sophie était décédée depuis son accident, l’écho doppler, l’angioscanner cérébral, les deux électro encéphalogrammes avaient confirmé l’état de mort cérébrale. Même si rien n’expliquait pourquoi ! Le choc n’avait pas été violent avaient relaté les pompiers, sa voiture s’était gentiment encastrée entre deux murs rendant impossible l’ouverture des portières. L’état physique était  étonnement stable, tout fonctionnait parfaitement hormis sa respiration qui dépendait de l’assistance respiratoire. Il devait admettre que son chef prônait le bon sens et la sagesse, mais c’était difficile de l’admettre. Dur parce qu’aucun des multiples examens n’avait pu permettre d’avancer la moindre hypothèse sur la cause du décès, et il détestait pardessus tout, rester dans le flou. Sa raison était pour la sécurité de l’enfant à venir, son intuition lui soufflait d’attendre encore un peu. Il se leva, redressa le cadre photo renversé et ramassa les dossiers éparpillés au sol. Il les entassa sur un coin de son bureau et sortit.

 

Chapitre 9

 

 

 

Le lendemain matin de notre virée à l’intérieur des terres, nos deux oisillons avaient pris leur envol. Avec notre compagnon, nous les surveillâmes à distance. Je ressentis un grand vide. Mon autre les contemplait sans émotions particulières, juste la satisfaction d’avoir réussi. Je ne comprenais pas ce détachement après avoir été liée à eux viscéralement. Le monde sauvage était-il ainsi pour toutes les espèces ? Mon instinct maternel s’était ancré en moi durant cette période. Avec leur départ, ce manque d’enfant se transforma en faim, en soif.

Vivre dans le corps de cet oiseau devint une torture. Je ne supportais plus leurs craillements. Tom me manquait cruellement. Ma seule raison pour ne pas sombrer dans la folie était de retrouver mon enveloppe humaine.

« Où étais-je ? Sous six pieds de terre ? Non ! Impossible, impensable ! Je refuse de vivre dans cette dimension animale. Je n’ai jamais demandé de squatter le corps de ce pauvre goéland. Alors pourquoi ? Comment cela a-t-il pu arriver ? Etait-ce ça la mort ? Etait-ce définitif ? Je dois savoir, pour cela je dois chercher, enquêter. L’hôpital sera mon point de départ, si besoin j’irai jusqu’à ma ville, mon appartement. Mon enveloppe charnelle était quelque part et j’allais le découvrir. L’autre acceptera-t-elle que je lui impose ce choix ? Comment réussir à m’imposer ? »

Survoler de nouveau le centre hospitalier devint mon objectif. J’élaborais un plan pour prendre le contrôle du corps. J’appris la patience pour gagner la bataille d’usure contre l’autre.

Chapitre 10

 

 

 

Pour la première fois depuis de longues semaines, le docteur Bastien Delatour affichait un sourire de satisfaction. Il posa son DECT sur son bureau, se cala dans son fauteuil et pivota vers l’unique fenêtre de son bureau. Il apercevait au loin les reflets bleutés de l’océan, c’était apaisant. Il poussa un profond soupir de soulagement et ferma les yeux pour savourer ce moment. Mû par le désir de partager la nouvelle avec son ami, il composa avec fébrilité son numéro.

— Je n’ai pas beaucoup de temps, je peux…

— Tom est vivant, hurla Bastien dans le combiné. L’armée le rapatrie demain à Toulon. Ils font tout leur possible pour lui permettre de voir Sophie avant.

— Vivant ?

Bastien entendit nettement le soupir de soulagement de son confrère.

— Oui, il est blessé mais bien vivant ainsi que six autres de son unité, m’ont-ils dit ! Si je n’arrive pas à stopper la procédure pour ce soir, l’armée me propose d’intervenir directement par le biais des ministères. Tom serait un héros apparemment. Je te laisse, je file voir mon boss et la coordination.

— Tu ne peux pas imaginer le soleil que tu apportes à cette journée !

— J’imagine très bien, c’est pareil pour moi, rigola Bastien avant de raccrocher.

Chapitre 11

 

 

 

Cela faisait deux jours et deux nuits que je tentais inlassablement d’influer mon autre. Elle avait la maîtrise du corps, du vol, de la survie, des codes de la colonie. Moi, j’étais prisonnière de ce corps que j’étais loin de contrôler. Nos deux petits avaient joint un groupe de jeunes et faisait l’apprentissage de la vie au milieu de la colonie. Mon compagnon s’était éloigné vers d’autres horizons, d’autres groupes. Mon autre faisait de même.

Mon moi humain tempêtait, fulminait jour et nuit, sans relâche. Deux jours, deux nuits à tergiverser dans tous les sens empêchant l’entité animale de se reposer, de dormir. Mon objectif était de la harasser de fatigue pour endormir sa volonté de me résister, prendre le contrôle de notre corps et voler vers les terres intérieures où l’appel se faisait de plus en plus pressant. Des tressautements dans mon abdomen d’oiseau attestaient l’urgence, ils me tenaient en éveil constamment. L’image de Tom était mon phare dans la nuit de mes incertitudes, je m’y accrochai comme un naufragé à sa bouée en pleine tempête.

Nous planions au dessus du port en quête de nourriture. Une poubelle débordante par ses effluves alléchantes capta aussitôt notre attention. Hélas, nous n’étions pas seules à l’avoir repérée, s’en suivit une bagarre généralisée pour quelques bouchées d’un sandwich trop épicé. Repues, nous prîmes les courants ascendants pour prendre un peu d’altitude. Une barre sombre se profilait sur l’océan, annonciatrice d’orage. Il nous fallait trouver un abri. Les immeubles du centre ville avec leurs vieilles pierres étaient la solution. Le ciel s’assombrit et se gonfla d’air. Nous étions en sécurité. Apaisée, épuisée, l’autre s’endormit profondément, je veillais, tapie.

Avec précaution, tout en douceur, je pris les commandes du corps.  J’avais attendu ce moment opportun avec patience. Je m’aperçus rapidement que je maîtrisais le vol aussi bien que nos deux oisillons. Je redoublais de prudence pour me concentrer à surfer avec le vent. Je me dirigeais droit vers l’intérieur des terres. L’appel s’intensifiait, je reconnus aisément le grand centre hospitalier, je laissais les rafales de vent me porter vers ma destination. Je tournoyais presque avec grâce au-dessus de l’héliport. Le tonnerre gronda, son écho se démultiplia sur les bâtiments de l’hôpital.

L’autre émergea brusquement de sa torpeur. Peur, colère, incompréhension se mélangèrent. Le battement désordonné des ailes témoignait de notre duel intérieur pour le contrôle du corps. Le tonnerre devint un roulement continu, les flashs des éclairs étaient aveuglants. Le vent se transforma en tempête, nous étions malmenées dans les airs. Fixée sur mon objectif, je n’avais pas été vigilante, maintenant l’orage était sur nous. Je me sentis stupide. En un battement d’aile furieux, l’autre prit le contrôle du vol. Soudain, une lumière aveuglante conjugué à un effroyable claquement. Puis, le néant.

Chapitre 12

 

 

 

Tom venait d’atterrir à Brest. L’armée l’avait préparé pour Sophie. Le sort s’acharnait contre lui, il était doublement sonné. Dans le même temps, il perdait celle qui était son amarre, celle qu’il aimait plus que lui-même, et il allait devenir père. Il avança comme un somnambule vers le médecin qui l’attendait.

Ce n’était pas usuel, mais le Docteur Delatour avait tenu à accueillir le jeune homme qui était accompagné par un médecin militaire. Bastien remarqua son visage fatigué et tuméfié, il portait des marques de strangulation sur le cou, il boitait légèrement et il maintenait son bras gauche plaqué sur ses côtes. Il était grand et musclé, un guerrier, mais un guerrier qui avait déjà vu et vécu beaucoup trop de choses. Ses yeux criaient pour lui. Tom, visiblement déjà très éprouvé par sa mission allait devoir encore vivre l’horreur de la vie. Bastien compatit, sa mission était la plus difficile de sa carrière, et il désirait plus que jamais que l’humanité soit au rendez-vous.  Ils se saluèrent.

Ils roulèrent silencieusement vers l’hôpital. Le temps s’était obscurci, l’orage grondait. Bastien espéra arriver avant l’averse orageuse. Il remarqua très nettement la zébrure de l’éclair  frapper un oiseau en plein vol, une mouette ou un goéland. Il fut surpris, habituellement les oiseaux sentaient le danger bien avant l’humain, et s’abritaient avant l’orage. Il fut étonné de voir l’oiseau réussir à se redresser après une chute vertigineuse, il semblait indemne, or, il était certain d’avoir vu la foudre le faucher dans les airs. Une bizarrerie de la nature pensa-t-il. Il reporta son attention sur Tom.

— Avant d’aller voir Sophie, nous vous expliquerons tout ce qui s’est passé depuis l’accident. Mon collègue qui est l’obstétricien et une psychologue se joindront à nous.

Le jeune homme acquiesça  mécaniquement, toujours muet. De grosses gouttes s’écrasèrent sur le pare-brise, ils se hâtèrent vers le porche. Un déluge s’abattit dans un fracas de tonnerre, il était temps !

Bastien les pilota dans le dédale des couloirs. Il leur expliqua brièvement la géographie des lieux, cela lui permettait de rompre le silence pesant et de commencer un échange impersonnel. La psychologue attachée à la coordination des prélèvements et son collègue obstétricien qui suivait la grossesse de Sophie les attendaient. La pièce était vide, dénuée de décor. Ils s’installèrent autour de la table, un lourd dossier posé au centre rappelait pourquoi ils étaient réunis, le nom de Sophie flottait. Tom restait mutique, ses yeux visitaient les contrées de la douleur. « C’était trop pour un seul homme » pensa Bastien. Il se racla la gorge et commença avec douceur, en choisissant avec soin ses mots. Il fit revivre Sophie, lui donna une histoire après sa mort. Après de longues minutes, il soupira et termina.

— Nous avons attendu le maximum de temps pour la vie du bébé à venir…

Tom releva la tête, ses yeux étincelaient.

— Elle n’est pas morte, martela-t-il à l’assemblée, c’est impossible, impossible, répéta-t-il plusieurs fois.

Les praticiens gardèrent le silence avec compassion.

— Elle m’a appelé là bas, expliqua Tom d’une voix sourde. C’est elle qui m’a sauvé, je l’ai entendue m’appeler, j’en suis sûr. Sans elle, on serait tous morts !

Il murmura des mots que personne ne comprit. Brusquement, il se leva de sa chaise et sortit de la salle en claquant la porte. Il avait besoin de se calmer, ça hurlait dans sa tête. La psychologue le rejoignit dans le couloir désert, elle lui demanda doucement s’il avait besoin d’une boisson chaude. Il fut tenté de la rabrouer sèchement, il se contenta de secouer négativement la tête.

— Je vais aller faire un tour dehors, l’informa-t-il.

— Par ce temps ? S’interloqua-t-elle en voyant la pluie s’abattre sur les vitres de la porte de secours.

— Ce n’est que de l’eau, rétorqua-t-il à voix basse.

Après quelques pas, il se retourna et la fixa :

— Elle n’est pas morte, je le saurais !

Dans la salle, l’air était devenu étouffant, pesant. Ce jour, Bastien détesta son travail, il se détesta aussi.

—Vous ne pouvez sciemment tenir votre planning, il va avoir besoin d’un peu de temps, surtout après tout ce qu’il a déjà vécu, objecta le médecin militaire. Est-ce que la césarienne peut attendre encore un peu ? Vous avez précisé que la jeune femme était stable.

— Plus nous attendons, plus le risque pour l’enfant augmente, l’état physique de la mère peut se dégrader très vite. L’enfant à ce terme est viable, ce n’est plus un grand prématuré.

— avez-vous recontrôlé  s’il y avait une activité cérébrale ?

— Vous n’imaginez pas une seule seconde j’espère, que nous puissions prélever le moindre organe sur une personne si nous n’en sommes pas sûrs à cent pour cent. Il n’y a pas le moindre signe d’activité, même pas une micro courbe ou pic, rien ! S’enflamma le docteur Delatour.

— Pas de famille, c’est bien arrangeant, grommela le praticien militaire.

Bastien blêmit de rage.

— Sophie était une collègue pour nous tous, enceinte de surcroît, nous ne sommes pas des assassins, elle est morte, s’emporta-t-il.

