LA NOUVELLE

 

 

 

 

Nita Le Pargneux

Janvier 2026

 

LA VEILLE

 

 

 

Il se dressait sur le rocher, immobile face à l’océan, comme une frontière entre deux mondes. La porte du sas, lourde et robuste, gardait le silence du lieu. Derrière elle, l’air était chargé d’humidité et de sel. Des vestes cirées, raides et salées, pendaient aux crochets métalliques, comme si elles portaient encore le poids des tempêtes passées. Le vent s’engouffrait par les fissures.

En montant quelques marches, l’odeur de bois chauffé et de sel s’intensifiait. La salle de vie s’ouvrait alors, petite mais dense. Un poêle en fonte, deux chaises robustes, une table, des étagères regorgeant de provisions. Le placard métallique contenait des outils disposés avec précision. Dans un angle, deux lits étroits, séparés par un simple rideau en toile, et sur une tablette des carnets jaunis, fragiles comme des souvenirs d’un autre monde. Un massif bloc d’argile brune, posé sur un billot près de quelques ciseaux et gouges, laissait déjà entrevoir une silhouette penchée vers l’ailleurs. Peut-être la figure de proue d’un navire imaginaire ?

L’escalier en colimaçon, resserré, serpentait vers le sommet. La lumière, grise et diffuse, glissait sur les murs, dessinant des ombres mouvantes. Chaque pas résonnait dans toute la tour, comme un écho du temps et de l’océan.

On arrivait ensuite à la salle des mécanismes, circulaire et étroite. Les engrenages en laiton brillaient sous un voile d’huile, les poulies et la chaîne de poids descendaient lentement. Aux murs, outils et chiffons suspendus méticuleusement. Le silence de la pièce semblait presque vivant, comme si les mécanismes eux-mêmes respiraient, prêts à se mettre en mouvement au moindre ordre de la lumière.

Enfin, la lanterne. Le coeur de sa vie.

La lentille de Fresnel trônait au centre, massive et cristalline, tournant lentement sur son palier graissé. Les lampes à huile, mèches et réservoirs métalliques étaient soigneusement alignés, entourés de petits outils pour les ajuster. Les reflets se démultipliaient sur la lentille, la lumière jouant avec les objets, les murs et l’océan, vaste et mouvant, qui entourait la tour. Une porte s’ouvrait sur une galerie qui faisait le tour de la lanterne, bordée d’une épaisse rambarde dominant l’immensité.

Chaque espace du phare respirait avec la mer. Le bois, la pierre, le métal vibraient sous le grondement des vagues. Chaque objet semblait porter la mémoire des gestes répétés, des attentions minutieuses et de la vigilance quotidienne.

Le phare vivait.

 

Manech se voûta un peu pour sortir sur la galerie, la porte était basse et lui très grand. Il voulait seulement prendre l’air du matin, aux premières lueurs de l’aube, avant d’éteindre les feux.

Immobile face à l’océan, il réalisait qu’avec le phare, il était le dernier point fixe avant que tout ne devienne mouvant, comme un seuil, une frontière entre deux mondes.

Ici, il se sentait chez lui, peu d’espace à l’intérieur, l’immensité dehors. Comme toujours, son regard vert cherchait tout signe de vie humaine, ailleurs, plus loin !

Le monde était là, sous ses yeux.

Manech balaya lentement l’horizon, s’attarda sur une ligne sombre, compta sans y penser le rythme des éclats.

Quand tout lui parut en ordre, seulement alors, il tourna le dos à la mer.

 

Oui, il l’avait choisie cette vie. Du moins, il le croyait. Il avait tant de fois écouté les récits de son grand-père, gardien avant lui et si fier de l’être ; un sacré bonhomme le Maël Le Floch, maître de phare pendant quinze ans et puis, obligé de s’arrêter, « problèmes de santé » avait-on dit aux Ponts et Chaussées. De cela, Maël parlait peu. Revenu définitivement à terre, il s’était retiré en lui-même peu à peu, il parlait moins, son regard s’était absenté. Plus tard, il n’avait plus parlé du tout.

Manech restait fasciné par ses histoires, et la phrase du vieux Maël revenait souvent dans sa tête : « J’étais Maître de Phare ! » C’était vrai, il avait été nommé Maître peu de temps avant ses soucis.

Manech avait docilement épousé la vie de son grand-père, il en était fier et l’aimait.

Les jours et les nuits se succédaient, différents toujours, selon l’humeur de la mer et sa propre fatigue.

Par temps calme, chaque matin, il commençait par écouter.

Le vent, d’abord — sa direction, son humeur.

Puis la mer, large, régulière, sans plainte apparente.

Rien d’inquiétant. Il détaillait mentalement, comme on coche une liste invisible.

Il descendait les marches une à une, le bois grinçait toujours au même endroit. Il savait où poser le pied.

Il savait tout.

Il vérifiait les niveaux, les mécanismes, la propreté du verre.

Chaque geste avait sa durée exacte. Ni trop lent. Ni trop rapide.

La précision était une forme de respect.

On ne veille pas à moitié.

À midi, il mangeait peu. Debout, souvent. Un morceau de pain, du fromage.

Il regardait la mer sans vraiment la voir.

Ce n’était pas un paysage : c’était une responsabilité.

L’après-midi, il reprenait les contrôles. La lampe, les réflecteurs, la rotation. Il essuyait, réglait, ajustait.

Même quand tout allait bien, surtout quand tout allait bien, il inspectait et notait consciencieusement ses gestes, l’état de la mer et du phare sur le livre de bord.

Le danger commence toujours quand on croit que rien ne peut arriver.

 

Après les vérifications et quelques heures de sommeil, Manech avait du temps pour lui. Un temps qu’il consacrait surtout à la sculpture, au modelage, du bois ou de la terre. Il se sentait bien dans cette activité, il avait déjà réalisé plusieurs statuettes qui avaient eu du succès à terre. Un buste de marin fixant l’horizon, et puis surtout un corps de vieille femme, décharné, usé par les ans et la vie. Sa mère, peut-être. La seule femme qu’il ait vraiment aimée.

Cette fois-ci, il avait attaqué son bloc de terre sans réel projet, simplement pour occuper ses mains pendant les veilles. L’argile cédait sous la pression exacte de ses doigts, docile, presque vivante. Il aimait cette résistance juste, cette matière qui acceptait la forme sans la discuter. Il travaillait lentement, dans le même rythme que la lumière du phare, sûr de ses gestes, sûr de lui. La figure naissait sans surprise. Tout était à sa place. Lui aussi.

Il parlait parfois à voix basse. Pas à quelqu’un. À l’argile, à la lumière, au métal, au temps. Des phrases simples. Utiles.

 

Quand le soir approchait, Manech faisait une dernière ronde.

Les gestes du crépuscule n’étaient pas ceux du matin : plus lents, plus attentifs.

La lumière demandait alors qu’on la traite comme une promesse fragile.

Il sentait son corps se resserrer.

C’était l’heure la plus exigeante. La veille commençait vraiment là.

Il allumait la lampe avec une attention presque religieuse. Le premier éclat traversait l’air, cherchait l’horizon. Manech suivait sa course, comptait, vérifiait, attendait le retour.

Trois secondes.

Le noir.

Puis de nouveau la lumière. Encore.

La nuit pouvait venir.

Il était prêt. Il restait là, droit, immobile, présent à l’intérieur du rythme.

Le monde passait. Les navires passaient.

Lui restait.

Tout au long des vingt-quatre heures, il notait dans le livre de bord :

7 h 50 – Extinction du feu. Ciel clair. Vent faible E.-S.-E. Mer belle. Lentilles propres. Aucun incident pendant la nuit.

16 h 45 – Inspection du matériel. Mécanisme de rotation vérifié, lubrification faite. Réservoir contrôlé. Visibilité excellente.

18 h 05 – Allumage du feu. Mèches réglées. Flamme nette et régulière. Vent E., faible. Mer calme.

23 h 30 – Veille. Flamme stable. Aucun passage signalé. Silence complet. Conditions inchangées.

 

Il devait tenir ! Assurer ! Une vie dure, qui vous tenait totalement, corps et âme.

Veiller, c’était cela.

Être là pour ceux qui ne le verraient jamais.

 

 

 

Son corps s’était adapté aux cadences de la veille, les quarts étaient longs, six heures qui s’éternisaient par mer calme, qui filaient à toute allure par gros temps ! Et parfois, pas de repos pendant plusieurs nuits consécutives, il fallait être deux pour tout assurer. « Le gamin », comme il l’appelait, était novice, gardien de 6ème classe, Manech était chargé de le former. Il aimait beaucoup cette transmission qu’il assurait, comme tout, avec rigueur et élan. Le jeune n’était pas encore sûr, Manech ne se reposait pas sur lui et l’avait enjoint de l’appeler systématiquement en cas d’inquiétude. Judes était un garçon consciencieux, qui aimait déjà son travail ! On pourrait compter sur lui ! Et puis, il parlait peu ! Ce qui allait bien à Manech !

 

La semaine précédente avait été difficile, trois jours de tempête furieuse et déchainée. « Le gamin » avait eu son baptême, trois nuits et trois jours à l’affût, sans dormir vraiment, Manech lui avait donné seulement quelques moments de pause, mais la tension n’avait même pas pu se relâcher tant le danger menaçait.

La tempête était montée sans colère, comme ces silences qui précèdent les grandes décisions. D’abord un vent puissant, encore respirable, puis une houle lourde, insistante, qui frappait l’éperon rocheux avec la patience d’une bête sûre de sa force.