— Comme elle n’est pas inscrite sur le registre des refus, la loi nous l’autorise, trancha la psychologue. Les familles sont systématiquement consultées, nous cherchons toujours à savoir si elles ont connaissance des dispositions du défunt en pareil circonstance. La décision finale est toujours prise par les familles, et nous la respectons. En l’absence de celle-ci, nous sommes les seuls décisionnaires. Il y a beaucoup de patients qui attendent un greffon. Sophie était jeune, en pleine forme physique, elle travaillait dans un service qui pratiquait les greffes et les PMO, on peut penser qu’elle adhérait au don d’organe.

— En bref, vous allez la dépecer comme un animal, grommela le militaire.

— Non, elle fait don de ses organes, même si elle n’a pas pu le formuler de son vivant.

— Juste une question de rhétorique.

— Cela dépend uniquement du côté où vous vous positionnez, du coté des morts, ou du coté des vivants ? S’énerva la psychologue.

— C’est un problème d’éthique, le débat peut durer longtemps, trancha Bastien. Ce dont nous avons besoin en ce moment, c’est d’un peu de temps pour un peu d’humanité vis-à-vis de ce garçon. Il a déjà encaissé beaucoup !

— L’armée s’occupe de lui, c’est pour cela que je l’accompagne. Il lui faudra du temps pour digérer ce qu’il a subi là-bas, et maintenant ici. Les blessures de l’âme sont les plus difficiles et les plus longues à cicatriser, certaines ne guérissent jamais. Nous lui devons beaucoup, nous ne l’abandonnerons pas.

— Bien, allons le chercher pour voir Sophie, proposa Bastien en se levant. Etait-il au courant de sa grossesse ? J’ai eu un doute quand nous lui en avons parlé tout à l’heure.

— Non, il l’a découvert quand nous  lui avons précisé que l’enfant qu’elle portait allait bien, précisa le médecin militaire qui s’était levé à son tour.

— Un déni de grossesse, avança prudemment l’obstétricien. Nous avons un peu enquêté pour comprendre et surtout ne pas faire de doublon au niveau administratif. Nous n’avons trouvé aucun dossier de maternité, ni déclaration. De plus,  elle n’avait aucun aménagement de travail au sein de son établissement. Les infirmières de bloc évitent les salles qui utilisent les rayons, or Sophie continuait d’y travailler. C’est pour toutes ces raisons que nous avons pensé au déni de grossesse. Vous nous le confirmez. Certes cela ne changera pas grand-chose pour nous.  C’est pour son petit ami que  ça va être un tremblement de terre.

Ils échangèrent un regard douloureux.

— Ils ne sont pas mariés.  Et s’il refuse le don d’organe? Interrogea le militaire soucieux.

Bastien le fixa gravement, il connaissait la position de son chef et les enjeux. Il sut avec certitude que si l’hôpital cédait à la tentation, ce serait pour lui le point de rupture avec son métier. Peut-être que l’armée pourrait faire preuve d’humanité dans ce cas, et intervenir une nouvelle fois.

— J’essaierai de le faire pencher en ce sens, mon rôle s’arrêtera là, précisa avec tact la psychologue.

— J’en tiendrai compte, ça risque de se crisper un peu plus haut. La famille reste l’élément décideur, il est le père de l’enfant  quitte à faire un test ADN pour le prouver. Je ne pense pas que nous en arriverons à cet extrême, mais je vais quand même assurer nos arrières, conclut  Bastien soucieux. Et puis, je pense qu’il serait plus sage de tout annuler, même si j’adhère complètement au don d’organe, j’ai ma carte de donneur, précisa-t-il.

— Pourquoi aimeriez-vous annuler ? demanda la psychologue.

— C’est un peu irrationnel, je dois l’avouer. Je ne comprends pas ce qui a pu provoquer cette mort encéphalique. Jusqu’à maintenant, nous avons toujours trouvé une raison qui expliquait un coma dépassé. Pour Sophie, aucune piste ou élément d’hypothèse ne nous permet de l’expliquer. C’est un corps en parfait état de marche, hormis qu’il n’y a plus rien aux commandes et qu’elle reste stable, très stable même. Et puis je pense que ce PMO va être très dur pour les équipes à vivre, aussi bien pour les préleveurs que pour ceux qui implantent. Sophie se rendait au congrès annuel  des infirmières de bloc opératoire, elle avait l’habitude d’y présenter au moins un sujet chaque année, elle était une excellente oratrice et une excellente professionnelle. Cette année, elle présentait un sujet très attendu sur la chirurgie robotique. Donc tout le monde a appris son accident, puis nous ne savons comment, probablement lors de la visite de deux de ses collègues, sa grossesse avancée s’est sue dans tous les blocs de France. Il ne se passe pas une journée sans que je sois sollicité pour donner de ses nouvelles, ce que je ne peux pas faire. Les équipes sont perturbées. En réa et au bloc, les soignants battent froid mon patron, ils appellent la coordination « les vautours ». Prélever une jeune femme que nous connaissons tous, enceinte de surcroît, sans aucune famille pour donner l’aval, pose un sérieux problème d’éthique. Et pas seulement, c’est tout notre affect qui est touché par cette histoire. Et maintenant c’est son petit ami que l’armée pensait mort qui réapparaît après avoir vécu l’horreur là-bas en Afrique. Ça fait beaucoup de raisons selon moi, pour tout arrêter. Ce n’est pas moi le décideur, c’est Tom ! Et ça fait beaucoup pour un seul homme après ce qu’il a déjà vécu.

— Nous pouvons prolonger de deux jours pour la césarienne, c’est tout ce que je peux faire, à moins d’un miracle… chuchota l’obstétricien.

Chapitre 13

 

 

 

Le goéland avait tournoyé en piqué libre, comme une toupie.  A quelques centimètres du bitume, il avait réussi à s’échapper de la spirale et à redresser son vol. La foudre l’avait sonné, il s’était réfugié sur le rebord d’une fenêtre à l’abri des bourrasques du vent et de la pluie. Puis, il avait attendu patiemment la fin du déluge tempétueux.

C’était l’odeur de la nourriture qui l’avait tiré de sa léthargie. Cette tentation était devenue obsédante, il avait saisi un moment d’accalmie pour assouvir sa faim. Les poubelles s’étaient renversées, le contenu s’était éparpillé, les reliefs de repas jonchaient le parterre. Le goéland s’était jeté dessus, il craillait pour alerter ses congénères de l’aubaine. Il avait remarqué alors, un humain marchant sous la pluie, les mains enfoncées dans les poches. L’homme s’était arrêté pour le regarder, le goéland lui avait lancé un cri pour l’éloigner de son butin. Quelques secondes plus tard, un essaim d’oiseaux s’était abattu sur les poubelles éventrées. L’humain les avait fixé sans réellement les voir, l’oiseau avait compris qu’il n’avait rien à craindre de lui, ils s’étaient dévisagés quelques secondes, puis l’oiseau avait déployé ses ailes et était parti. Le goéland  avait chevauché un courant ascendant et se dirigeait vers l’océan, il se sentait libéré.

Chapitre 14

 

 

 

Tom avait marché sous la pluie. La fraicheur de l’eau lui faisait du bien, il chassa ses souvenirs de désert brûlant, la moiteur des geôles des rebelles fous de religion, ses heures à espérer, à garder son mental pour retrouver Sophie, les tortures pour le briser. Il avait regardé avec indifférence la curée des mouettes et goélands sur les poubelles renversées de l’hôpital. Un des oiseaux l’avait fixé étrangement avant de s’envoler. Maintenant tout son corps le faisait souffrir. La réalité le happa, il avait dû s’asseoir un peu à l’abri d’un préau. Il avait besoin de réfléchir seul. L’image de Sophie, son ancre dans la vie, s’imposa à lui, il avait besoin de la voir, la toucher, lui parler, découvrir son ventre rond. Il était persuadé depuis qu’il l’avait appris, qu’elle-même ne savait pas qu’elle était enceinte. Il voulait avant tout être seul avec elle, sans interférence de médecin ou psychologue. Seul pour affronter l’inimaginable, seul contre l’absurdité de la vie, seul avec son espoir en bandoulière.

Les doubles portes du service de réanimation affichaient des panneaux de sens interdit, « défense de pénétrer ». C’était comme un avertissement pour ce qui se trouvait derrière. Il appuya sur la sonnette. Quelques secondes plus tard, une infirmière l’accueillit. Elle lui expliqua la procédure pour s’équiper avant de pénétrer dans ces lieux secrets. Il apprécia sa douceur, sa discrétion et sa bienveillance. Dans sa façon de s’exprimer, elle ressemblait un peu à Sophie. Vêtu d’une surchemise, d’un bonnet, d’un masque et de sur-chaussures, il la suivit, et pénétra dans ce lieu si mystérieux. La vie grouillait, il y avait beaucoup de monde en uniforme blanc qui s’activait dans tous les sens au milieu d’un déluge d’écrans, appareils en tout genre. Les bips de chaque patient retentissaient en continu, témoin que la vie était encore là, des alarmes sonnaient régulièrement. Toutes les chambres étaient vitrées, chaque patient gisait au milieu d’appareils, tuyauteries, monitoring. Ici, la vie ne tenait qu’à la technologie. Son angoisse grimpa en flèche.

Il découvrit sa Sophie, elle semblait dormir, il vit le doux renflement de son ventre révélé par les draps tendus. Les larmes roulèrent sur ses joues. L’infirmière le laissa entrer et le suivit silencieuse. Il s’installa sur la chaise et lui prit avec délicatesse sa main frêle. Le monitoring de la jeune femme s’accéléra, la soignante fronça légèrement les sourcils, elle fixa l’écran de l’électrocardiogramme. Puis son regard dériva vers le jeune couple, il lui caressait doucement les doigts, lui murmurait des mots tendres. La main de Sophie frémit. L’infirmière s’éclipsa, un sourire béat sous son masque. Elle se précipita vers un téléphone et composa le numéro du Docteur Bastien Delatour.

 

 

 

 

 

LEXIQUE :

IBODE : Infirmière de Bloc Opératoire Diplômée d’Etat

PMO : Prélèvement Multi Organes

 

 

Nita Le Pargneux

Janvier 2026

 

 

LA VEILLE

 

Il se dressait sur le rocher, immobile face à locéan, frontière entre deux mondes. La porte du sas, lourde et robuste, gardait le silence du lieu. Derrière elle, lair était chargé dhumidité et de sel. Des vestes cirées, raides et salées, pendaient aux crochets métalliques, témoins du poids des tempêtes passées. Le vent sengouffrait par les fissures.

En montant quelques marches, lodeur de bois chauffé et de sel sintensifiait. La salle de vie souvrait alors, petite mais dense. Un poêle en fonte, deux chaises robustes, une table, des étagères regorgeant de provisions. Le placard métallique contenait des outils disposés avec précision. Dans un angle, deux lits étroits, séparés par un simple rideau en toile, et sur une tablette des carnets jaunis, fragiles souvenirs dun autre monde. Un massif bloc d’argile brune, posé sur un billot près de quelques ciseaux et gouges, laissait déjà entrevoir une silhouette penchée vers l’ailleurs. Peut-être la figure de proue d’un navire imaginaire ?

Lescalier en colimaçon, resserré, serpentait vers le sommet. La lumière, grise et diffuse, glissait sur les murs, dessinant des ombres mouvantes. Écho du temps et de locéan, chaque pas résonnait dans toute la tour. On arrivait ensuite à la salle des mécanismes, circulaire et étroite. Les engrenages en laiton brillaient sous un voile dhuile, les poulies et la chaîne de poids descendaient lentement. Aux murs, outils et chiffons suspendus méticuleusement. Le silence de la pièce semblait presque vivant, les mécanismes eux-mêmes semblaient respirer, prêts à se mettre en mouvement au moindre ordre de la lumière.

Enfin, la lanterne. Le coeur de sa vie.

La lentille de Fresnel trônait au centre, massive et cristalline, tournant lentement sur son palier graissé. Les lampes à huile, mèches et réservoirs métalliques soigneusement alignés, étaient entourés de petits outils pour les ajuster. Les reflets se démultipliaient sur la lentille, la lumière jouant avec les objets, les murs et locéan, vaste et mouvant, qui encerclait la tour. Une porte débouchait sur une galerie entourant la lanterne, bordée d’une épaisse rambarde dominant l’immensité.