Manech l’avait sentie approcher. Il ne dormait jamais vraiment les nuits de mer agitée. Il se reposait par fragments, assis, le dos calé contre le mur épais, l’oreille tendue. Le phare parlait avant même que le vent ne hurle : un frémissement dans la maçonnerie, une plainte basse dans l’escalier en colimaçon, le verre de la lanterne qui chantait très doucement, comme un bol qu’on effleure.

À ce moment-là, Judes l’avait appelé, inquiet.

Il s’était levé. Ses gestes étaient exacts, anciens. Chaque pas connaissait sa place.

Le corps savait avant la pensée.

Dehors, la nuit était pleine. Pas noire : pleine. Gonflée d’eau, de vent, de sel. La mer ne se distinguait plus du ciel. Tout était en mouvement, même l’obscurité. Les vagues montaient haut, trop haut, et retombaient en masses disloquées qui faisaient trembler la roche. À chaque choc, le phare vibrait comme une cage thoracique.

Manech était monté jusqu’à la lanterne. La lumière tournait. Fidèle. Quatre éclats, une pause, quatre éclats encore. Le rythme ne devait pas changer. Jamais. Il avait vérifié le mécanisme, posé la main sur le métal tiède, comme on vérifie le front d’un enfant fiévreux. Tout tenait. Tout résistait.

Alors la tempête entra vraiment.

Le vent trouva une prise, se mit à hurler en longues rafales qui semblaient chercher une faille, une hésitation. La pluie arriva de biais, fouettante, invisible, et pourtant chaque goutte frappait avec la netteté d’une aiguille. Le phare n’éclairait plus seulement la nuit : il la fendait. Le faisceau s’ouvrait un chemin dans l’épaisseur mouvante, revenait, repartait, obstiné.

Manech restait debout.

Il aurait pu redescendre, se caler dans la pièce basse, attendre. Mais quelque chose l’en empêchait. Une vigilance ancienne, presque animale. Comme si quitter la lanterne, même un instant, c’était trahir. Il restait là, immobile, les mains posées sur le rebord, le corps offert aux secousses.

La peur n’était pas une pensée.

C’était une tension sourde, logée dans la nuque, dans la mâchoire serrée. À chaque rafale, une question muette traversait son corps : ça tiendra ?

Et la réponse venait, non pas en mots, mais dans la continuité du mouvement, dans la lumière qui revenait, intacte.

Par instants, entre deux assauts, un silence relatif s’installait. Un faux répit. Alors il entendait autre chose : son souffle, trop fort, le battement de son cœur, et, plus profondément encore, une solitude vaste, nue, qui ne devait rien à la tempête. Une solitude qui était là avant, et qui resterait après.

Il pensait aux hommes en mer.

Il ne les voyait pas, ne les connaîtrait jamais. Mais ils existaient, quelque part dans cette nuit broyée, accrochés à un cordage, à une voile, à un espoir minuscule.

La lumière n’était pas pour lui. Elle était pour eux. Cette certitude le tenait droit.

La tempête dura trois jours.

Le temps se dissout quand le monde se réduit à tenir.

Bien sûr, dans ces jours de tempête Manech n’avait pas de temps pour lui, l’argile l’attendait.

La mer continuait de battre, mais plus lentement, comme un cœur fatigué. Le jour ne venait pas encore. Il n’y avait qu’un gris incertain, une respiration plus large.

Avant de faire une pause, il vérifiait le livre de bord sur lequel il avait détaillé les gestes de la journée et les humeurs du temps :

6 h 20 – Extinction du feu. Vent O.-N.-O. fort à violent. Mer très grosse. Visibilité réduite. Flamme tenue malgré les rafales. Lentilles propres.

9 h 10 – Inspection rapide de la lanterne. Vibrations sensibles dans la tour. Aucun dégât constaté. Vent forcissant.

12 h 00 – Tempête établie. Vent O. violent. Mer grosse à très grosse. Paquets de mer fréquents. Tour secouée. Aucun navire visible.

15 h 30 – Nouvelle inspection. Mécanisme de rotation contrôlé. Graissage renforcé. Réservoir vérifié. RAS.

17 h 45 – Allumage du feu. Flamme vive. Ajustement immédiat des mèches concentriques en raison des courants d’air. Vent très violent. Pluie battante.

21 h 00 – Veille. Flamme stable mais nerveuse. Vibrations constantes. Bruit de la mer très fort.

Rafales violentes. Léger vacillement du feu. Correction apportée. Lentilles nettoyées à nouveau.

23 h 40 – Visibilité nulle. Aucun passage observé. La tour tient.

2 h 15 – Flamme tenue. Nouvelle montée de vent. Surveillance accrue.

4 h 00 – Tempête persistante. Ajustement fin des mèches. Consommation d’huile élevée.

6 h 05 – Vent toujours violent. Mer désordonnée. Aucune avarie.

6 h 50 – Dernière ronde avant l’aube. Flamme régulière malgré les rafales.

7 h 40 – Extinction du feu. Tempête toujours en cours. Nuit difficile. Le feu a tenu.

 

Manech avait froid maintenant. Un froid qui montait après coup, quand la tension lâche. Il regardait la lumière tourner encore, inlassable, et quelque chose en lui se fendillait légèrement. Pas assez pour s’effondrer. Juste assez pour sentir.

Il savait, fugitivement, que le phare, lui, survivrait.

Et que lui — peut-être — n’était que de passage.

Mais déjà il se levait de nouveau.

La lumière tournait.

Le devoir aussi.

 

 

 

 

 

La relève avait eu lieu la veille.

Une rotation de quinze jours. C’est long !

Rentré chez lui, depuis la maison de pêcheur héritée de ses parents, Manech descendit au village. À cette heure-là, il y trouverait sûrement un copain d’école, il pourrait parler, écouter, boire un verre, vivre comme tout le monde !

La jetée était presque vide. La mer montait doucement. Un goéland tournait, criant sans raison.

Il alla jusqu’au bout, comme il le faisait toujours.

D’ici, la mer n’était plus une chose à surveiller.

Elle était là, simplement, mouvante, offerte, envoûtante.

 

La femme se tenait un peu à l’écart.

Seule.

Appuyée contre le garde-corps, le visage levé vers le large, elle attendait la vedette.

Elle regardait la lumière du phare, déjà allumée malgré l’heure encore claire.

Il s’arrêta.

Il sut, avant même de la voir vraiment, qu’elle regardait cela.

Ce qu’il gardait.

Il resta immobile.

Il n’avait aucune raison d’être là plus longtemps. Il ne bougea pas.

Elle se retourna. Le vit.

Le reconnut aussitôt — à sa manière de se tenir, à cette immobilité attentive qu’il ne savait pas quitter.

Pendant une seconde, ils se regardèrent sans rien dire.

Puis elle sourit. Un sourire franc, presque étonné.

Et elle rit.

Un rire bref, clair, sans retenue.

Comme si la situation l’amusait :

l’homme du phare, descendu là, devant elle !

Comme si elle avait perçu, dans sa raideur même, quelque chose de touchant.

Manech sentit la chaleur lui monter au visage.

Il détourna les yeux.

Ce n’était pas un rire moqueur. Il le comprit aussitôt.

C’était un rire d’accueil.

— Je vous vois souvent d’en bas, dit-elle.

— Le phare, c’est vous !

 

Il hocha la tête.

— Il tient bien, ajouta-t-elle, simplement.

Il ne sut quoi répondre.

Personne ne disait jamais cela. Tenir !

La vedette approchait. Le bruit du moteur s’élevait déjà.

Elle se tut.

Le rire s’était éteint, comme s’il n’avait pas insisté.

 

— Bonne journée, dit-elle, on se reverra peut-être ?

— Je m’appelle Katell !

— Manech.

Il s’éloigna.

 

 

 

 

 

 

Le phare l’attendait là-bas  en mer, silencieux, immuable.

Manech assurait la prochaine relève, il reprit ses gestes, comme toujours :

chaque corde, chaque marche, chaque cliquet.

Rituel intact. Lumière intacte.

Puis, quelque chose glissa entre les éclats.

Un souffle, léger, qui n’appartenait ni au vent ni à la mer.

Un rire, bref, clair, presque étonné, qui se perdit aussitôt dans le vent.

Il ne savait pas comment le prendre. Il resta figé une seconde, la burette d’huile à la main.

Le rire revenait, ou peut-être ne l’avait-il jamais quitté.

Il sentit un vertige — pas celui de la mer, pas celui du vent, mais celui d’un monde qu’il ne pouvait pas contenir.

Il continua pourtant.

La lumière tournait. Le rythme du phare l’exigeait.

Une partie de lui restait en bas, avec ce rire, dans cette présence qu’il ne pouvait atteindre.

C’était un monde auquel il n’avait jamais eu accès. Un monde qui riait.

Et lui, là-haut, savait qu’il ne pouvait plus tout garder.

Manech comprit alors — sans oser se le dire — que cette journée n’était plus tout à fait semblable aux autres.

Mais il continua.

Parce qu’il savait faire cela. Parce qu’il n’avait jamais appris autre chose.

La nuit pouvait venir. La lumière tournerait.

Et quelque part, en contrebas, quelqu’un riait encore.

Rituel intact. Lumière intacte.

Lui seul manquait.

Depuis son retour au phare, il avait hâte, chaque jour de retrouver son argile ; il avait d’ailleurs déplacé la terre jusqu’à la salle des mécanismes, ce qui lui permettait de la regarder souvent et de projeter ses prochains gestes. Parfois même, il modelait en dehors des heures dédiées, comme si un élan irrépressible l’animait.

Pourtant, quelque chose avait changé. La terre se creusait plus vite qu’il ne l’avait prévu, certaines lignes se déplaçaient malgré lui. Il corrigeait, revenait, insistait. Les bras de la figure s’ouvraient, presque malgré lui, tendus vers un point qu’il ne voyait pas. Il se dit que ce n’était rien. Une fatigue passagère. Mais il restait troublé par cette forme qu’il n’avait pas exactement décidée.

Manech accroupi devant la lentille, tenait le chiffon humide entre les doigts. Chaque éclat passait et il le comptait, comme toujours. Un… deux… trois…

Il cligna des yeux, regarda encore. Il ne savait plus.

Et soudain, il entendit, dans le pli d’un souvenir, le rire clair de Katell. Il sourit malgré lui, oubliant un instant le feu, oubliant le rythme. Les éclats continuaient, réguliers, immuables, mais son esprit vagabondait. Il s’arrêta, cligna des yeux, reprit le comptage. Quatre ? Trois ? Peu importait, il fallait continuer, mais la chaleur de ce rire restait collée à ses oreilles, comme si la mer elle-même l’avait capté.

Le vent s’était levé, une rafale fit trembler la rambarde. Il serra les dents, et ses doigts crispés glissèrent sur le chiffon, redressant la lentille pour s’assurer qu’elle était immobile. Tout était à sa place. Tout était en ordre. Les mouettes criaient au loin, il leur répondit machinalement. Les cris semblaient se superposer aux éclats, et pendant un instant il crut entendre un décalage.

Non, tout allait bien. Il inspira longuement et secoua la tête.

Pourtant, quand le feu passa, il ne sut plus s’il avait vraiment compté trois ou quatre…

Sur le livre de bord, il avait écrit :

7 h 40 – Extinction du feu. Vent S.-O., faible. Mer peu agitée. Lentilles propres. Flamme tenue toute la nuit. Nuit claire.

16 h 30 – Vérification du réservoir. Niveau correct. Mèches en état. Ajustement non nécessaire.

17 h 55 – Allumage du feu. Flamme nette. Vent S.-O., faible. Mer calme.

19 h 40 – Veille. Flamme stable. Aucun passage observé. Observation prolongée du foyer. Le rire entendu hier revient à l’esprit. (Noté par erreur.)

20 h 05 – Correction de la ligne précédente.

22 h 30 – Veille. Conditions inchangées. Flamme régulière. Attention maintenue.

1 h 50 – Rien à signaler. Vent constant. Mer calme. La flamme paraît stable.

5 h 35 – Derniers contrôles avant l’aube. La lumière tient.

Pour la première fois de sa vie de gardien, Manech avait rayé une ligne.

Il ne voyait plus que la rature sur la page témoin.

Les jours et les nuits suivants, il travailla davantage sa sculpture. Trop. L’argile se fendillait sous ses doigts, parfois molle, parfois dure, imprévisible. Il appuyait plus fort, la figure ne cessait pourtant de lui échapper : des bras trop ouverts, une inclinaison qu’il n’avait pas voulue. Il recommençait, effaçait, reconstruisait. Une inquiétude sourde s’installait.

Il ne savait plus.

La mer ne cessait de frapper le rocher. Chaque éclat du phare paraissait plus lent, plus lourd. Manech resta un instant à la lentille, la main sur le métal froid, et sentit un frisson lui remonter le long du bras. Il avait compté… Combien ? Peu importait, rien ne semblait plus correspondre à ce qu’il avait cru.

Le vent hurlait, soulevant des gerbes d’eau et de mousse. Il s’accrocha à la rambarde, le dos tremblant, et murmura encore :

— Tiens bon… tiens bon… La voix lui sembla étrangère. Était-ce Maël qui parlait ?

Il se pencha sur la lentille, inspecta chaque engrenage, chaque boulon, et recommença le comptage. Le feu était fidèle, comme toujours. Et pourtant… quelque chose, en lui, s’échappait.

Il monta, redescendit, remonta. Chaque geste, qui jadis était simple, pesait maintenant sur ses épaules comme un fardeau invisible. Le souffle court, il s’arrêta au sommet de l’escalier. Les vagues éclataient, le phare vibrait, et il sentit la ligne ténue entre contrôle et chaos se distendre.

 

Rien ne s’était passé. Et pourtant… rien n’était comme avant. Le rituel, le comptage, la lumière… tout semblait glisser sous ses doigts. Et avec ce glissement, une certitude : demain, rien ne serait simple.

 

 

 

 

 

Parfois, sous ses doigts, une forme surgissait qui le déstabilisait.

Une cambrure trop juste, une tension tenue entre creux et relief, comme si la terre avait soudain trouvé un souffle. Ce n’était rien de précis, rien qu’il aurait su décrire, mais c’était trop vivant pour être innocent. Il s’en détournait aussitôt, le regard fuyant, avec cette sensation aiguë d’avoir franchi une limite invisible. Pourtant ses mains y revenaient, presque malgré lui, plus lentes, moins sûres, cherchant à retrouver ce point exact où la matière avait frémi.

Il ne savait pas ce qu’il tentait de faire naître — aucune image claire, aucun visage — mais son corps, lui, reconnaissait l’élan. Une chaleur sourde montait, logée dans la paume, dans la poitrine, mêlant honte et nécessité.

Alors il écrasait la forme, la brouillait, la noyait dans l’ensemble.

Puis il recommençait.

Rien ne devait rester. Rien ne devait dire ce qui avait failli apparaître.

 

La relève arrivait le lendemain, et Manech s’en réjouissait. Katell lui manquait. Ils ne s’étaient encore rien dit, mais il avait envie de la revoir. Pour la première fois en dix ans, l’idée de retrouver quelqu’un s’imposait à lui.

Le roulement avait été long. Quinze jours sur ce caillou, et dans sa tête cette fêlure nouvelle : il n’était plus tout à fait seul. Cette femme rencontrée peu avant la prise de quart revenait dans ses rêves ; dans la veille aussi, sans qu’il y prenne garde. Depuis dix ans, il n’y avait eu que la mer, le phare, la lumière à tenir.

Les premiers jours avaient été calmes. La mer docile, les nuits sans heurts. Il sifflait parfois en répondant aux mouettes. Bientôt la terre. Il se surprenait à imaginer une autre rencontre. Katell avait dit : « on se reverra peut-être ? »

En nettoyant la lentille avant le quart de nuit, il aperçut les nuages. Lourds, bas, à l’horizon. Il détourna les yeux. La frégate accosterait demain. Il partirait.

Mais à la tombée de la nuit, les cumulus s’amoncelèrent. Le vent fraîchit, la houle se leva. Les vagues frappèrent le rocher. Le phare vibra. La tempête était là.

 

Alors sa colère monta. Sourde, brutale. Tout ici se décidait sans lui. La mer, le ciel, l’attente. Il fallait se plier. Toujours. Il frappa du pied contre la table, envoya le pain contre le mur.

— Maudit… La colère raviva un souvenir ancien : cinq jours d’attente avant que la chaloupe puisse accoster, cinq jours pour pouvoir enterrer sa mère.

 

Demain, la relève ne viendrait pas. Il le savait déjà. Combien de temps faudrait-il attendre encore ? Il pensa un instant à partir quand même, puis la pensée se dissipa. Il n’y avait rien à faire.

Katell s’éloigna. Pas effacée — repoussée.

Devant lui, il n’y avait plus qu’une longue nuit de veille, et la mer à tenir.

2 h 40 : Tempête toujours en cours. Nuit difficile. La relève n’accostera pas. Le feu tient.

 

 

 

 

 

Ce matin-là, les mots se bousculaient dans sa tête. Il était seul. Il se parlait à voix basse.

Il en avait assez. De cette vie qui n’avait de sens que par le feu, par l’erreur impossible. Assez de ce titre de Maître qui ne laissait place à rien d’autre. Trente-cinq ans. Pas de femme. Pas d’enfant. Plus de parents. Seulement le devoir, immense, écrasant. Rester. Tenir. Assurer la lumière.

 

Personne ne savait que, quelques jours après avoir rencontré Katell, quelque chose avait cédé.

Une nuit, il n’avait plus été lui-même. Comme le vieux.

La même peur, la même confusion, le même vertige.

Il ne pouvait plus tenir. Il était monté sur la rambarde. Le vent, le vide, le rocher en contrebas. Il avait fermé les yeux.

Le gamin était arrivé. Il l’avait tiré en arrière.

Depuis, la honte ne le quittait plus.

Gardien et prêt à tout lâcher ! À trahir même le feu !

Le gamin avait pleuré, et juré de se taire.

Chez les Le Floch, on était forts, disaient les gens.

Alors quand on ne l’était pas, on se taisait.

 

 

 

 

 

Quand Manech ouvrit la porte du phare, encore engourdi par la veille, l’air salé lui fouetta le visage. Mais ce matin-là, quelque chose n’allait pas. Le silence était trop lourd, trop net. Quand il leva les yeux vers la lanterne, son souffle se coupa.

Des oiseaux de mer, éclatés, écrasés contre le verre tournant de la lentille. Plumes collées, ailes ouvertes comme pour voler encore, yeux figés dans un instant qu’il ne comprenait pas. Il recula d’un pas, les mains crispées sur la rambarde.

Dehors, le monde s’était fissuré.

Il toucha la vitre, tremblant, passa le chiffon sur une aile collée, comme pour effacer la présence des morts. Les plumes froissées semblaient s’accrocher à lui, à son souffle, à sa peur. Le vent soufflait à nouveau, et les vagues éclataient contre le rocher avec un bruit sourd. Le phare vibrait, la lumière tournait… et Manech sentit que tout pouvait basculer à tout instant.

Une colère sourde monta, mêlée à l’effroi. Le feu brillait, mais son esprit tanguait. Il inspira, tenta de reprendre le contrôle, mais la mer, les oiseaux, le phare, le silence… tout criait qu’il n’était plus seul avec ses gestes, qu’un monde plus fragile s’était invité dans sa veille.