Chaque espace du phare vibrait avec la mer. Le bois, la pierre, le métal vibraient sous le grondement des vagues. Chaque objet portait la mémoire des gestes répétés, des attentions minutieuses et de la vigilance quotidienne.

Le phare vivait.

 

 

Manech se voûta un peu pour sortir sur la galerie, la porte était basse et lui très grand. Il voulait seulement prendre l’air du matin, aux premières lueurs de l’aube, avant d’éteindre les feux.

Immobile face à locéan, il réalisait qu’avec le phare, il était le dernier point fixe avant que tout ne devienne mouvant, seuil, frontière entre deux mondes.

Ici, il se sentait chez lui, peu d’espace à l’intérieur, l’immensité dehors. À son habitude, son regard vert cherchait le moindre signe de vie humaine, plus loin, ailleurs !

Le monde était là, sous ses yeux.

Manech balaya lentement lhorizon, sattarda sur une ligne sombre, compta sans y penser le rythme des éclats.

Quand tout lui parut en ordre, il tourna le dos à la mer.

 

Oui, il l’avait choisie cette vie. Du moins, il le croyait. Il avait tant de fois écouté les récits de son grand-père, gardien avant lui et si fier de l’être ; un sacré bonhomme le Maël Le Floch, maître de phare pendant quinze ans et puis, obligé de s’arrêter, « problèmes de santé » avait-on dit aux Ponts et Chaussées. De cela, Maël parlait peu. Revenu définitivement à terre, il s’était retiré en lui-même peu à peu, il racontait moins, son regard s’était absenté. Plus tard, il n’avait plus parlé du tout.

Manech restait fasciné par ses histoires, et il se remémorait souvent la phrase du vieux Maël : « J’étais Maître de Phare ! » C’était vrai, il avait été nommé Maître peu de temps avant ses soucis.

Manech avait docilement épousé la vie de son grand-père, il en était fier et l’aimait.

Les jours et les nuits se succédaient, différents toujours, selon l’humeur de la mer et sa propre fatigue.

Par temps calme, chaque matin, il commençait par écouter.

Le vent, dabord — sa direction, ses caprices.

Puis la mer, large, régulière, sans plainte apparente.

Rien dinquiétant. Il détaillait mentalement, cochant une liste invisible.

Il descendait les marches une à une, le bois grinçait toujours au même endroit. Il savait où poser le pied.

Il savait tout.

Il vérifiait les niveaux, les mécanismes, la propreté du verre.

Chaque geste avait sa durée exacte. Ni trop lent. Ni trop rapide.

La précision était une forme de respect.

On ne veille pas à moitié.

À midi, il mangeait peu. Debout, souvent. Un morceau de pain, du fromage.

Il regardait la mer sans vraiment la voir.

Ce n’était pas un paysage : c’était une responsabilité.

Laprès-midi, il reprenait les contrôles. La lampe, les réflecteurs, la rotation. Il essuyait, réglait, ajustait.

Même quand tout allait bien, surtout quand tout allait bien, il inspectait et notait consciencieusement ses gestes, l’état de la mer et du phare sur le livre de bord.

Le danger commence toujours là où l’ on croit que rien ne peut arriver.

 

Après les vérifications et quelques heures de sommeil, Manech s’accordait une pause. Un temps qu’il consacrait principalement à la sculpture, au modelage, du bois ou de la terre. Il se sentait en accord avec cette activité, il avait déjà réalisé plusieurs statuettes couronnées de succès à terre. Un buste de marin fixant l’horizon, et puis surtout un corps de vieille femme, décharné, usé par les ans et la vie. Sa mère, peut-être. La seule femme qu’il ait vraiment aimée.

Cette fois-ci, il avait attaqué son bloc de terre sans réel projet, simplement pour occuper ses mains pendant les veilles. Largile cédait sous la pression exacte de ses doigts, docile, presque vivante. Il aimait cette résistance juste, cette matière qui acceptait la forme sans la discuter. Il travaillait lentement, au rythme de la lumière du phare, sûr de ses gestes, sûr de lui. La figure naissait sans surprise. Tout était à sa place. Lui aussi.

Il parlait parfois à voix basse.

À l’argile, à la lumière, au métal, au temps. Des mots simples. Utiles.

 

Quand le soir approchait, Manech effectuait une dernière ronde.

Les gestes du crépuscule différaient de ceux du matin : plus lents, plus attentifs.

La lumière réclamait alors quon la traite comme une promesse fragile.

Il sentait son corps se resserrer.

La veille commençait vraiment là,  à lheure la plus exigeante.

Il allumait la lampe avec une attention presque religieuse. Le premier éclat traversait lair, cherchait lhorizon. Manech suivait sa course, comptait, vérifiait, attendait le retour.

Trois secondes.

Le noir.

Puis de nouveau la lumière. Encore.

La nuit pouvait venir.

Il était prêt. Il restait là, droit, immobile, habité par le rythme.

Le monde passait. Les navires passaient.

Lui restait.

Tout au long des vingt-quatre heures, il notait dans le livre de bord :

7 h 50 – Extinction du feu. Ciel clair. Vent faible E.-S.-E. Mer belle. Lentilles propres. Aucun incident pendant la nuit.

16 h 45 – Inspection du matériel. Mécanisme de rotation vérifié, lubrification faite. Réservoir contrôlé. Visibilité excellente.

18 h 05 – Allumage du feu. Mèches réglées. Flamme nette et régulière. Vent E., faible. Mer calme.

23 h 30 – Veille. Flamme stable. Aucun passage signalé. Silence complet. Conditions inchangées.

 

Il devait tenir ! Assurer ! Une vie dure, qui vous absorbait totalement, corps et âme.

Veiller, c’était cela.

Être là pour ceux qui ne le verraient jamais.

 

 

 

 

 

Son corps s’était adapté aux cadences de la veille, les quarts étaient longs, six heures qui s’éternisaient par mer calme, qui filaient à toute allure par gros temps ! Et parfois, aucun repos pendant plusieurs nuits consécutives, il fallait être deux pour tout sécuriser. « Le gamin », comme il l’appelait, était novice, gardien de 6ème classe, Manech était chargé de le former. Il aimait beaucoup cette transmission qu’il assurait, comme tout, avec rigueur et élan. Le jeune n’était pas encore aguerri, Manech ne se reposait pas sur lui et l’avait enjoint de l’appeler systématiquement en cas d’inquiétude. Judes était un garçon consciencieux, qui aimait déjà son travail ! On pourrait compter sur lui ! Et puis, il parlait peu ! Ce qui allait bien à Manech !

 

La semaine précédente avait été difficile, trois jours de tempête furieuse et déchainée. « Le gamin » avait eu son baptême, trois nuits et trois jours à l’affût, sans vrai sommeil, Manech lui avait accordé seulement quelques moments de pause, mais la tension n’avait même pas pu se relâcher tant le danger menaçait.

La tempête était montée sans colère, comme ces silences qui précèdent les grandes décisions. Dabord un vent puissant, encore respirable, puis une houle lourde, insistante, qui frappait l’éperon rocheux avec l’obstination dune bête sûre de sa force.

Manech l’avait sentie approcher. Il ne dormait jamais vraiment les nuits de mer agitée. Il se reposait par fragments, assis, le dos calé contre le mur épais, loreille tendue. Le phare prévenait avant même que le vent ne hurle : un frémissement dans la maçonnerie, une plainte basse dans lescalier en colimaçon, le verre de la lanterne qui chantait très doucement, tel un bol quon effleure.

À ce moment-là, Judes l’avait appelé, inquiet.

Il s’était levé. Ses gestes étaient exacts, anciens. Chaque pas connaissait sa place.

Le corps savait avant la pensée.

Dehors, la nuit était pleine. Pas noire : pleine. Gonflée deau, de vent, de sel. La mer ne se distinguait plus du ciel. Tout était en mouvement, même lobscurité. Les vagues montaient haut, trop haut, et retombaient en masses disloquées qui faisaient trembler la roche. À chaque choc, le phare vibrait à la manière d’ une cage thoracique.

Manech était monté jusqu’à la lanterne. La lumière tournait. Fidèle. Quatre éclats, une pause, quatre éclats encore. Le rythme ne devait pas changer. Jamais. Il avait vérifié le mécanisme, posé la main sur le métal tiède, comme on vérifie le front dun enfant fiévreux. Tout tenait. Tout résistait.

Alors la tempête attaqua vraiment.

Le vent trouva une prise, se mit à hurler en longues rafales qui semblaient chercher une faille, une hésitation. La pluie cingla de biais, fouettante, invisible, et pourtant chaque goutte frappait avec la netteté dune aiguille. Le phare ne pénétrait plus seulement la nuit : il la fendait. Le faisceau souvrait un chemin dans l’épaisseur mouvante, revenait, repartait, obstiné.

Manech restait debout.

Il aurait pu redescendre, se caler dans la pièce basse, attendre. Mais quelque chose len empêchait. Une vigilance ancienne, presque animale. Comme si quitter la lanterne, même un instant, c’était trahir. Il restait là, immobile, les mains posées sur le rebord, le corps offert aux secousses.

La peur n’était pas une pensée.

C’était une tension sourde, logée dans la nuque, dans la mâchoire serrée. À chaque rafale, une question muette taraudait son corps : ça tiendra ?

Et la réponse venait, non pas en mots, mais dans la continuité du mouvement, dans la lumière qui revenait, intacte.

Par instants, entre deux assauts, un silence relatif sinstallait. Un faux répit. Alors il entendait autre chose : son souffle, trop fort, le battement de son cœur, et, plus profondément encore, une solitude vaste, nue, qui ne devait rien à la tempête. Une solitude qui était là avant, et qui resterait après.

Il pensait aux hommes en mer.

Il ne les voyait pas, ne les connaîtrait jamais. Mais ils existaient, quelque part dans cette nuit de fin du monde, accrochés à un cordage, à une voile, à un espoir minuscule.

La lumière n’était pas pour lui. Elle était pour eux. Cette certitude le tenait droit.

La tempête dura trois jours.

Le temps se dissout quand le monde se réduit à tenir.

Bien sûr, dans ces jours de tempête Manech n’avait pas de temps pour lui, l’argile l’attendait.

La mer continuait de battre, mais plus lentement, tel un cœur fatigué. Le jour ne venait pas encore. Une respiration plus large s’insinuait à travers le gris incertain.

Avant de faire une pause, il vérifiait le livre de bord sur lequel il avait détaillé les gestes de la journée et les humeurs du temps :

6 h 20 – Extinction du feu. Vent O.-N.-O. fort à violent. Mer très grosse. Visibilité réduite. Flamme tenue malgré les rafales. Lentilles propres.

9 h 10 – Inspection rapide de la lanterne. Vibrations sensibles dans la tour. Aucun dégât constaté. Vent forcissant.

12 h 00 – Tempête établie. Vent O. violent. Mer grosse à très grosse. Paquets de mer fréquents. Tour secouée. Aucun navire visible.

15 h 30 – Nouvelle inspection. Mécanisme de rotation contrôlé. Graissage renforcé. Réservoir vérifié. RAS.

17 h 45 – Allumage du feu. Flamme vive. Ajustement immédiat des mèches concentriques en raison des courants dair. Vent très violent. Pluie battante.

21 h 00 – Veille. Flamme stable mais nerveuse. Vibrations constantes. Bruit de la mer très fort.

Rafales violentes. Léger vacillement du feu. Correction apportée. Lentilles nettoyées à nouveau.

23 h 40 – Visibilité nulle. Aucun passage observé. La tour tient.

2 h 15 – Flamme tenue. Nouvelle montée de vent. Surveillance accrue.

4 h 00 – Tempête persistante. Ajustement fin des mèches. Consommation dhuile élevée.

6 h 05 – Vent toujours violent. Mer désordonnée. Aucune avarie.

6 h 50 – Dernière ronde avant laube. Flamme régulière malgré les rafales.

7 h 40 – Extinction du feu. Tempête toujours en cours. Nuit difficile. Le feu a tenu.

 

Manech avait froid maintenant. Un froid qui montait après coup, quand la tension se relâche. Il regardait la lumière tourner encore, inlassable, et quelque chose en lui se fendillait légèrement. Pas assez pour seffondrer. Juste assez pour sentir.