 

L’argile ne lui obéissait plus, il ne chercha plus à la corriger. Elle séchait lentement, gardant les traces de ses doigts, ses hésitations, ses élans. Il sut qu’il n’irait pas plus loin. La figure resterait ainsi : inachevée, tendue vers autre chose, mais immobile. Il la laissa sur la table, non comme une promesse, mais comme un rappel. Elle n’ouvrait aucun passage. Elle disait seulement ce qui avait eu lieu—

et ce qui ne se vivrait pas.

Une odeur de terre humide persistait sur sa peau. Même lavées, ses mains s’en souvenaient. Personne ne verrait ces figures inabouties, ces formes retenues à la lisière du jour. Elles demeureraient enfouies, là où la lumière n’entre pas. Quelque chose avait pourtant pris place en lui, dense et silencieux, comme un poids tenu. Il apprit à marcher avec, à le garder sous la surface, comme on maintient une braise sous la cendre. Rien ne devait flamber. Rien ne devait paraître.

La figure de proue affronterait seule la vie.

 

 

 

 

 

Il lui restait la mer. Comme une maîtresse exigeante. Indispensable. Elle le tenait.

Manech se taisait.

Puis il se dit que parler le libèrerait peut-être. Dire la peur, la folie du vieux, la sienne.

Délaissant l’argile, il prit un crayon et se mit à écrire pour lui, seulement pour lui :

« Je veille, la mer est douce, le feu tourne, j’ai recommencé à sculpter ma figure de proue. Fine mais puissante, presqu’ailée… la femme me parle… mais, je pars sans m’en rendre compte dans mes songes.

Alors j’arrête.

J’écris.

Katell, depuis notre rencontre sur la jetée, je ne me reconnais plus !

Le comptage, les gestes… Je ne sais plus !

Vos paroles sont en moi, je revois votre sourire…

Je frémis et puis tout s’enflamme  quand vous dites « Nous nous reverrons sûrement ? »

Voilà, Katell, il faut que vous sachiez. Avant. 

Je ne suis pas libre ! Plus libre de rien !

Je suis engagé et je ne décide pas.

Katell… si je vous aimais — non… je ne peux même pas écrire cela. 

Je n’arrive plus à maitriser mes pensées ni mes actes. Je n’ai pas le droit !

Comment vous oublier ?

Je sens la colère à la pensée que vous pourriez  sourire ainsi à un autre ! Non ! Katell, Non !

Je dois vous oublier. Je me le répète. Je dois.

Votre Manech, Maître de Phare

 

 

 

 

 

 

 

Cette nuit-là, Manech  monta encore vers la lentille, la main crispée sur le chiffon, les yeux rivés sur le feu. Il compta les éclats, encore, encore… Il n’en était plus sûr.

Le vent s’était levé, et chaque rafale faisait vibrer le phare. Les ombres des vagues s’allongeaient sur le rocher, comme si elles cherchaient à le retenir. Il murmura à voix basse :

— Tiens bon… pas maintenant…

Et quand il se releva, il sentit son cœur battre trop fort, ses doigts engourdis. Il regarda l’horizon, cherchant une ligne qu’il pourrait mesurer, contrôler… rien. La mer n’attendait pas. Le feu continuait son rythme fidèle, immuable.

Mais lui… lui, il doutait de tout.

Chaque éclat semblait lui glisser entre les doigts. Il savait que tout allait bien, que le feu brillait toujours. Et pourtant, il devait recommencer, encore.

Il s’arrêta enfin, haletant, la nuque raide. Le souffle de la mer, le cri des mouettes, le claquement des volets… tout était réel. Tout. Et pourtant, rien ne lui appartenait plus.

Les marches étaient humides pour rejoindre la lanterne. Il posa la main sur la rampe, comme toujours. Le feu tenait. Il nota l’heure dans le carnet. L’état du ciel. La direction du vent.

Au moment de refermer le registre, il s’arrêta.

Une rature. À peine visible. Une pensée qu’il avait rayée.

Il la laissa là, pourtant, muette.

Il compta les éclats.

Rien ne devait faillir.

Il s’arrêta devant la rambarde. Pas par hésitation. Par habitude.

Le métal, froid, lisse, poli par des années de mains, semblait retenir quelque chose de lui.

Il se souvenait. Du jour où ce geste avait failli tout emporter.

De la mer immense qui avait regardé avec indifférence.

Aujourd’hui, rien ne l’attirait.

Aucun vertige.

Seulement la mémoire d’un basculement qu’il avait contenu.

Le corps savait avant l’esprit.

On peut rester vivant et se retirer de soi-même.

 

Il posa la main sur le métal.

Lisse. Immuable.

Le monde continuait autour, vaste et indifférent.

Une phrase du vieux Maël revint, suspendue, bancale :

« On croit tenir la lumière. C’est elle qui nous tient. »

Manech comprit.

Il n’était plus l’âme du phare.

Il ne le serait plus jamais.

Il pouvait encore veiller. Accomplir les gestes. Maintenir la lumière.

Mais ce que la lumière éclairait, il n’en faisait plus partie.

 

Très loin, un éclat de rire traversa l’air.

Katell.

Fragile. Claire.

Le vivant.

Pas pour lui.

Juste là, comme un souffle qu’on entend et qu’on ne peut saisir.

 

Manech se redressa, fit les gestes consacrés.

Chaque corde. Chaque marche. Chaque cliquet.

Tout à sa place.

Rituel intact. Lumière intacte.

Mais lui, Manech, dépossédé.

 

« Je veille.

C’est tout ce que je sais faire.

Je sais garder la lumière.

Pas ce qu’elle éclaire. »

 

Un rire, très loin, s’était éteint.

 

Le phare avait perdu son âme.

 

 

Arielle Pasteau

2020

 

Les embaumantes de Saint-Aignan-sur-Cher.

 

 

Pour châtrer les écrevisses, il faut saisir l'écaille du milieu de la queue et tirer.

Ça tire un boyau.

Alors que je m'en allais, je les ai vus partir qui conduisaient le deuil.

C'est l'enterrement de maître Jean Sébaste Dumont aujourd'hui. Ils sont déjà face au caveau. Ils ont

fermé l'étude avec un écriteau. Il y a le comptable. Il y a les fils. Et du monde.

Il y en a du monde, des gerbes et des couronnes. Des plaques de reconnaissance éternelle. Ça

condoléance, ça condoléance.

C'est que le notaire était aussi, sur la fin, le maire. Du parti des Socialistes Indépendants. Il avait

plusieurs casquettes : « Monsieur le Notaire », « Monsieur le Maire ». Comme notaire, il en avait

même encore d'autres. Pour mettre bien en ordre les affaires des gens, par exemple. Des affaires

d'argent. Il était aussi un peu banquier. Il rendait des services.

Ça gargouille dans mon seau, j'ai une belle pêche. Aujourd'hui, je suis content.

Je reviens par la voie de chemin de fer, tout du long je rencontre des pieds-de-veau tachetés et

visqueux pour attrapper les mouches qui y vont voir.

Elles ont qu'à pas y aller.

Pied-de-veau - Arum maculatum - Gouet, pain-de-pourceau

1Il y a des raccourcis par les bois moussus qui longent le Cher et c'est selon : les sceaux de Salomon,

et les grandes berces. C'en sont des qui ne sentent pas. L'herbe pour les lapins à cueillir. Et mon

seau et l'attirail qui bringueballent à mon guidon. La consoude pour faire le purin des tomates. Dans

le creux des cressonnières, plus loin, les pervenches qui ne servent à rien qu'à faire joli et bleu. Les

anémones Sylvie elles, elles font blanc. Voilà, là c'est vraiment la fête du blanc. Les buis qui

m'écœurent à cause de leur odeur. Mais ça me plaît de les sentir, puisqu'ils sont là aussi pour servir

l'église. La ficaire jaune pas possible : qui soigne et qui tue.

J'en ai emmené des gens par là, dans le temps. À la nuit. Il ne fallait pas le dire.

Le notaire me l'avait demandé. Il ne fallait pas faire de bruit.

Il y avait même des enfants. Je me souviens de deux petites filles. Même, elles étaient jumelles.

Sceau de Salomon, grenouillet

La maison prend l'air. Elle est ouverte à l'ombre et au soleil, à travers les cils odorants des bouquets

de tanaisie. Toujours, pour rentrer, machinalement, je dis « T'es-ti-là ! » pour prévenir ma mère.

Mais comme ma mère, elle n'y est plus, je peux entrer.

Chaque dimanche je remonte la grande horloge. 13 tours à gauche, 13 tours à droite. Je n'ai pas

besoin de monter sur le tabouret. Ma mère avant, oui. Ce sont les corvées qui me reviennent

maintenant. C'est dans la maison.

Moi, je préfère le jardin c'est plus mon domaine. Je soigne les poules. Je les enferme, je les déferme.

Je les enferme, par peur du renard, le malin, le filou.

Comme les chansons d'avant, « Petits bergers jolies bergères, innocents joueurs de pipo quand vos

moutons se désaltèrent à l'onde claire d'un ruisseau... » *. Je les sais encore.

2Il n' y a plus besoin de ramasser les ordures que les gens mettent à leur porte. Maintenant il y a un

Syndicat des Communes qui fait ce que je faisais. Mais je l'ai assez fait. C'est pas plus mal. C'est

pas plus mal.

Moi, à vélo je ratissais la commune et les écarts avec la cariole. Le mardi et le jeudi ; même les

jours fériés qui ne me concernent pas. Voilà. C'était mon état de part la mairie. Parfois je gardais des

choses qui servaient plus à rien. J'avais l'autorisation du moment que ça traîne pas partout.

Je fais pousser des légumes. Cela me suffit. Même de ceux que je n'aime pas comme les haricots

verts que j'appelle « les calamités » . Il faut les faire pousser, les désherber, les cueillir, les équeuter,

les cuire avec leurs fils qui restent toujours quoiqu'on fasse et il faut encore se les expédier.

Parfois, je vide mon assiette dehors. Et même souvent. Ça ne se dit pas parce que ça ne se fait pas

de jeter du manger. Ça ne se fait pas.

J'ai des pommes et des poires selon l'année. J'ai des œufs que me donnent les poules. Il y a du foin

pour chaque museau. Et voilà, le tour est joué, ça fait la rue Michel.

Avec les autres ça se passe bien. Je ne les gêne pas. Je ne demande jamais rien.

Si je suis là à rêvasser, ils arrivent et ils parlent entre eux.

Parfois, ils ne voient pas que je suis là. Et moi j'entends ce qu'ils se disent.

Je comprends les mots mais je ne comprends pas toujours à quoi ils veulent arriver. Qu'est-ce que ça

peut me faire ? Je sais qui ils sont, les enfants de qui, quoi, où, comment.

Leurs histoires d'héritages, leurs mics-macs d'hommes et de femmes ! Je les sais ! Et puis ?

Je suis là. Ils sont là. On n'est pas du même monde. Voilà tout.

Il y a des choses dérangeantes mais je ne vais pas en parler. Ou alors plus tard.

C'est dimanche, habits du dimanche ! C'est lundi, habits du lundi !

Un peu à la fois tout ça c'est parti. Je n'ai pas non plus quatre-vingt mille pantalons à mettre. Mais je

le dis quand même en me levant de mon café après avoir regardé le temps qu'il fait par la fenêtre. Si

c'est écrevisses, je mets mes habits des écrevisses. Si c'est glaner, habits de glaner. Si c'est aller au

marché, habits du marché.

Ecrevisses, habits d'écrevisses. 3Il y a bien les valises...

Les valises sont là-bas, rencoignées dans l'ombre de la cave. Il faut le savoir qu'elles sont là. Elles y

sont depuis un quart de siècle, plus même, elles y resteront bien encore un quart de siècle de plus.

Elles sont là. Inapprochables. On dirait des silhouettes tapies, dans des manteaux écossais sombre,

ou bruns ou en cuir avec une lanière qui les traverse. Des gens très patients qui se taisent.

Peut-être est-ce à cause de ce qu'il y a dans les valises. S'il y a encore quelque chose.

Ou alors de ce qui il y a eu dedans. Avant, du temps de la démarcation. Je ne le saurai jamais.

Parfois au ramassage, il y avait des choses mises là, à jeter que je n'emmenais pas à la décharge.

Elles pouvaient encore servir peut-être. Ou attendre.

La décharge est comme l'abattoir des bêtes qui devinent qu'il faut aller mourir. Et quand même c'est

pas parce que c'est des bêtes que ça leur fait rien. C'est pas parce que elles se laissent faire, en ne

protestant qu'avec leurs petits moyens que ça ne leur fait rien.

Ça c'est une chose que je comprends très bien. Très, très bien.

Les valises, je me souviens de les avoir ramassées devant le porche du notaire. Un matin et puis un

autre. Quand les Allemands étaient sur le pont. Et entre les moments où je les vois, les valises, et les

moments où je les revois par hasard, je les oublie et alors ça me cause une grande surprise de les

voir toujours là à attendre. Pourtant ça peut guère être autrement. C'est comme un attachement ou

un doute.

Là, c'est ma journée bain de soleil. J'aime l'odeur de la vase. Elle sèche et s'écaille sur mes jambes

constellées de lentilles d'eau. Je suis comme une statue.

Étincellent les flancs des poissons vifs qui virent brusquement, miroitent les œufs des grenouilles et

en serpentins se promènent ceux des crapauds. Gare, les dityques et leur bulle vaquent. Moi, je suis

la guerzillette qui se prélasse sur un nénuphar.

Il y a des choses qui n'ont pas d'explications, alors elles m'encombrent à rester là dans le vestibule

de mon cerveau, à gêner. À m'interroger. Comme des ruches démontées, avec leur trépied qui

prennent de la place et débordent sur le passage pour faire trébucher à tous moments, tout faire

tomber et se cogner. Il faut les contourner et on n'y voit rien.

Je ne sais pas quoi en faire de ces mots, de ces scènes-là mais elles se donnent la main quand même

et se liguent contre moi. Des images sans nom. Mais têtues. 4C'est comme un acharnement.

Ça m'exaspère, sans le vouloir, je crie d'un coup : « Ça m'encombre ! » et ils disent que je perds la

boule.

« ...dans les roseaux dans les fougères vous redoutez de voir le loup ravir un agneau tout à coup et

l'emporter dans sa tanière… mais il est de plus grands dangers auxquels vous n'avez pas songé...» *

C'est comme si on vous dit : « Donnez vos affaires . Vous pouvez me faire confiance. Je vous les

rendrai après. Quand tout cela sera fini.»

Peut-être que ces gens-là, ils auraient pas dû y croire.

Il y en a plein dans ma tête comme dans le couloir : les bottes et les kroumirs entassés à sécher dans

leur boue, le panier à champignons avec une grande page du journal enfoncée au fond et mon opinel

dessus, les cannes à pêche et les balances pour les écrevisses, des Nouvelle République, le sac

déchiré de croquettes pour chien qui s'est mal ouvert ; je m'en sers comme appât.

Ah je peux tout nommer, ce n'est pas vraiment rangé mais je retrouve toujours mes affaires.

Les musaraignes musardent. Et l'air vibre. Les fausses raiponces n'ont pas fini de faire du marché

noir avec les abeilles et les bourdons, et les faux bourdons avec les vraies raiponces. Ces grapilleurs

entrechoquent et percent les doigts en fleurs de Notre-Dame, elle a nom « digitale ». Elle joue des

castagnettes avec les apprentis-sorciers de la nature.

Digitalis purpurea, la Gantière, les Gants de Notre-Dame

5Et puis, un jour, les jumelles sont venues.

Les jumelles sont venues !

Les petites jumelles du temps passé, elles sont venues. Revenues.

Elles attendent victorieusement des enfants dans leur ventre. Elles resplendissent !

Elles vivent dans les belles choses de la vie. Comme quoi, si on veut.

Comme moi, si on veut.

Elles m'ont dit « Bonjour Barabbas ! »

Et c'était comme si c'était un beau nom, et un soulagement .

Parce qu'elles l'ont dit en me regardant en plein dans les yeux et chacune avec un sourire sans aucun

doute. Même, au contraire, avec un « merci » grave et joyeux.

C'était comme si elles étaient à elles toutes seules tout un bouquet de fleurs multicouleurs qui faisait

s'ouvrir le ciel en grand et s'évanouir les questions qui n'ont pas de réponses!

Pour moi tout seul. Pour moi, Barabbas.

Adieu les valises !

Dans les champs et même près de la route nationale, sur les talus, partout, il y a les primevères.

Jolies ! Mais jolies !

Elles se tiennent toujours toutes droites. Et en plus elles sentent bon !

Les jumelles, elles ont des noms de fleurs : Louise et Marguerite !

 

 

*Jean Roger Caussimon chante « La Complainte de Bouvier », sur la musique de Philippe Sarde.

 

 

 

 

Gérard Bréal

janvier 2026

 

La veuve

 

Quelle indigence. Après deux cents ans de bons et loyaux services, on me laissa inactive pendant trois ans. Moi la veuve, tout le monde était pourtant content de me laisser faire leur sale boulot. Ceci n’empêcha pas ces messieurs de me reléguer dans un musée, non point pour m’exhiber mais pour m’y cacher. Sans doute faisais-je peur. Le plus drôle reste que je suis maintenant dans le musée des arts et traditions populaires.

On m’a accusé de tous les maux. Je veux bien que l’on m’accuse de tous les maux à condition que chacun prenne ses responsabilités.

Qu’en est-il de celui qui par pure vengeance a dénoncé son voisin. Qu’en est-il du policier qui a arrêté un pauvre bougre sans preuve ou qui a embastillé sur ordre. Qu’en est-il du juge qui a condamné sur la base d’une enquête foireuse ou pour des idées qui ne plaisent pas au pouvoir. Qu’en est-il de celui qui savait, mais n’a pas osé dire la vérité et éviter l’erreur judiciaire.

Soit, j’ai été créé pour mettre fin à la question préalable consistant à infliger une dernière torture après la condamnation pour forcer l’accusé à dénoncer ses complices. Soit, je suis là pour remplacer la main du bourreau et marquer ainsi un progrès et un rejet de la cruauté. Soit, je suis là pour que les délits du même genre soient punis par les mêmes genres de peine quels que soit le rang et l’état du coupable. Soit, je vous fais sauter la tête en un clin d’œil, et vous ne souffrez point. La mécanique tombe comme la foudre, la tête vole, le sang jaillit, l’homme n’est plus. Ainsi que le disait mes concepteurs le bon docteur Antoine Louis et le député Joseph-Ignace Guillotin. Entre parenthèses, on peut dire qu’ils en avaient dans la tête.

Alors que dire de ces badauds présent les jours d’exécution qui, dès le petit matin, se pressent sur la place pour voir le choc de la lame comme s’il s’agissait d’un spectacle.

Moi, je ne faisais que suivre les décisions de mes mentors et concepteurs. Alors arrêtez, Arrêtez tout, je veux couper net à tous vos reproches. D’autant que d’aucun considérait cela comme un progrès au service de la mort pour assainir la société.