Il savait, intuitivement, que le phare, lui, survivrait.

Et que lui — peut-être — n’était que de passage.

Mais déjà il se levait de nouveau.

La lumière tournait.

Le devoir aussi.

 

 

 

 

 

 

 

La relève avait eu lieu la veille.

Une rotation de quinze jours. C’est long !

Rentré chez lui, depuis la maison de pêcheur héritée de ses parents, Manech descendit au village. À cette heure-là, il y trouverait sûrement un copain d’école, il pourrait parler, écouter, boire un verre, vivre comme tout le monde !

La jetée était presque vide. La mer montait doucement. Un goéland tournoyait, criant sans raison.

Il alla jusquau bout, comme il le faisait toujours.

Dici, la mer n’était plus une chose à surveiller.

Elle était là, simplement, mouvante, offerte, envoûtante.

 

La femme se tenait un peu à l’écart.

Seule.

Appuyée contre le garde-corps, le visage levé vers le large, elle attendait la vedette.

Elle observait la lumière du phare, déjà allumée malgré lheure encore claire.

Il sarrêta.

Il sut, avant même de la voir vraiment, quelle regardait cela.

Ce quil gardait.

Il resta immobile.

Il navait aucune raison d’être là plus longtemps. Il ne bougea pas.

Elle se retourna. Le vit.

Le reconnut aussitôt — à sa manière de se tenir, à cette immobilité attentive quil ne savait pas quitter.

Pendant une seconde, ils se dévisagèrent sans rien dire.

Puis elle sourit. Un sourire franc, presque étonné.

Et elle rit.

Un rire bref, clair, sans retenue.

Comme si la situation lamusait :

lhomme du phare, descendu là, devant elle !

Comme si elle avait perçu, dans sa raideur même, quelque chose de touchant.

Manech sentit la chaleur lui monter au visage.

Il détourna les yeux.

Ce n’était pas un rire moqueur. Il le comprit aussitôt.

C’était un rire daccueil.

— Je vous vois souvent den bas, dit-elle.

— Le phare, c’est vous !

 

Il hocha la tête.

— Il tient bien, ajouta-t-elle, simplement.

Il ne sut quoi répondre.

Personne ne disait jamais cela. Tenir !

La vedette approchait. Le bruit du moteur s’élevait déjà.

Elle se tut.

Le rire s’était éteint, comme sil navait pas insisté.

 

— Bonne journée, dit-elle, on se reverra peut-être ?

— Je m’appelle Katell !

— Manech.

Il s’éloigna.

 

 

 

 

 

 

Le phare l’attendait là-bas  en mer, silencieux, immuable.

Manech assurait la prochaine relève, il reprit ses gestes, comme toujours :

chaque corde, chaque marche, chaque cliquet.

Rituel intact. Lumière intacte.

Puis, un souffle, léger, qui nappartenait ni au vent ni à la mer, glissa entre les éclats.

 

Un rire, bref, clair, qui se perdit aussitôt dans le vent.

Il ne savait pas comment le prendre. Il resta figé une seconde, la burette d’huile à la main.

Le rire revenait, ou peut-être ne lavait-il jamais quitté.

Il sentit un vertige — pas celui de la mer, pas celui du vent, mais celui dun monde quil ne pouvait pas contenir.

Il continua pourtant.

La lumière tournait. Le rythme du phare lexigeait.

Une partie de lui restait en bas, avec ce rire, dans cette présence quil ne pouvait atteindre.

C’était un monde auquel il navait jamais eu accès. Un monde qui riait.

Et lui, là-haut, savait quil ne pouvait plus tout garder.

Manech comprit alors — sans oser se le dire — que cette journée n’était plus tout à fait semblable aux autres.

Mais il persista.

Parce quil savait faire cela. Parce quil navait jamais appris autre chose.

La nuit pouvait venir. La lumière tournerait.

Et quelque part, en contrebas, quelquun riait encore.

Rituel intact. Lumière intacte.

Lui seul manquait.

Depuis son retour au phare, il avait hâte, chaque jour de retrouver son argile ; il avait d’ailleurs déplacé la terre jusqu’à la salle des mécanismes, ce qui lui permettait de la regarder souvent et de projeter ses prochains gestes. Parfois même, il modelait en dehors des heures dédiées, comme si un élan irrépressible l’animait.

Pourtant, quelque chose avait changé. La terre se creusait plus vite quil ne lavait prévu, certaines lignes se déplaçaient sans qu’il le veuille. Il corrigeait, revenait, insistait. Les bras de la figure souvraient, presque malgré lui, tendus vers un point quil ne voyait pas. Il se dit que ce n’était rien. Une fatigue passagère. Mais il restait troublé par cette forme quil navait pas exactement décidée.

Manech accroupi devant la lentille, serrait le chiffon humide entre les doigts. Chaque éclat passait et il le comptait, comme toujours. Un… deux… trois…

Il cligna des yeux, regarda encore. Il ne savait plus.

Et soudain, il entendit, dans le pli dun souvenir, le rire clair de Katell. Il sourit malgré lui, oubliant un instant le feu, oubliant le rythme. Les éclats continuaient, réguliers, immuables, mais son esprit vagabondait. Il sarrêta, reprit le comptage. Quatre ? Trois ? Peu importait, il fallait continuer, mais la chaleur de ce rire restait collée à ses oreilles, comme si la mer elle-même lavait capté.

Le vent s’était levé, une rafale fit trembler la rambarde. Il serra les dents, et ses doigts crispés glissèrent sur le chiffon, redressant la lentille pour sassurer quelle était immobile. Tout était à sa place. Tout était en ordre. Les mouettes criaient au loin, il leur répondit machinalement. Les cris semblaient se superposer aux éclats, et pendant un instant il crut entendre un décalage.

Non, tout allait bien. Il inspira longuement et secoua la tête.

Pourtant, quand le feu passa, il ne sut plus sil avait vraiment compté trois ou quatre…

Sur le livre de bord, il avait écrit :

7 h 40 – Extinction du feu. Vent S.-O., faible. Mer peu agitée. Lentilles propres. Flamme tenue toute la nuit. Nuit claire.

16 h 30 – Vérification du réservoir. Niveau correct. Mèches en état. Ajustement non nécessaire.

17 h 55 – Allumage du feu. Flamme nette. Vent S.-O., faible. Mer calme.

19 h 40 – Veille. Flamme stable. Aucun passage observé. Observation prolongée du foyer. Le rire entendu hier revient à lesprit. (Noté par erreur.)

20 h 05 – Correction de la ligne précédente.

22 h 30 – Veille. Conditions inchangées. Flamme régulière. Attention maintenue.

1 h 50 – Rien à signaler. Vent constant. Mer calme. La flamme paraît stable.

5 h 35 – Derniers contrôles avant laube. La lumière tient.

Pour la première fois de sa vie de gardien, Manech avait rayé une ligne.

Il ne voyait plus que la rature sur la page témoin.

Les jours et les nuits suivants, il travailla davantage sa sculpture. Trop. Largile sn’obéissait plus sous ses doigts, parfois molle, parfois dure, imprévisible. Il appuyait plus fort, la figure ne cessait pourtant de lui échapper : des bras trop ouverts, une inclinaison quil navait pas voulue. Il recommençait, effaçait, reconstruisait. Une inquiétude sourde sinstallait.

Il ne savait plus.

La mer ne cessait de frapper le rocher. Chaque éclat du phare paraissait plus lent, plus lourd. Manech resta un instant à la lentille, la main sur le métal froid, et sentit un frisson lui remonter le long du bras. Il avait compté… Combien ? Peu importait, rien ne semblait plus correspondre à ce quil avait cru.

Le vent hurlait, soulevant des gerbes deau et de mousse. Il saccrocha à la rambarde, le dos tremblant, et murmura encore :

— Tiens bon… tiens bon… La voix lui sembla étrangère. Était-ce Maël qui parlait ?

Il se pencha sur la lentille, inspecta engrenages, boulons, et recommença le comptage. Le feu était fidèle, comme toujours. Et pourtant… quelque chose, en lui, s’échappait.

Il monta, redescendit, remonta. Chaque geste, qui jadis était simple, pesait maintenant sur ses épaules comme un fardeau invisible. Le souffle court, il sarrêta au sommet de lescalier. Les vagues éclataient, le phare vibrait, et il sentit la ligne ténue entre contrôle et chaos se distendre.

 

Rien ne s’était passé. Et pourtant… rien n’était comme avant. Le rituel, le comptage, la lumière… tout semblait glisser sous ses doigts. Et avec ce glissement, une certitude : demain, rien ne serait simple.

 

 

 

 

 

Parfois, sous ses doigts, une forme surgissait qui le déstabilisait.

Une cambrure trop juste, une tension entre creux et relief, comme si la terre avait soudain trouvé un souffle. Ce n’était rien de précis, rien quil aurait su décrire, mais c’était trop vivant pour être innocent. Il sen détournait aussitôt, le regard fuyant, avec cette sensation aiguë davoir franchi une limite invisible. Pourtant ses mains y revenaient, presque malgré lui, plus lentes, moins sûres, cherchant à retrouver ce point exact où la matière avait frémi.

Il ne savait pas ce quil tentait de faire naître — aucune image claire, aucun visage — mais son corps, lui, connaissait cet élan. Une chaleur sourde montait, logée dans la paume, dans la poitrine, mêlant honte et nécessité.

Alors il écrasait la forme, la brouillait, la noyait dans lensemble.

Puis il recommençait.

Rien ne devait rester. Rien ne devait dire ce qui avait failli apparaître.

 

La relève arrivait le lendemain, et Manech sen réjouissait. Katell lui manquait. Ils s’étaient à peine parlé, mais il avait envie de la revoir. Pour la première fois depuis la mort de sa mère, lidée de retrouver quelquun simposait à lui.

Le roulement avait été long. Quinze jours sur ce caillou, et dans sa tête cette fêlure nouvelle : il n’était plus tout à fait seul. Cette femme rencontrée peu avant la prise de quart revenait dans ses rêves ; dans la veille aussi, sans quil y prenne garde. Depuis dix ans, il ny avait eu que la mer, le phare, la lumière à tenir.

Les premiers jours avaient été calmes. La mer docile, les nuits sans heurts. Il sifflait parfois en répondant aux mouettes. Bientôt la terre. Il se surprenait à imaginer une autre rencontre. Katell avait dit : « on se reverra peut-être ? »

En nettoyant la lentille avant le quart de nuit, il aperçut les nuages. Lourds, bas, à lhorizon. Il détourna les yeux. La frégate accosterait demain. Il partirait.

Mais à la tombée de la nuit, les cumulus samoncelèrent. Le vent fraîchit, la houle se leva. Les vagues frappèrent le rocher. Le phare vibra. La tempête était là.

 

Alors sa colère monta. Sourde, brutale. Tout ici se décidait sans lui. La mer, le ciel, lattente. Il fallait se plier. Toujours. Il frappa du pied contre la table, envoya le pain contre le mur.

— Maudit… La colère raviva un souvenir ancien : cinq jours dattente avant que la chaloupe puisse accoster, cinq jours pour pouvoir enterrer sa mère.

 

Demain, la relève ne viendrait pas. Il le savait déjà. Combien de temps faudrait-il attendre encore ? Il pensa un instant à partir quand même, puis la pensée se dissipa. Il ne pouvait rien faire.

Katell s’éloigna. Pas effacée — repoussée.

Devant lui, il ny avait plus quune longue nuit de veille, et la mer à tenir.

2 h 40 : Tempête toujours en cours. Nuit difficile. La relève n’accostera pas. Le feu tient.

 

 

 

 

Ce matin-là, les mots se bousculaient dans sa tête. Il était seul. Il se parlait à voix basse.

Il en avait assez. De cette vie qui navait de sens que par le feu, par lerreur impossible. Assez de ce titre de Maître qui occupait tout l’espace. Trente-cinq ans. Pas de femme. Pas denfant. Plus de parents. Seulement le devoir, immense, écrasant. Rester. Tenir. Assurer la lumière.

 

Personne ne savait que, quelques jours après avoir rencontré Katell, une digue avait cédé.

Une nuit, il navait plus été lui-même. Comme le vieux.

La même peur, la même confusion, le même vertige.

Il ne pouvait plus tenir. Il était monté sur la rambarde. Le vent, le vide, le rocher en contrebas. Il avait fermé les yeux.