Evidemment j’étais censé faire peur. Faire peur à tel point que cela devait réduire les faibles à devenir délinquant et à subir pour les cas le plus graves ma lame tranchante. Or je puis vous dire que j’ai retrouvé sous ma coupe des personnes qui était venues en spectateur à une exécution et savaient donc que je ne plaisantais pas.

Des têtes j’en ai vu. Je peux même dire que certaines têtes me reviennent. Surtout celles que j’ai coupées. Des belles, des moches, des tordues, des chauves, des qui étaient chevelues avant la préparation du bourreau. Des têtes couronnées, enfin qui l’avaient été. Des coupables, beaucoup. Des non coupables certainement. Des hommes, des femmes aussi. Dans tous les cas, je plaide non coupable.

Mes premières têtes furent celles de cadavres. Cela me répugnait mais il fallait bien s’assurer que je fusse efficace. Cela avait l’attrait de la nouveauté, un plaisir de jeunesse. Puis vinrent les premières exécutions. Un voleur de grand chemin, un roi pour faire bonne figure. Je commençais à maitriser mon art.

Puis vinrent les chariots de la révolution, pleins à craquer certains jours. Parfois plusieurs à la fois. Comme si on emmenait des bêtes à l’abattoir.  Le principe de précaution coupait les têtes des ambitieux, des inciviques, de ceux qui n’avaient pas obéis. Il fallait de l’exemplarité pour faire peur et maintenir la populace sous bonne coupe. S’en devenait trop, j’y perdais la tête aussi.

Il y eu des condamnés joyeux

De ceux qui arrivaient en chantant, en riant, en éructant se donnant en spectacle une fleur à la bouche. Il y en a même qui aurait fait du Hallyday avant l’heure : « quoi ma gueule, qu’est-ce qu’elle a ma gueule ». La foule en était ravi, des anecdotes à rapporter à la maison, une distraction gratuite. Cela me distrayait aussi.

Il y eu des résignés aussi. Tel celui-ci :

Vers l’échafaud, il égrène ses derniers instants de vie dans des pas lents, marche par marche, seconde par seconde. Son cou allait s’offrir au couperet, il allait le faire fièrement, tout dénudé, la sueur le faisant briller dans la lumière du matin. Tel un volcan avant l’éruption, son regard noir cache sa colère. Quelle colère ? Celle de l’injustice qui ne peut plus être réparé ? Celle du coupable ? Celle de s’être fait prendre ? Celle liée au fait que sa vie allait prendre fin ? Allait-il exploser pour crier au public présent une éventuelle injustice, ou rester silencieux devant l’exécuteur des basses œuvres. Hé bien, il resta silencieux jusqu’au bout. Sa tête et son secret tombèrent dans le panier.

Il y eu le balafré.

Même en photo, vous auriez dit quelle sale tête. Quel sale type. Un corps large et épais, un cou et une tête de taureau. Une balafre qui lui barre le visage depuis le haut de l’oreille gauche, dont il manquait le lobe, jusqu’aux lèvres. Des mini-cratères remplissaient sa joue droite comme des explosions d’acnés, plus certainement des traces de plombs, dont l’un avait crevé son œil maintenant inerte. Des tatouages sur ses gros bras. Des poings comme des massues. Je n’avais jamais vu un tel « animal ». A ce physique désagréable, il joignait la parole. Il traitait ses geôliers, l’exécuteur et la foule de tous les noms. Et dieu, et le prêtre bien sûr. Et le représentant de l’état. Il assénait des jurons, des grossièretés. Cela le condamna devant la foule. Cette dernière n’était pas en reste pour répondre à ses insanités. Tout cela entrecoupé de rire, de cris, de jurons, de larmes parfois. C’était une joute continue entre le condamné et la foule devenue hystérique. Le condamné aussi. Cela se poursuivi sur la plateforme où je ressenti ses gesticulations et ses sauts, et même ses coups de pieds pour me déstabiliser. L’exécuteur ne traîna pas pour faire son œuvre. Ma lame tomba rapidement, brutalement. La foule émis un hourra, de soulagement sans doute. La chose avait assez duré.

Puis il y eu la jeune mère aux enfants.

Ce matin-là, j’entendis les cahotements de la charrette bien avant son entrée sur la place. Ils couvraient le silence de plomb de la foule. Cela ne signifiait rien de bon. Le ciel, bas et gris, ne laissait passer que peu de lumière et déversait en pluie dense son trop plein de tristesse. La charrette était accompagnée d’une litanie « Mes enfants, je veux mes enfants, je veux voir mes enfants ». La condamnée du jour avait les yeux bleus, d’un bleu délavé par les torrents de larmes qui ne la quittaient plus depuis l’annonce du verdict. Ses cheveux blonds, coupés à la serpe, avaient dû être longs et éclatants pour encadrer un visage rond, mais émacié, qui avait dû être agréable avant les privations des dernières semaines. Elle était trop jeune pour venir me rencontrer. L’arrivée jusqu’au lieu du supplice prit un temps interminable. La litanie devenait insupportable. « Mes enfants, je veux mes enfants, je veux voir mes enfants ». La foule était compacte et immobile, comme si les nuages avaient déversé une averse de glu pour la coller au sol et la figer. Muette aussi, sidérée par la litanie toujours renouvelée.

La montée vers l’échafaud fut pénible. Elle était plus frêle que je ne l’imaginais. Une petite taille, un petit gabarit, presqu’une adolescente. Comme il elle avait perdu 10 ans, comme si la pluie l’avait rétrécie. Les pieds de la condamnée étaient lourds, lourds de peur. Peur de ce qui allait se passer, peur de ne pas revoir ses enfants. Une peur panique. Tout cela me faisait trembler. L’exécuteur n’en menait pas large. Il avait hâte que cela pris fin. La litanie devenait trop obsédante. Chaque marche fut un supplice, comme si ses enfants étaient accrochés à ses jambes pour les empêcher de progresser sur les quatre marches de l’escalier.

Lorsqu’enfin, elle fut allongée, je ne voyais plus son visage, ni ses yeux. Seulement son cou. D’une voie devenue rauque, la litanie « Mes enfants, je veux mes enfants, je veux voir mes enfants » Mes enfants, je vv.. »  pris fin brutalement lorsque je tranchais ce cou si gracile. Cela coupa le silence de l’assistance lorsque le mot assassin fut éjecté par une bouche qui n’en pouvait plus. » Assassin, assass » fut tout de suite interrompu lorsque la tête tomba hors du panier, sur la plateforme, pour s’immobiliser visage face à la foule, pétrifiée, couverte par un silence de plomb. La litanie était encore dans toutes les têtes.

J’eu mes passionarias. Dont Sanson et ses élèves. Exécuteurs. Exécuteurs des hautes œuvres disaient-ils. Ou bien vengeur du peuple ou barbier national, selon la sensibilité. Il y eu aussi ces femmes féroces, furies de la guillotine, ou bien ces tricoteuses, devenues, sur leurs chaises louées pour être aux avant-postes, d’ardentes partisanes de la manière forte. Ils et elles me volaient la vedette.

J’eu moi aussi mes soucis. On, des insurgés toulonnais ou plus tard les communards, on me brula pour avoir décapité le roi. On commençait à ma honnir. Il était temps que je prenne ma retraite.

Alors quand je pense qu’aujourd’hui certains verraient bien mon retour en grâce pour satisfaire leur soif de vengeance, leur soif d’adrénaline, leur soif de purification, leur soif de prendre au cou les maux de la société perpétrés par des illuminés, des faibles d’esprit, des assassins, des qui ne pensent pas comme la masse, alors non, je passe mon tour. Dites-leur qu’ils perdent la tête. Je suis bien dans mon musée à prendre la poussière et les toiles d’araignées.

 

 

 

 

Martine Murail   

janvier 2026

 

Un prénom de lumière

 

        Elle vint au monde quelques années après la Grande guerre qui avait fauché deux des frères de sa mère .

             A leur naissance ses propres frères furent lesté du prénom des morts : ces  jeunes hommes qui étaient restés la bas  sur les champs de bataille de Champagne .

           Quant à sa petite sœur, elle fut nommée comme leur mère.

           Elle, échappa à cela. On lui donna un prénom  libre de toute ascendance, exempt de souvenirs douloureux, un prénom signifiant : lumière.

           Ainsi armée, elle entra dans une enfance heureuse . Les tranchées   s' éloignaient peu à peu, bien que les années folles n'eussent pas trouvé  le chemin des campagnes.

           La lumière s'éteignit l'année de ses dix ans : on vint la chercher à l' école et on la mena embrasser la joue froide d'une  pâle jeune femme  : sa mère . En ces temps et en ces lieux, on vivait de peu et mourait de pas grand chose.

           C' était en  mai 1936 et le  Front populaire peinait lui aussi à trouver le chemin des campagnes.

           Une épaisse tristesse s' installa en cette maison de deuil : les deux petits furent confiés qui à un oncle, qui à une tante. Une tante Marie , d'une longue lignée de Marie qui toujours avaient su où était leur devoir.

           Les deux aînés restèrent . Et ne furent pas les plus chanceux.

           Le  grand frère troqua son chagrin contre une  colère qui ne le quitta plus.

           Elle, souffrit en silence : n'est -ce pas  ce qu'on attendait des filles.

 

           La bienveillance vint un première fois à sa rencontre : une voisine qui tentait d'adoucir le quotidien de la petite orpheline lui offrit un gros baigneur qu'elle avait gagné à une loterie. Ce cadeau extraordinaire donna à la fillette sans joie ni jouets un bonheur immense. Le poupon ne la quitta jamais.