Le gamin était arrivé. Il lavait tiré en arrière.

Depuis, la honte ne le quittait plus.

Gardien et prêt à tout lâcher ! À trahir même le feu !

Le gamin avait pleuré, et juré de se taire.

Chez les Le Floch, on était forts, disaient les gens.

Alors quand on ne l’était pas, on se taisait.

 

 

 

 

 

Quand Manech ouvrit la porte du phare, encore engourdi par la veille, lair salé lui fouetta le visage. Mais ce matin-là, quelque chose n’allait pas. Le silence était trop lourd, trop net. Quand il leva les yeux vers la lanterne, son souffle se coupa.

Des oiseaux de mer, éclatés, écrasés contre le verre tournant de la lentille. Plumes collées, ailes ouvertes comme pour voler encore, yeux figés dans un instant quil ne comprenait pas. Il recula dun pas, les mains crispées sur la rambarde.

Dehors, le monde s’était fissuré.

Il toucha la vitre, tremblant, passa le chiffon sur une aile collée, comme pour effacer la présence de  la mort. Les plumes froissées semblaient saccrocher à lui, à son souffle, à sa peur. Le vent soufflait à nouveau, et les vagues éclataient contre le rocher avec un bruit sourd. Le phare vibrait, la lumière tournait… et Manech sentit que tout pouvait basculer à tout instant.

Une colère sourde monta, mêlée à leffroi. Le feu brillait, mais son esprit tanguait. Il inspira, tenta de reprendre le contrôle, mais la mer, les oiseaux, le phare, le silence… tout criait quil n’était plus maître de ses gestes, quun monde plus fragile s’était invité dans sa veille.

 

L’argile ne lui obéissait plus, il ne chercha plus à la corriger. Elle séchait lentement, gardant les traces de ses doigts, ses hésitations, ses élans. Il sut quil nirait pas plus loin. La figure resterait ainsi : inachevée, tendue vers ailleurs, mais inerte. Il la laissa sur la table, non comme une promesse, mais comme un rappel. Elle nouvrait aucun passage. Elle disait seulement ce qui avait eu lieu—

et ce qui ne se vivrait pas.

Une odeur de terre humide persistait sur sa peau. Même lavées, ses mains sen souvenaient. Personne ne verrait ces figures inabouties, ces formes retenues à la lisière du jour. Elles demeureraient enfouies, là où la lumière nentre pas. Un fardeau avait pris place en lui, dense et silencieux. Il apprit à marcher avec, à le garder sous la surface, comme on maintient une braise sous la cendre. Rien ne devait flamber. Rien ne devait paraître.

La figure de proue affronterait la vie sans lui.

 

 

 

 

 

Il lui restait la mer. Comme une maîtresse exigeante. Indispensable. Elle était sa vie.

Manech se taisait.

Puis il se dit que parler le libèrerait peut-être. Dire la peur, la folie du vieux, la sienne.

Délaissant l’argile, il prit un crayon et se mit à écrire pour lui, seulement pour lui :

« Je veille, la mer est douce, le feu tourne, j’ai recommencé à sculpter ma figure de proue. Fine mais puissante, presqu’ailée… la femme me parle… mais, je pars sans m’en rendre compte dans mes songes.

Alors j’arrête.

J’écris.

Katell, depuis notre rencontre sur la jetée, je ne me reconnais plus !

Le comptage, les gestes… Je ne sais plus !

Vos paroles sont en moi, je revois votre sourire…

Je frémis et puis tout s’enflamme  quand vous dites « Nous nous reverrons sûrement ? »

Voilà, Katell, il faut que vous sachiez avant. Avant. 

Je ne suis pas libre ! Plus libre de rien !

Je suis engagé et je ne décide pas.

Katell… si je vous aimais — non… je ne peux même pas écrire cela. 

Je n’arrive plus à maitriser mes pensées ni mes actes. Je n’ai pas le droit !

Comment vous oublier ?

Je sens la colère à la pensée que vous pourriez  sourire ainsi à un autre ! Non ! Katell, Non !

Je dois vous oublier. Je me le répète. Je dois.

Votre Manech, Maître de Phare

 

 

 

 

 

 

 

Cette nuit-là, Manech  monta encore vers la lentille, la main crispée sur le chiffon, les yeux rivés sur le feu. Il compta les éclats, encore, encore… Il nen était plus sûr.

Le vent s’était levé, et chaque rafale faisait vibrer le phare. Les ombres des vagues sallongeaient sur le rocher, comme si elles cherchaient à le retenir. Il murmura à voix basse :

— Tiens bon… pas maintenant…

Et quand il se releva, il sentit son cœur battre trop fort, ses doigts engourdis. Il regarda lhorizon, cherchant une ligne quil pourrait mesurer, contrôler… rien. La mer nattendait pas. Le feu continuait son rythme fidèle, immuable.

Mais lui… lui, il doutait de tout.

Chaque éclat semblait lui glisser entre les doigts. Il savait que tout allait bien, que le feu brillait toujours. Et pourtant, il devait recommencer, encore.

Il sarrêta enfin, haletant, la nuque raide. Le souffle de la mer, le cri des mouettes, le claquement des volets… tout était réel. Tout. Et pourtant, rien ne lui appartenait plus.

Les marches étaient humides pour rejoindre la lanterne. Il posa la main sur la rampe, comme toujours. Le feu tenait. Il nota lheure dans le carnet. L’état du ciel. La direction du vent.

Au moment de refermer le registre, il sarrêta.

Une rature. À peine visible. Une pensée quil avait rayée.

Il la laissa là, pourtant, muette.

Il compta les éclats.

Rien ne devait faillir.

Il sarrêta devant la rambarde. Pas par hésitation. Par habitude.

Le métal, froid, lisse, poli par des années de mains, semblait retenir un secret enfoui.

Il se souvenait. Du jour où ce geste avait failli tout emporter.

De la mer immense qui avait regardé avec indifférence.

Aujourdhui, rien ne l’attirait.

Aucun vertige.

Seulement la mémoire dun basculement quil avait contenu.

Le corps savait avant lesprit.

On peut rester vivant et se retirer de soi-même.

 

Il posa la main sur le métal.

Lisse. Immuable.

Le monde continuait autour, vaste et indifférent.

Une phrase du vieux Maël revint, suspendue, bancale :

« On croit tenir la lumière. Cest elle qui nous tient. »

Manech comprit.

Il n’était plus l’âme du phare.

Il ne le serait plus jamais.

Il pouvait encore veiller. Accomplir les gestes. Maintenir la lumière.

Mais ce que la lumière éclairait, il nen faisait plus partie.

 

Très loin, un éclat de rire traversa lair.

Katell.

Fragile. Claire.

Le vivant.

Pas pour lui.

Juste là, comme un souffle quon entend et quon ne peut saisir.

 

Manech se redressa, fit les gestes consacrés.

Chaque corde. Chaque marche. Chaque cliquet.

Tout à sa place.

Rituel intact. Lumière intacte.

Mais lui, Manech, dépossédé.

 

« Je veille.

Cest tout ce que je sais faire.

Je sais garder la lumière.

Pas ce quelle éclaire. »

 

Un rire, très loin, s’était éteint.

 

Le phare avait perdu son âme.

 

 

 

 

Arielle Pasteau

 

Les embaumantes de Saint-Aignan-sur-Cher.

 

Pour châtrer les écrevisses, il faut saisir l'écaille du milieu de la queue et tirer.

Ça tire un boyau.

Alors que je m'en allais, je les ai vus partir qui conduisaient le deuil.

C'est l'enterrement de maître Jean Sébaste Dumont aujourd'hui. Ils sont déjà face au caveau. Ils ont

fermé l'étude avec un écriteau. Il y a le comptable. Il y a les fils. Et du monde.

Il y en a du monde, des gerbes et des couronnes. Des plaques de reconnaissance éternelle. Ça

condoléance, ça condoléance.

C'est que le notaire était aussi, sur la fin, le maire. Du parti des Socialistes Indépendants. Il avait

plusieurs casquettes : « Monsieur le Notaire », « Monsieur le Maire ». Comme notaire, il en avait

même encore d'autres. Pour mettre bien en ordre les affaires des gens, par exemple. Des affaires

d'argent. Il était aussi un peu banquier. Il rendait des services.

Ça gargouille dans mon seau, j'ai une belle pêche. Aujourd'hui, je suis content.

Je reviens par la voie de chemin de fer, tout du long je rencontre des pieds-de-veau tachetés et

visqueux pour attrapper les mouches qui y vont voir.

Elles ont qu'à pas y aller.

 

Il y a des raccourcis par les bois moussus qui longent le Cher et c'est selon : les sceaux de Salomon,

et les grandes berces. C'en sont des qui ne sentent pas. L'herbe pour les lapins à cueillir. Et mon

seau et l'attirail qui bringueballent à mon guidon. La consoude pour faire le purin des tomates. Dans

le creux des cressonnières, plus loin, les pervenches qui ne servent à rien qu'à faire joli et bleu. Les

anémones Sylvie elles, elles font blanc. Voilà, là c'est vraiment la fête du blanc. Les buis qui

m'écœurent à cause de leur odeur. Mais ça me plaît de les sentir, puisqu'ils sont là aussi pour servir

l'église. La ficaire jaune pas possible : qui soigne et qui tue.

J'en ai emmené des gens par là, dans le temps. À la nuit. Il ne fallait pas le dire.

Le notaire me l'avait demandé. Il ne fallait pas faire de bruit.

Il y avait même des enfants. Je me souviens de deux petites filles. Même, elles étaient jumelles.

 

La maison prend l'air. Elle est ouverte à l'ombre et au soleil, à travers les cils odorants des bouquets

de tanaisie. Toujours, pour rentrer, machinalement, je dis « Tétilà ! » pour prévenir ma mère.

Mais comme ma mère, elle n'y est plus, je peux entrer.

Chaque dimanche je remonte la grande horloge. 13 tours à gauche, 13 tours à droite. Je n'ai pas

besoin de monter sur le tabouret. Ma mère avant, oui. Ce sont les corvées qui me reviennent

maintenant. C'est dans la maison.

Moi, je préfère le jardin c'est plus mon domaine. Je soigne les poules. Je les enferme, je les déferme.

Je les enferme, par peur du renard, le malin, le filou.

Comme les chansons d'avant, « Petits bergers jolies bergères, innocents joueurs de pipo quand vos

moutons se désaltèrent à l'onde claire d'un ruisseau... » *. Je les sais encore.

 

Il n' y a plus besoin de ramasser les ordures que les gens mettent à leur porte. Maintenant il y a un

Syndicat des Communes qui fait ce que je faisais. Mais je l'ai assez fait. C'est pas plus mal. C'est

pas plus mal.

Moi, à vélo je ratissais la commune et les écarts avec la carriole. Le mardi et le jeudi ; même les

jours fériés qui ne me concernent pas. Voilà. C'était mon état de par la mairie. Parfois je gardais des

choses qui servaient plus à rien. J'avais l'autorisation du moment que ça traîne pas partout.

Je fais pousser des légumes. Cela me suffit. Même de ceux que je n'aime pas comme les haricots

verts que j'appelle « les calamités » . Il faut les faire pousser, les désherber, les cueillir, les équeuter,

les cuire avec leurs fils qui restent toujours quoiqu'on fasse et il faut encore se les expédier.

Parfois, je vide mon assiette dehors. Et même souvent. Ça ne se dit pas parce que ça ne se fait pas

de jeter du manger. Ça ne se fait pas.

J'ai des pommes et des poires selon l'année. J'ai des œufs que me donnent les poules. Il y a du foin

pour chaque museau. Et voilà, le tour est joué, ça fait la rue Michel.

Avec les autres ça se passe bien. Je ne les gêne pas. Je ne demande jamais rien.

Si je suis là à rêvasser, ils arrivent et ils parlent entre eux.

Parfois, ils ne voient pas que je suis là. Et moi j'entends ce qu'ils se disent.

Je comprends les mots mais je ne comprends pas toujours à quoi ils veulent arriver. Qu'est-ce que ça

peut me faire ? Je sais qui ils sont, les enfants de qui, quoi, où, comment.

Leurs histoires d'héritages, leurs mics-macs d'hommes et de femmes ! Je les sais ! Et puis ?

Je suis là. Ils sont là. On n'est pas du même monde. Voilà tout.

Il y a des choses dérangeantes mais je ne vais pas en parler. Ou alors plus tard.