            Elle eût quinze ans en 1941. La guerre. Encore. Le père ne partit pas : il était veuf chargé de famille. Elle n'eut donc à souffrir d'aucune séparation. Ni d'aucune privation : la nourriture ne manquait pas dans une petite ferme. Ce fut même pour elle une période joyeuse car elle  se découvrait jolie et avenante. Du moins avait- elle la chance de correspondre aux canons de cette période : pommettes hautes, lèvres fines et dessinées,  cheveux naturellement bouclés.

            Les garçons du village  s'en aperçurent bien vite. Elle était joyeuse, adorait les bals où elle virevoltait légère et infatigable. Si les rassemblements festifs  étaient interdits, la jeunesse s'organisait en bals clandestins dans les granges, les maisons inhabitées, les arrière-salles des cafés. Les sols en terre battue étaient peu favorables au pas de valse, qu'importe : une table ronde faisait office de piste parquetée et des concours s'improvisaient où un couple motivé autant qu'habile tournait sans sortir du cercle étroit, glissant avec grâce.

Elle était très courtisée : elle avait quatre soupirants. L'un d'eux eut sa préférence : pas le plus courageux disait-on, mais le plus beau, le plus grand. Et qui venait d'ailleurs...

Ce serait lui, pour la vie. Et elle serait belle leur vie... Ils partiraient à la ville et auraient un petit salon de coiffure... En attendant ils dansaient, s'embrassaient, s'aimaient.

 

Son père n'était pas homme à plaisanter sur la vertu de ses filles. Le presque fiancé promit, jura qu'on n'avait pas à craindre de lui : « la femme qu'on  veut épouser , on la respecte » disait-il à qui voulait l'entendre. On disait des choses comme ça dans ces années-là.

Mais en tous temps et tous lieux il y eut des filles qui ne demandaient pas tant de respect. Et il s'en trouva une justement,  délurée et sensuelle : elle croqua tout cru le chaste jeune homme qui peut-être trouvait son serment difficile à tenir sur la  longue durée.                                                            Le péché était véniel et serait passé inaperçu si la donzelle n'était pas venue prétendre qu'elle allait avoir un enfant... tant va la cruche à l'eau... Et que précisément le père, c'était lui.

Il prit la chose avec légèreté : allons donc, il n'avait pas été le seul  à oeuvrer !

L'enfant vint au monde quelques mois plus tard : un beau petit qui hélas ressemblait si fort à son géniteur qu'aucun doute n'était possible.

Il fallu réparer. C'est ainsi qu'on voyait les choses à ce moment-là quand on était un homme d'honneur.

La pauvre amoureuse fut sacrifiée sur l'autel des mortes à ce champ d'honneur. La lumière de nouveau s'éteignit. La parenthèse enchantée se referma : finis les bals, la valse et la musique, la gaîté, l'avenir...Elle sombra dans une mélancholie si profonde que personne ne pouvait l' apaiser.

La bienveillance de nouveau se présenta : des cousins de Paris lui trouvèrent une place de femme de chambre dans une grande maison de la très chic banlieue ouest. On la convainquit que c'était là son salut, que c'était sa chance d'oublier, de ne plus croiser celle qui lui avait volé l'amour ni celui qui avait failli.                                                                              Elle partit la mort dans l'âme, et son gros baigneur connut avec elle l'inconfort d'une chambre de bonne.

 

Le temps passa. Elle essaya de vivre. Sa patronne était gentille, exigeante mais gentille. Son service accompli, elle pouvait se reposer dans le magnifique jardin qui descendait en terrasses vers la Seine, et même parfois se dorer au soleil au bord de la piscine. Elle cachait sa peine et veillait à ne  laisser tomber aucune larme sur l'immense nappe en dentelle découpée  qu' elle devait repasser sans le moindres faux pli, après les réceptions de Madame.

Un jeune homme sérieux la remarqua et la courtisa avec d'honnêtes intentions : il avait un métier. La famille espéra.

Mais l'éclaircie était illusoire.

Elle sombra de nouveau dans une dépression si profonde qu'il fallut les ramener elle et son baigneur, dans le village et la maison du père.          Elle fut soignée par un jeune médecin qui   lui offrit une chance : dès qu'elle serait capable de quitter le lit, elle viendrait chez lui pour aider sa jeune épouse qui avait exactement son âge et ployait sous la charge de ses  grossesses  répétées, et l'énergie débordante des petits.

Encore une fois la bienveillance  ... Elle s'attacha aux enfants d'une autre, reçut les confidences de leur mère épuisée dont le parcours semblait tellement plus enviable que le sien, mais qui peinait malgré tout  sur le  chemin de la  « maternité bienheureuse ».

Un des soupirants d'autrefois n'avait pas  oublié celle qui avait meurtri son cœur: il ne l'avait pas remplacée. Il tenta sa chance de nouveau. Il était doux, gentil, travailleur, estimé de tous.  Ils se rencontrèrent régulièrement, se fiancèrent, une robe de mariée fut achetée... et tout s'écroula : elle ne put aller plus loin, fut incapable de tenter l'aventure du bonheur simple.

Ce fut un séisme : elle dut rendre la bague, humilier et blesser profondément ce jeune homme amoureux. La robe blanche ne quitterait pas sa housse.                                                                                                    Elle se sentit indigne, coupable.

Cet épisode de désespoir la conduisit dans une maison de repos assez éloignée du théâtre de son drame intime. Elle s'y installa, le gros poupon assis sur le cosy corner de sa chambre la regardait sans la juger.               La bienveillance se présenta encore une fois. Les résidentes de cette maison étaient majoritairement  de vieilles dames : elles la gâtèrent et tricotèrent pour le baigneur une layette digne d'un bébé de bonne famille.

La mère supérieure de l'établissement, s'étant attachée à cette jeune femme triste  lui fit une proposition : elle resterait autant qu'elle voudrait , en qualité de patiente quand sa santé l'exigerait, et d'employée dans les périodes où elle en serait capable. Le travail ne manquait pas, on la savait travailleuse, sérieuse, pour peu que le chagrin consentit à desserrer son étreinte.

Un jour pourtant, elle voulut partir, quitter ce refuge, retourner vers la vraie vie.

Elle reprit sa valise encombrée de la layette tricotée par les bonnes dames qui la pleuraient .

La bienveillance s'était-elle lassée ? Voulut-elle porter ses bienfaits ailleurs ?  Désormais, elle devrait affronter seule sa vie.

Elle fut rude la vie. De tâches pénibles en logements lugubres.

La jolie fille avait bien changé. Il lui arrivait encore malgré tout d'être sollicitée par des célibataires résolus à ne pas le rester...  épisodes  de courte durée , tristes pis-aller.

 

Un jour pourtant,  la quarantaine bien sonnée, elle rencontra un homme, retrouva ses quinze ans, se précipita dans un tourbillon de folie amoureuse . Il était jeune, beaucoup plus jeune... Connaissant son passé, il brûla les étapes, ne lui laissa pas le temps de se reprendre : en trois mois elle avait un mari , une maison et un travail : elle l'aiderait dans sa ferme.

Un an plus tard, elle eut un grand espoir...  la promesse d'un enfant, un vrai … inespéré .

L'étonnement émerveillé dura quelques jours, quelques jours seulement...

La promesse se déroba avec une indicible cruauté.

L'éblouissante lumière s'éteignit définitivement.                                        Le jeune mari ne se révéla pas apte à supporter le poids d'une épouse désespérée. Le malheur s'installa, glauque, épais, persistant : ils n'y mirent pas fin tout de suite. Il n'osait pas, elle craignait que cela arrive. Il est si dur de renoncer aux rêves.

Après quelques années de mal être conjugué, c'est lui qui trancha et se remaria avec une femme solide.

Elle continua seule une vie où le jour ne se leva plus, honteuse de son échec, répudiée, objet de pitié.

 

Son baigneur, ce compagnon silencieux, la suivit jusqu'au bout … et au delà : on le coucha près d'elle dans la boîte qui l'emmenait vers l'éternité.

 

  

JEANNE C.

janvier 2026

 

LE CHOIX

 

 

Il était une fois
Un dimanche figé, silencieux, où tout semblait fermé, même l’avenir.

Lily serrait son téléphone, la voix tremblante.

— Catherine… c’est Lily. J’ai une semaine de retard.

(sanglots)… J’ai oublié ma pilule un soir… Aujourd’hui, j’ai cherché partout pour trouver un test. Les pharmacies, les rues… tout était fermé. Comme si le monde entier s’était ligué contre moi. J’ai couru, paniquée, jusqu’à en trouver un. La notice dit qu’il faut le faire le matin…

— bien, demain matin tu sauras,

— Cette nuit sera interminable. Je vais fixer le plafond, écouter mon cœur cogner. J’ai peur, Catherine. Tellement peur.

Et puis, je connais Max depuis deux mois à peine…

La voix de Catherine se fit douce, solide.

— Ma chérie… respire. Appelle-moi demain matin. Je serai là. Quoi qu’il arrive.

L’appel se coupa. Le silence revint.
Et avec lui, l’ombre d’un destin déjà en marche.

 

Deux jours plus tard.

Lily appelait depuis le bureau, la voix pressée, presque étouffée. Elle avait repoussé ce moment, espérant encore que tout cela ne soit qu’un mauvais rêve. Mais le test était là. Positif.

Elle s’accrochait aux rares erreurs possibles, à l’idée qu’elle avait mal fait, qu’elle tremblait trop, qu’elle pleurait trop pour que ce soit vrai. Elle refusait d’y croire. Pas elle. Pas maintenant. Elle n’avait que dix-huit ans. Sa vie ne pouvait pas basculer ainsi.