C'est dimanche, habits du dimanche ! C'est lundi, habits du lundi !

Un peu à la fois tout ça c'est parti. Je n'ai pas non plus quatre-vingt mille pantalons à mettre. Mais je

le dis quand même en me levant de mon café après avoir regardé le temps qu'il fait par la fenêtre. Si

c'est écrevisses, je mets mes habits des écrevisses. Si c'est glaner, habits de glaner. Si c'est aller au

marché, habits du marché.

Ecrevisses, habits d'écrevisses.

 

Il y a bien les valises...

Les valises sont là-bas, rencoignées dans l'ombre de la cave. Il faut le savoir qu'elles sont là. Elles y

sont depuis un quart de siècle, plus même, elles y resteront bien encore un quart de siècle de plus.

Elles sont là. Inapprochables. On dirait des silhouettes tapies, dans des manteaux écossais sombre,

ou bruns ou en cuir avec une lanière qui les traverse. Des gens très patients qui se taisent.

Peut-être est-ce à cause de ce qu'il y a dans les valises. S'il y a encore quelque chose.

Ou alors de ce qui il y a eu dedans. Avant, du temps de la démarcation. Je ne le saurai jamais.

Parfois au ramassage, il y avait des choses mises là, à jeter que je n'emmenais pas à la décharge.

Elles pouvaient encore servir peut-être. Ou attendre.

La décharge est comme l'abattoir des bêtes qui devinent qu'il faut aller mourir. Et quand même c'est

pas parce que c'est des bêtes que ça leur fait rien. C'est pas parce que elles se laissent faire, en ne

protestant qu'avec leurs petits moyens que ça ne leur fait rien.

Ça c'est une chose que je comprends très bien. Très, très bien.

Les valises, je me souviens de les avoir ramassées devant le porche du notaire. Un matin et puis un

autre. Quand les Allemands étaient sur le pont. Et entre les moments où je les vois, les valises, et les

moments où je les revois par hasard, je les oublie et alors ça me cause une grande surprise de les

voir toujours là à attendre. Pourtant ça peut guère être autrement. C'est comme un attachement ou

un doute.

Là, c'est ma journée bain de soleil. J'aime l'odeur de la vase. Elle sèche et s'écaille sur mes jambes

constellées de lentilles d'eau. Je suis comme une statue.

Étincellent les flancs des poissons vifs qui virent brusquement, miroitent les œufs des grenouilles et

en serpentins se promènent ceux des crapauds. Gare, les dityques et leur bulle vaquent. Moi, je suis

la guerzillette qui se prélasse sur un nénuphar.

Il y a des choses qui n'ont pas d'explications, alors elles m'encombrent à rester là dans le vestibule

de mon cerveau, à gêner. À m'interroger. Comme des ruches démontées, avec leur trépied qui

prennent de la place et débordent sur le passage pour faire trébucher à tous moments, tout faire

tomber et se cogner. Il faut les contourner et on n'y voit rien.

Je ne sais pas quoi en faire de ces mots, de ces scènes-là mais elles se donnent la main quand même

et se liguent contre moi. Des images sans nom. Mais têtues. 4C'est comme un acharnement.

Ça m'exaspère, sans le vouloir, je crie d'un coup : « Ça m'encombre ! » et ils disent que je perds la

boule.

« ...dans les roseaux dans les fougères vous redoutez de voir le loup ravir un agneau tout à coup et

l'emporter dans sa tanière… mais il est de plus grands dangers auxquels vous n'avez pas songé...» *

C'est comme si on vous dit : « Donnez vos affaires . Vous pouvez me faire confiance. Je vous les

rendrai après. Quand tout cela sera fini.»

Peut-être que ces gens-là, ils auraient pas dû y croire.

Il y en a plein dans ma tête comme dans le couloir : les bottes et les kroumirs entassés à sécher dans

leur boue, le panier à champignons avec une grande page du journal enfoncée au fond et mon opinel

dessus, les cannes à pêche et les balances pour les écrevisses, des Nouvelle République, le sac

déchiré de croquettes pour chien qui s'est mal ouvert ; je m'en sers comme appât.

Ah je peux tout nommer, ce n'est pas vraiment rangé mais je retrouve toujours mes affaires.

Les musaraignes musardent. Et l'air vibre. Les fausses raiponces n'ont pas fini de faire du marché

noir avec les abeilles et les bourdons, et les faux bourdons avec les vraies raiponces. Ces grapilleurs

entrechoquent et percent les doigts en fleurs de Notre-Dame, elle a nom « digitale ». Elle joue des

castagnettes avec les apprentis-sorciers de la nature.

 

Et puis, un jour, les jumelles sont venues.

Les jumelles sont venues !

Les petites jumelles du temps passé, elles sont venues. Revenues.

Elles attendent victorieusement des enfants dans leur ventre. Elles resplendissent !

Elles vivent dans les belles choses de la vie. Comme quoi, si on veut.

Comme moi, si on veut.

Elles m'ont dit « Bonjour Barnabas ! »

Et c'était comme si c'était un beau nom, et un soulagement .

Parce qu'elles l'ont dit en me regardant en plein dans les yeux et chacune avec un sourire sans aucun

doute. Même, au contraire, avec un « merci » grave et joyeux.

C'était comme si elles étaient à elles toutes seules tout un bouquet de fleurs multicouleurs qui faisait

s'ouvrir le ciel en grand et s'évanouir les questions qui n'ont pas de réponses!

Pour moi tout seul. Pour moi, Barnabas.

Adieu les valises !

Dans les champs et même près de la route nationale, sur les talus, partout, il y a les primevères.

Jolies ! Mais jolies !

Elles se tiennent toujours toutes droites. Et en plus elles sentent bon !

Les jumelles, elles ont des noms de fleurs : Louise et Marguerite !

 

 

*Jean Roger Caussimon chante « La Complainte de Bouvier », sur la musique de Philippe Sarde.

https://www.dailymotion.com/video/x54i0o

 

 

 

Gérard Bréal

janvier 2026

 

La veuve

 

Quelle indigence. Après deux cents ans de bons et loyaux services, on me laissa inactive pendant trois ans. Moi la veuve, tout le monde était pourtant content de me laisser faire leur sale boulot. Ceci n’empêcha pas ces messieurs de me reléguer dans un musée, non point pour m’exhiber mais pour m’y cacher. Sans doute faisais-je peur. Le plus drôle reste que je suis maintenant dans le musée des arts et traditions populaires.

On m’a accusé de tous les maux. Je veux bien que l’on m’accuse de tous les maux à condition que chacun prenne ses responsabilités.

Qu’en est-il de celui qui par pure vengeance a dénoncé son voisin. Qu’en est-il du policier qui a arrêté un pauvre bougre sans preuve ou qui a embastillé sur ordre. Qu’en est-il du juge qui a condamné sur la base d’une enquête foireuse ou pour des idées qui ne plaisent pas au pouvoir. Qu’en est-il de celui qui savait, mais n’a pas osé dire la vérité et éviter l’erreur judiciaire.

Soit, j’ai été créé pour mettre fin à la question préalable consistant à infliger une dernière torture après la condamnation pour forcer l’accusé à dénoncer ses complices. Soit, je suis là pour remplacer la main du bourreau et marquer ainsi un progrès et un rejet de la cruauté. Soit, je suis là pour que les délits du même genre soient punis par les mêmes genres de peine quels que soit le rang et l’état du coupable. Soit, je vous fais sauter la tête en un clin d’œil, et vous ne souffrez point. La mécanique tombe comme la foudre, la tête vole, le sang jaillit, l’homme n’est plus. Ainsi que le disait mes concepteurs le bon docteur Antoine Louis et le député Joseph-Ignace Guillotin. Entre parenthèses, on peut dire qu’ils en avaient dans la tête.

Alors que dire de ces badauds présent les jours d’exécution qui, dès le petit matin, se pressent sur la place pour voir le choc de la lame comme s’il s’agissait d’un spectacle.

Moi, je ne faisais que suivre les décisions de mes mentors et concepteurs. Alors arrêtez, Arrêtez tout, je veux couper net à tous vos reproches. D’autant que d’aucun considérait cela comme un progrès au service de la mort pour assainir la société.

Evidemment j’étais censé faire peur. Faire peur à tel point que cela devait réduire les faibles à devenir délinquant et à subir pour les cas le plus graves ma lame tranchante. Or je puis vous dire que j’ai retrouvé sous ma coupe des personnes qui était venues en spectateur à une exécution et savaient donc que je ne plaisantais pas.

Des têtes j’en ai vu. Je peux même dire que certaines têtes me reviennent. Surtout celles que j’ai coupées. Des belles, des moches, des tordues, des chauves, des qui étaient chevelues avant la préparation du bourreau. Des têtes couronnées, enfin qui l’avaient été. Des coupables, beaucoup. Des non coupables certainement. Des hommes, des femmes aussi. Dans tous les cas, je plaide non coupable.

Mes premières têtes furent celles de cadavres. Cela me répugnait mais il fallait bien s’assurer que je fusse efficace. Cela avait l’attrait de la nouveauté, un plaisir de jeunesse. Puis vinrent les premières exécutions. Un voleur de grand chemin, un roi pour faire bonne figure. Je commençais à maitriser mon art.

Puis vinrent les chariots de la révolution, pleins à craquer certains jours. Parfois plusieurs à la fois. Comme si on emmenait des bêtes à l’abattoir.  Le principe de précaution coupait les têtes des ambitieux, des inciviques, de ceux qui n’avaient pas obéis. Il fallait de l’exemplarité pour faire peur et maintenir la populace sous bonne coupe. S’en devenait trop, j’y perdais la tête aussi.

Il y eu des condamnés joyeux

De ceux qui arrivaient en chantant, en riant, en éructant se donnant en spectacle une fleur à la bouche. Il y en a même qui aurait fait du Hallyday avant l’heure : « quoi ma gueule, qu’est-ce qu’elle a ma gueule ». La foule en était ravi, des anecdotes à rapporter à la maison, une distraction gratuite. Cela me distrayait aussi.

Il y eu des résignés aussi. Tel celui-ci :

Vers l’échafaud, il égrène ses derniers instants de vie dans des pas lents, marche par marche, seconde par seconde. Son cou allait s’offrir au couperet, il allait le faire fièrement, tout dénudé, la sueur le faisant briller dans la lumière du matin. Tel un volcan avant l’éruption, son regard noir cache sa colère. Quelle colère ? Celle de l’injustice qui ne peut plus être réparé ? Celle du coupable ? Celle de s’être fait prendre ? Celle liée au fait que sa vie allait prendre fin ? Allait-il exploser pour crier au public présent une éventuelle injustice, ou rester silencieux devant l’exécuteur des basses œuvres. Hé bien, il resta silencieux jusqu’au bout. Sa tête et son secret tombèrent dans le panier.

Il y eu le balafré.

Même en photo, vous auriez dit quelle sale tête. Quel sale type. Un corps large et épais, un cou et une tête de taureau. Une balafre qui lui barre le visage depuis le haut de l’oreille gauche, dont il manquait le lobe, jusqu’aux lèvres. Des mini-cratères remplissaient sa joue droite comme des explosions d’acnés, plus certainement des traces de plombs, dont l’un avait crevé son œil maintenant inerte. Des tatouages sur ses gros bras. Des poings comme des massues. Je n’avais jamais vu un tel « animal ». A ce physique désagréable, il joignait la parole. Il traitait ses geôliers, l’exécuteur et la foule de tous les noms. Et dieu, et le prêtre bien sûr. Et le représentant de l’état. Il assénait des jurons, des grossièretés. Cela le condamna devant la foule. Cette dernière n’était pas en reste pour répondre à ses insanités. Tout cela entrecoupé de rire, de cris, de jurons, de larmes parfois. C’était une joute continue entre le condamné et la foule devenue hystérique. Le condamné aussi. Cela se poursuivi sur la plateforme où je ressenti ses gesticulations et ses sauts, et même ses coups de pieds pour me déstabiliser. L’exécuteur ne traîna pas pour faire son œuvre. Ma lame tomba rapidement, brutalement. La foule émis un hourra, de soulagement sans doute. La chose avait assez duré.

Puis il y eu la jeune mère aux enfants.

Ce matin-là, j’entendis les cahotements de la charrette bien avant son entrée sur la place. Ils couvraient le silence de plomb de la foule. Cela ne signifiait rien de bon. Le ciel, bas et gris, ne laissait passer que peu de lumière et déversait en pluie dense son trop plein de tristesse. La charrette était accompagnée d’une litanie « Mes enfants, je veux mes enfants, je veux voir mes enfants ». La condamnée du jour avait les yeux bleus, d’un bleu délavé par les torrents de larmes qui ne la quittaient plus depuis l’annonce du verdict. Ses cheveux blonds, coupés à la serpe, avaient dû être longs et éclatants pour encadrer un visage rond, mais émacié, qui avait dû être agréable avant les privations des dernières semaines. Elle était trop jeune pour venir me rencontrer. L’arrivée jusqu’au lieu du supplice prit un temps interminable. La litanie devenait insupportable. « Mes enfants, je veux mes enfants, je veux voir mes enfants ». La foule était compacte et immobile, comme si les nuages avaient déversé une averse de glu pour la coller au sol et la figer. Muette aussi, sidérée par la litanie toujours renouvelée.

La montée vers l’échafaud fut pénible. Elle était plus frêle que je ne l’imaginais. Une petite taille, un petit gabarit, presqu’une adolescente. Comme il elle avait perdu 10 ans, comme si la pluie l’avait rétrécie. Les pieds de la condamnée étaient lourds, lourds de peur. Peur de ce qui allait se passer, peur de ne pas revoir ses enfants. Une peur panique. Tout cela me faisait trembler. L’exécuteur n’en menait pas large. Il avait hâte que cela pris fin. La litanie devenait trop obsédante. Chaque marche fut un supplice, comme si ses enfants étaient accrochés à ses jambes pour les empêcher de progresser sur les quatre marches de l’escalier.

Lorsqu’enfin, elle fut allongée, je ne voyais plus son visage, ni ses yeux. Seulement son cou. D’une voie devenue rauque, la litanie « Mes enfants, je veux mes enfants, je veux voir mes enfants » Mes enfants, je vv.. »  pris fin brutalement lorsque je tranchais ce cou si gracile. Cela coupa le silence de l’assistance lorsque le mot assassin fut éjecté par une bouche qui n’en pouvait plus. » Assassin, assass » fut tout de suite interrompu lorsque la tête tomba hors du panier, sur la plateforme, pour s’immobiliser visage face à la foule, pétrifiée, couverte par un silence de plomb. La litanie était encore dans toutes les têtes.

J’eu mes passionarias. Dont Sanson et ses élèves. Exécuteurs. Exécuteurs des hautes œuvres disaient-ils. Ou bien vengeur du peuple ou barbier national, selon la sensibilité. Il y eu aussi ces femmes féroces, furies de la guillotine, ou bien ces tricoteuses, devenues, sur leurs chaises louées pour être aux avant-postes, d’ardentes partisanes de la manière forte. Ils et elles me volaient la vedette.

J’eu moi aussi mes soucis. On, des insurgés toulonnais ou plus tard les communards, on me brula pour avoir décapité le roi. On commençait à ma honnir. Il était temps que je prenne ma retraite.

Alors quand je pense qu’aujourd’hui certains verraient bien mon retour en grâce pour satisfaire leur soif de vengeance, leur soif d’adrénaline, leur soif de purification, leur soif de prendre au cou les maux de la société perpétrés par des illuminés, des faibles d’esprit, des assassins, des qui ne pensent pas comme la masse, alors non, je passe mon tour. Dites-leur qu’ils perdent la tête. Je suis bien dans mon musée à prendre la poussière et les toiles d’araignées.

 

 

 

 

Martine Murail   

janvier 2026

 

Un prénom de lumière

 

        Elle vint au monde quelques années après la Grande guerre qui avait fauché deux des frères de sa mère .

             A leur naissance ses propres frères furent lesté du prénom des morts : ces  jeunes hommes qui étaient restés la bas  sur les champs de bataille de Champagne .

           Quant à sa petite sœur, elle fut nommée comme leur mère.

           Elle, échappa à cela. On lui donna un prénom  libre de toute ascendance, exempt de souvenirs douloureux, un prénom signifiant : lumière.

           Ainsi armée, elle entra dans une enfance heureuse . Les tranchées   s' éloignaient peu à peu, bien que les années folles n'eussent pas trouvé  le chemin des campagnes.

           La lumière s'éteignit l'année de ses dix ans : on vint la chercher à l' école et on la mena embrasser la joue froide d'une  pâle jeune femme  : sa mère . En ces temps et en ces lieux, on vivait de peu et mourait de pas grand chose.

           C' était en  mai 1936 et le  Front populaire peinait lui aussi à trouver le chemin des campagnes.

           Une épaisse tristesse s' installa en cette maison de deuil : les deux petits furent confiés qui à un oncle, qui à une tante. Une tante Marie , d'une longue lignée de Marie qui toujours avaient su où était leur devoir.

           Les deux aînés restèrent . Et ne furent pas les plus chanceux.

           Le  grand frère troqua son chagrin contre une  colère qui ne le quitta plus.

           Elle, souffrit en silence : n'est -ce pas  ce qu'on attendait des filles.

 

           La bienveillance vint un première fois à sa rencontre : une voisine qui tentait d'adoucir le quotidien de la petite orpheline lui offrit un gros baigneur qu'elle avait gagné à une loterie. Ce cadeau extraordinaire donna à la fillette sans joie ni jouets un bonheur immense. Le poupon ne la quitta jamais.

            Elle eût quinze ans en 1941. La guerre. Encore. Le père ne partit pas : il était veuf chargé de famille. Elle n'eut donc à souffrir d'aucune séparation. Ni d'aucune privation : la nourriture ne manquait pas dans une petite ferme. Ce fut même pour elle une période joyeuse car elle  se découvrait jolie et avenante. Du moins avait- elle la chance de correspondre aux canons de cette période : pommettes hautes, lèvres fines et dessinées,  cheveux naturellement bouclés.

            Les garçons du village  s'en aperçurent bien vite. Elle était joyeuse, adorait les bals où elle virevoltait légère et infatigable. Si les rassemblements festifs  étaient interdits, la jeunesse s'organisait en bals clandestins dans les granges, les maisons inhabitées, les arrière-salles des cafés. Les sols en terre battue étaient peu favorables au pas de valse, qu'importe : une table ronde faisait office de piste parquetée et des concours s'improvisaient où un couple motivé autant qu'habile tournait sans sortir du cercle étroit, glissant avec grâce.

Elle était très courtisée : elle avait quatre soupirants. L'un d'eux eut sa préférence : pas le plus courageux disait-on, mais le plus beau, le plus grand. Et qui venait d'ailleurs...

Ce serait lui, pour la vie. Et elle serait belle leur vie... Ils partiraient à la ville et auraient un petit salon de coiffure... En attendant ils dansaient, s'embrassaient, s'aimaient.

 

Son père n'était pas homme à plaisanter sur la vertu de ses filles. Le presque fiancé promit, jura qu'on n'avait pas à craindre de lui : « la femme qu'on  veut épouser , on la respecte » disait-il à qui voulait l'entendre. On disait des choses comme ça dans ces années-là.

Mais en tous temps et tous lieux il y eut des filles qui ne demandaient pas tant de respect. Et il s'en trouva une justement,  délurée et sensuelle : elle croqua tout cru le chaste jeune homme qui peut-être trouvait son serment difficile à tenir sur la  longue durée.                                                            Le péché était véniel et serait passé inaperçu si la donzelle n'était pas venue prétendre qu'elle allait avoir un enfant... tant va la cruche à l'eau... Et que précisément le père, c'était lui.

Il prit la chose avec légèreté : allons donc, il n'avait pas été le seul  à oeuvrer !

L'enfant vint au monde quelques mois plus tard : un beau petit qui hélas ressemblait si fort à son géniteur qu'aucun doute n'était possible.

Il fallu réparer. C'est ainsi qu'on voyait les choses à ce moment-là quand on était un homme d'honneur.

La pauvre amoureuse fut sacrifiée sur l'autel des mortes à ce champ d'honneur. La lumière de nouveau s'éteignit. La parenthèse enchantée se referma : finis les bals, la valse et la musique, la gaîté, l'avenir...Elle sombra dans une mélancholie si profonde que personne ne pouvait l' apaiser.

La bienveillance de nouveau se présenta : des cousins de Paris lui trouvèrent une place de femme de chambre dans une grande maison de la très chic banlieue ouest. On la convainquit que c'était là son salut, que c'était sa chance d'oublier, de ne plus croiser celle qui lui avait volé l'amour ni celui qui avait failli.                                                                              Elle partit la mort dans l'âme, et son gros baigneur connut avec elle l'inconfort d'une chambre de bonne.

 

Le temps passa. Elle essaya de vivre. Sa patronne était gentille, exigeante mais gentille. Son service accompli, elle pouvait se reposer dans le magnifique jardin qui descendait en terrasses vers la Seine, et même parfois se dorer au soleil au bord de la piscine. Elle cachait sa peine et veillait à ne  laisser tomber aucune larme sur l'immense nappe en dentelle découpée  qu' elle devait repasser sans le moindres faux pli, après les réceptions de Madame.

Un jeune homme sérieux la remarqua et la courtisa avec d'honnêtes intentions : il avait un métier. La famille espéra.

Mais l'éclaircie était illusoire.

Elle sombra de nouveau dans une dépression si profonde qu'il fallut les ramener elle et son baigneur, dans le village et la maison du père.          Elle fut soignée par un jeune médecin qui   lui offrit une chance : dès qu'elle serait capable de quitter le lit, elle viendrait chez lui pour aider sa jeune épouse qui avait exactement son âge et ployait sous la charge de ses  grossesses  répétées, et l'énergie débordante des petits.

Encore une fois la bienveillance  ... Elle s'attacha aux enfants d'une autre, reçut les confidences de leur mère épuisée dont le parcours semblait tellement plus enviable que le sien, mais qui peinait malgré tout  sur le  chemin de la  « maternité bienheureuse ».

Un des soupirants d'autrefois n'avait pas  oublié celle qui avait meurtri son cœur: il ne l'avait pas remplacée. Il tenta sa chance de nouveau. Il était doux, gentil, travailleur, estimé de tous.  Ils se rencontrèrent régulièrement, se fiancèrent, une robe de mariée fut achetée... et tout s'écroula : elle ne put aller plus loin, fut incapable de tenter l'aventure du bonheur simple.

Ce fut un séisme : elle dut rendre la bague, humilier et blesser profondément ce jeune homme amoureux. La robe blanche ne quitterait pas sa housse.                                                                                                    Elle se sentit indigne, coupable.

Cet épisode de désespoir la conduisit dans une maison de repos assez éloignée du théâtre de son drame intime. Elle s'y installa, le gros poupon assis sur le cosy corner de sa chambre la regardait sans la juger.               La bienveillance se présenta encore une fois. Les résidentes de cette maison étaient majoritairement  de vieilles dames : elles la gâtèrent et tricotèrent pour le baigneur une layette digne d'un bébé de bonne famille.

La mère supérieure de l'établissement, s'étant attachée à cette jeune femme triste  lui fit une proposition : elle resterait autant qu'elle voudrait , en qualité de patiente quand sa santé l'exigerait, et d'employée dans les périodes où elle en serait capable. Le travail ne manquait pas, on la savait travailleuse, sérieuse, pour peu que le chagrin consentit à desserrer son étreinte.

Un jour pourtant, elle voulut partir, quitter ce refuge, retourner vers la vraie vie.

Elle reprit sa valise encombrée de la layette tricotée par les bonnes dames qui la pleuraient .

La bienveillance s'était-elle lassée ? Voulut-elle porter ses bienfaits ailleurs ?  Désormais, elle devrait affronter seule sa vie.

Elle fut rude la vie. De tâches pénibles en logements lugubres.

La jolie fille avait bien changé. Il lui arrivait encore malgré tout d'être sollicitée par des célibataires résolus à ne pas le rester...  épisodes  de courte durée , tristes pis-aller.

 

Un jour pourtant,  la quarantaine bien sonnée, elle rencontra un homme, retrouva ses quinze ans, se précipita dans un tourbillon de folie amoureuse . Il était jeune, beaucoup plus jeune... Connaissant son passé, il brûla les étapes, ne lui laissa pas le temps de se reprendre : en trois mois elle avait un mari , une maison et un travail : elle l'aiderait dans sa ferme.

Un an plus tard, elle eut un grand espoir...  la promesse d'un enfant, un vrai … inespéré .

L'étonnement émerveillé dura quelques jours, quelques jours seulement...

La promesse se déroba avec une indicible cruauté.

L'éblouissante lumière s'éteignit définitivement.                                        Le jeune mari ne se révéla pas apte à supporter le poids d'une épouse désespérée. Le malheur s'installa, glauque, épais, persistant : ils n'y mirent pas fin tout de suite. Il n'osait pas, elle craignait que cela arrive. Il est si dur de renoncer aux rêves.

Après quelques années de mal être conjugué, c'est lui qui trancha et se remaria avec une femme solide.

Elle continua seule une vie où le jour ne se leva plus, honteuse de son échec, répudiée, objet de pitié.

 

Son baigneur, ce compagnon silencieux, la suivit jusqu'au bout … et au delà : on le coucha près d'elle dans la boîte qui l'emmenait vers l'éternité.

 

  

JEANNE C.

janvier 2026

 

LE CHOIX

 

 

Il était une fois
Un dimanche figé, silencieux, où tout semblait fermé, même l’avenir.

Lily serrait son téléphone, la voix tremblante.

— Catherine… c’est Lily. J’ai une semaine de retard.

(sanglots)… J’ai oublié ma pilule un soir… Aujourd’hui, j’ai cherché partout pour trouver un test. Les pharmacies, les rues… tout était fermé. Comme si le monde entier s’était ligué contre moi. J’ai couru, paniquée, jusqu’à en trouver un. La notice dit qu’il faut le faire le matin…

— bien, demain matin tu sauras,

— Cette nuit sera interminable. Je vais fixer le plafond, écouter mon cœur cogner. J’ai peur, Catherine. Tellement peur.

Et puis, je connais Max depuis deux mois à peine…

La voix de Catherine se fit douce, solide.

— Ma chérie… respire. Appelle-moi demain matin. Je serai là. Quoi qu’il arrive.

L’appel se coupa. Le silence revint.
Et avec lui, l’ombre d’un destin déjà en marche.

 

Deux jours plus tard.

Lily appelait depuis le bureau, la voix pressée, presque étouffée. Elle avait repoussé ce moment, espérant encore que tout cela ne soit qu’un mauvais rêve. Mais le test était là. Positif.

Elle s’accrochait aux rares erreurs possibles, à l’idée qu’elle avait mal fait, qu’elle tremblait trop, qu’elle pleurait trop pour que ce soit vrai. Elle refusait d’y croire. Pas elle. Pas maintenant. Elle n’avait que dix-huit ans. Sa vie ne pouvait pas basculer ainsi.

Catherine parlait doucement, parlait de médecin, de prise de sang, de certitude à venir.

Lily acquiesçait sans y croire vraiment. Sa gorge était serrée, ses jambes flageolaient. Elle avait l’impression que tout le monde voyait la panique gravée sur son visage.

Elle raccrocha vite. Elle n’arrivait plus à parler.

Demain, peut-être, elle rappellerait.

Et au bout du fil, Catherine serait là.

 

Quelques jours plus tard.

Lily tenait une enveloppe entre ses mains. Le papier froissé tremblait autant qu’elle. Sa gynécologue l’avait reçue entre deux rendez-vous, et maintenant la réponse était là, enfermée, prête à tomber comme un verdict.

Elle n’osait pas l’ouvrir. Son cœur s’emballait. Et si le test s’était trompé ? Et si, au contraire, tout était vrai ? Elle n’arrivait même pas à y penser.

Au bout du fil, Catherine l’invitait à respirer, lui rappelait qu’elle était là.

Alors Lily ouvrit l’enveloppe.

C’était écrit noir sur blanc… Elle était enceinte. Une phrase qui ne semblait pas parler d’elle, comme si la vie d’une autre venait de basculer sous ses yeux. Pas elle. Pas maintenant. Pas comme ça.

Elle pensa aux chiffres, aux statistiques, à l’espoir absurde d’une fausse couche, que son corps déciderait peut-être à sa place. Tout lui semblait trop lourd, trop rapide. Elle sanglotait, épuisée, incapable de savoir si elle était prête à quoi que ce soit.

Catherine évoqua sa mère. Lily secoua la tête. Sa mère était en dépression, depuis le divorce. Elle avait coupé les ponts.

La voix de Catherine se fit douce, presque un murmure. Repose-toi. La nuit porte conseil.

Lily raccrocha, vidée.
Et la peur, elle, resta.

 

Chaque matin, Lily ouvrait les yeux avec cette même boule au ventre, cette oppression qui lui serrait poitrine. Le temps n’apaisait rien ; il resserrait l’étau. Il l’enfermait dans une attente sans issue.

Elle s’était accrochée, presque désespérément, à l’espoir d’une erreur. Un test défaillant. Une méprise née de la panique. Mais la prise de sang avait été sans appel, froide, définitive. Enceinte. Ce mot résonnait en elle comme une condamnation. Il n’y avait plus de fuite possible.

Alors, peu à peu, une pensée interdite avait germé. Une pensée qu’elle n’osait ni formuler ni regarder en face. Et si tout s’arrêtait ? Si son corps décidait pour elle ? Une fausse couche, naturelle, silencieuse, qui effacerait tout sans qu’elle ait à choisir. Que la peur se taise enfin. Que ce cauchemar cesse.

Lily s’accrochait au plus fragile signe qui pourrait annoncer une délivrance. Elle vivait suspendue à cette attente cruelle, ballotée entre une culpabilité dévorante et un soulagement qu’elle redoutait autant qu’elle l’espérait. Prisonnière de son propre corps, de son propre esprit, elle avançait sans repos, rongée par une angoisse qui ne la quittait ni le jour ni la nuit.

 

Quelques jours plus tard.

Lily avait parlé à Max. Et quelque chose s’était brisé.

Elle raconta à Catherine les reproches, la colère, la violence des mots. Il l’accusait, disait qu’elle l’avait piégé, lui avait fait un enfant dans le dos, que tout était de sa faute, qu’elle était irresponsable. Deux mois à peine, répétait-il. Il refusait de la revoir. Il exigeait qu’elle avorte. Chaque phrase était un coup, chaque accusation une blessure de plus.

La colère montait autant que la douleur. Pourquoi porter seule ce poids ? Pourquoi être la seule coupable ? Elle n’avait rien fait exprès. Elle n’acceptait pas d’être traitée ainsi, jugée, écrasée, comme si elle n’avait aucun droit sur sa propre vie.

Catherine l’écoutait, lui disait que ce n’était pas sa faute. Elle n’avait pas à subir cette violence. Mais la peur restait et Lily demanda à Catherine :

— Et si je me trompe ? Et si je prends une décision que je regrette toute ma vie… tu ferais quoi, toi, si tu étais à ma place ?

— Lily… dit Catherine, personne ne peut décider pour toi. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise décision. Il n’y a que celle qui sera juste pour toi. Quoi que tu choisisses, je resterais avec toi.

Lily raccrocha, le cœur encore battant.

La nuit tomba.
Et avec elle, le poids d’un choix impossible.

 

Quelques jours plus tard.

Lily annonça qu’elle avait pris sa décision. Sa voix tremblait, mais les mots étaient clairs. Elle n’avait que dix-huit ans. Elle venait à peine de s’installer seule, ses parents s’étaient séparés et avaient coupé les ponts. Max s’était retiré, refusant cet enfant. Elle se sentait incapable d’enfanter seule. Pas maintenant. Elle n’en avait pas la force.

Alors oui, elle avait décidé d’avorter.

Un silence lourd s’installa entre elles, chargé de tout ce que cette décision contenait.

Catherine ne jugea pas. Elle rappela simplement que ce choix lui appartenait, que sa peur était légitime, que ce qu’elle traversait était d’une violence extrême. Quoi qu’elle déciderait, elle ne serait pas seule.

Catherine disait que l’essentiel était que ce choix soit le sien, et non un choix dicté par l’abandon, la solitude ou la peur.

La peur, pourtant, était là. Immense. Débordante.

Catherine lui promit d’être là, même si le regret venait un jour frapper à la porte. Elles traverseraient tout ensemble.

Lily sanglotait. Elle demanda encore un peu de temps.

La nuit tomba sur sa décision fragile, suspendue.
Et Catherine pensa très fort à elle.

 

Le lendemain

Lily rappela Catherine. Sa voix était fragile, mais une certitude nouvelle s’y glissait.

Elle avait réfléchi. Elle ne voulait pas avorter. Cet enfant, elle voulait le garder. Elle savait que ce serait difficile, que la route serait rude, mais au fond d’elle, c’était clair. Elle ne pouvait pas faire autrement.

Catherine ne posa pas de questions. Elle dit simplement que, si cette décision sonnait juste, alors des solutions existeraient. Qu’elles les trouveraient.

 

Le temps passait, et l’angoisse grandissait. Lily se sentait abandonnée, à la fois par sa mère et Max

Elle était traversée de sentiments opposés, déchirée de l’intérieur. Par moments, cette grossesse lui apparaissait comme un don du ciel. Puis, l’instant d’après, elle devenait un drame intime, une épreuve trop lourde à porter. Lily vacillait sans cesse : un jour persuadée que l’avortement était la seule échappatoire possible, le lendemain convaincue qu’elle devait garder cet enfant.

L’avenir la terrifiait. Se projeter en mère célibataire, sans repères, sans soutien, sans sécurité, faisait naître en elle une peur viscérale. La responsabilité lui paraissait immense, écrasante, presque inhumaine. Submergée par le tumulte des événements, Lily ne savait plus où elle en était. Elle se sentait perdue, à bout de forces.

Un jour, la gorge serrée et les mains tremblantes, Lily appela.

 

Un autre jour

Lily rappela en sanglots. Sa voix se brisait à chaque mot. Elle disait que c’était décidé, qu’elle allait avorter. Elle se forçait à regarder la réalité en face, sa situation précaire, l’absence de père… même si cela lui faisait mal. Max avait peut être raison, garder cet enfant était irresponsable.

Catherine écouta sans juger. Elle lui rappela qu’elle serait là, quelle que soit la décision.

Lily se disait perdue, ballotée entre des élans contraires. Mais cette fois, croyait-elle, elle savait. Elle répéta qu’elle allait avorter.

Catherine lui conseilla de voir son médecin, de se renseigner sur les délais. Non pour presser, mais pour permettre de réfléchir jusqu’au bout, en sachant exactement où elle en était.

Une heure plus tard, Lily rappela. Un rendez-vous était fixé pour le lundi suivant. Elle promettait de rappeler après.

Catherine pensa très fort à elle.

 

 

Le téléphone resta silencieux plusieurs jours.
Catherine, inquiète, se entait impuissante. .

Elle savait que, désormais, aucune parole ne pourrait alléger ce que Lily portait seule.

Ce choix-là ne se partage pas.

Catherine se souvenait des mots de Simone Veil « Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement… Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame et ce sera toujours un drame. »

Le lundi soir, après des heures interminables d’attente, Catherine réussit enfin à joindre Lily.

 

— Bonjour Lily… j’étais inquiète. Comment vastu ?

— Ça va…

— Et ton rendez-vous avec ta gynécologue, ça s’est bien passé ?

— Quel rendez ?

— Celui de ce soir… pour les délais légaux…

— Ah… j’ai complètement oublié.

Un silence.

— Tu vois, Lily…. Tu as ta réponse. Si tu n’avais pas voulu de cet enfant, tu n’aurais jamais oublié ce rendez-vous. Au fond de toi, tu sais ce que tu veux…

 

À cet instant, Catherine comprit : Lily avait choisi. 

Un choix difficile, lourd de sacrifices, mais assumé.

Peu à peu, les angoisses commencèrent à s’apaiser.

Elle avançait enfin, malgré la peur.

Lily posa la main sur son ventre.
Ce n’était ni de la certitude, ni du soulagement.

Juste une décision.

Et avec elle, la fin de l’attente.

 

Quelque temps plus tard

 

Lily portait l’enfant depuis déjà quatre mois,

Le destin plaça sur sa route un homme dont le plus grand rêve était de devenir père.

Ils se mirent en couple et il adopta l’enfant.

Puis ensemble, ils donnèrent la vie à un second enfant.

 

Ce récit n’est pas un conte. C’est une histoire vraie.

 

 

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