Catherine parlait doucement, parlait de médecin, de prise de sang, de certitude à venir.

Lily acquiesçait sans y croire vraiment. Sa gorge était serrée, ses jambes flageolaient. Elle avait l’impression que tout le monde voyait la panique gravée sur son visage.

Elle raccrocha vite. Elle n’arrivait plus à parler.

Demain, peut-être, elle rappellerait.

Et au bout du fil, Catherine serait là.

 

Quelques jours plus tard.

Lily tenait une enveloppe entre ses mains. Le papier froissé tremblait autant qu’elle. Sa gynécologue l’avait reçue entre deux rendez-vous, et maintenant la réponse était là, enfermée, prête à tomber comme un verdict.

Elle n’osait pas l’ouvrir. Son cœur s’emballait. Et si le test s’était trompé ? Et si, au contraire, tout était vrai ? Elle n’arrivait même pas à y penser.

Au bout du fil, Catherine l’invitait à respirer, lui rappelait qu’elle était là.

Alors Lily ouvrit l’enveloppe.

C’était écrit noir sur blanc… Elle était enceinte. Une phrase qui ne semblait pas parler d’elle, comme si la vie d’une autre venait de basculer sous ses yeux. Pas elle. Pas maintenant. Pas comme ça.

Elle pensa aux chiffres, aux statistiques, à l’espoir absurde d’une fausse couche, que son corps déciderait peut-être à sa place. Tout lui semblait trop lourd, trop rapide. Elle sanglotait, épuisée, incapable de savoir si elle était prête à quoi que ce soit.

Catherine évoqua sa mère. Lily secoua la tête. Sa mère était en dépression, depuis le divorce. Elle avait coupé les ponts.

La voix de Catherine se fit douce, presque un murmure. Repose-toi. La nuit porte conseil.

Lily raccrocha, vidée.
Et la peur, elle, resta.

 

Chaque matin, Lily ouvrait les yeux avec cette même boule au ventre, cette oppression qui lui serrait poitrine. Le temps n’apaisait rien ; il resserrait l’étau. Il l’enfermait dans une attente sans issue.

Elle s’était accrochée, presque désespérément, à l’espoir d’une erreur. Un test défaillant. Une méprise née de la panique. Mais la prise de sang avait été sans appel, froide, définitive. Enceinte. Ce mot résonnait en elle comme une condamnation. Il n’y avait plus de fuite possible.

Alors, peu à peu, une pensée interdite avait germé. Une pensée qu’elle n’osait ni formuler ni regarder en face. Et si tout s’arrêtait ? Si son corps décidait pour elle ? Une fausse couche, naturelle, silencieuse, qui effacerait tout sans qu’elle ait à choisir. Que la peur se taise enfin. Que ce cauchemar cesse.

Lily s’accrochait au plus fragile signe qui pourrait annoncer une délivrance. Elle vivait suspendue à cette attente cruelle, ballotée entre une culpabilité dévorante et un soulagement qu’elle redoutait autant qu’elle l’espérait. Prisonnière de son propre corps, de son propre esprit, elle avançait sans repos, rongée par une angoisse qui ne la quittait ni le jour ni la nuit.

 

Quelques jours plus tard.

Lily avait parlé à Max. Et quelque chose s’était brisé.

Elle raconta à Catherine les reproches, la colère, la violence des mots. Il l’accusait, disait qu’elle l’avait piégé, lui avait fait un enfant dans le dos, que tout était de sa faute, qu’elle était irresponsable. Deux mois à peine, répétait-il. Il refusait de la revoir. Il exigeait qu’elle avorte. Chaque phrase était un coup, chaque accusation une blessure de plus.

La colère montait autant que la douleur. Pourquoi porter seule ce poids ? Pourquoi être la seule coupable ? Elle n’avait rien fait exprès. Elle n’acceptait pas d’être traitée ainsi, jugée, écrasée, comme si elle n’avait aucun droit sur sa propre vie.

Catherine l’écoutait, lui disait que ce n’était pas sa faute. Elle n’avait pas à subir cette violence. Mais la peur restait et Lily demanda à Catherine :

— Et si je me trompe ? Et si je prends une décision que je regrette toute ma vie… tu ferais quoi, toi, si tu étais à ma place ?

— Lily… dit Catherine, personne ne peut décider pour toi. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise décision. Il n’y a que celle qui sera juste pour toi. Quoi que tu choisisses, je resterais avec toi.

Lily raccrocha, le cœur encore battant.

La nuit tomba.
Et avec elle, le poids d’un choix impossible.

 

Quelques jours plus tard.

Lily annonça qu’elle avait pris sa décision. Sa voix tremblait, mais les mots étaient clairs. Elle n’avait que dix-huit ans. Elle venait à peine de s’installer seule, ses parents s’étaient séparés et avaient coupé les ponts. Max s’était retiré, refusant cet enfant. Elle se sentait incapable d’enfanter seule. Pas maintenant. Elle n’en avait pas la force.

Alors oui, elle avait décidé d’avorter.

Un silence lourd s’installa entre elles, chargé de tout ce que cette décision contenait.

Catherine ne jugea pas. Elle rappela simplement que ce choix lui appartenait, que sa peur était légitime, que ce qu’elle traversait était d’une violence extrême. Quoi qu’elle déciderait, elle ne serait pas seule.

Catherine disait que l’essentiel était que ce choix soit le sien, et non un choix dicté par l’abandon, la solitude ou la peur.

La peur, pourtant, était là. Immense. Débordante.

Catherine lui promit d’être là, même si le regret venait un jour frapper à la porte. Elles traverseraient tout ensemble.

Lily sanglotait. Elle demanda encore un peu de temps.

La nuit tomba sur sa décision fragile, suspendue.
Et Catherine pensa très fort à elle.

 

Le lendemain

Lily rappela Catherine. Sa voix était fragile, mais une certitude nouvelle s’y glissait.

Elle avait réfléchi. Elle ne voulait pas avorter. Cet enfant, elle voulait le garder. Elle savait que ce serait difficile, que la route serait rude, mais au fond d’elle, c’était clair. Elle ne pouvait pas faire autrement.

Catherine ne posa pas de questions. Elle dit simplement que, si cette décision sonnait juste, alors des solutions existeraient. Qu’elles les trouveraient.

 

Le temps passait, et l’angoisse grandissait. Lily se sentait abandonnée, à la fois par sa mère et Max

Elle était traversée de sentiments opposés, déchirée de l’intérieur. Par moments, cette grossesse lui apparaissait comme un don du ciel. Puis, l’instant d’après, elle devenait un drame intime, une épreuve trop lourde à porter. Lily vacillait sans cesse : un jour persuadée que l’avortement était la seule échappatoire possible, le lendemain convaincue qu’elle devait garder cet enfant.

L’avenir la terrifiait. Se projeter en mère célibataire, sans repères, sans soutien, sans sécurité, faisait naître en elle une peur viscérale. La responsabilité lui paraissait immense, écrasante, presque inhumaine. Submergée par le tumulte des événements, Lily ne savait plus où elle en était. Elle se sentait perdue, à bout de forces.

Un jour, la gorge serrée et les mains tremblantes, Lily appela.

 

Un autre jour

Lily rappela en sanglots. Sa voix se brisait à chaque mot. Elle disait que c’était décidé, qu’elle allait avorter. Elle se forçait à regarder la réalité en face, sa situation précaire, l’absence de père… même si cela lui faisait mal. Max avait peut être raison, garder cet enfant était irresponsable.

Catherine écouta sans juger. Elle lui rappela qu’elle serait là, quelle que soit la décision.

Lily se disait perdue, ballotée entre des élans contraires. Mais cette fois, croyait-elle, elle savait. Elle répéta qu’elle allait avorter.

Catherine lui conseilla de voir son médecin, de se renseigner sur les délais. Non pour presser, mais pour permettre de réfléchir jusqu’au bout, en sachant exactement où elle en était.

Une heure plus tard, Lily rappela. Un rendez-vous était fixé pour le lundi suivant. Elle promettait de rappeler après.

Catherine pensa très fort à elle.

 

 

Le téléphone resta silencieux plusieurs jours.
Catherine, inquiète, se entait impuissante. .

Elle savait que, désormais, aucune parole ne pourrait alléger ce que Lily portait seule.

Ce choix-là ne se partage pas.

Catherine se souvenait des mots de Simone Veil « Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement… Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame et ce sera toujours un drame. »

Le lundi soir, après des heures interminables d’attente, Catherine réussit enfin à joindre Lily.

 

— Bonjour Lily… j’étais inquiète. Comment vastu ?

— Ça va…

— Et ton rendez-vous avec ta gynécologue, ça s’est bien passé ?

— Quel rendez ?

— Celui de ce soir… pour les délais légaux…

— Ah… j’ai complètement oublié.

Un silence.

— Tu vois, Lily…. Tu as ta réponse. Si tu n’avais pas voulu de cet enfant, tu n’aurais jamais oublié ce rendez-vous. Au fond de toi, tu sais ce que tu veux…

 

À cet instant, Catherine comprit : Lily avait choisi. 

Un choix difficile, lourd de sacrifices, mais assumé.

Peu à peu, les angoisses commencèrent à s’apaiser.

Elle avançait enfin, malgré la peur.

Lily posa la main sur son ventre.
Ce n’était ni de la certitude, ni du soulagement.

Juste une décision.

Et avec elle, la fin de l’attente.

 

Quelque temps plus tard

 

Lily portait l’enfant depuis déjà quatre mois,

Le destin plaça sur sa route un homme dont le plus grand rêve était de devenir père.

Ils se mirent en couple et il adopta l’enfant.

Puis ensemble, ils donnèrent la vie à un second enfant.

 

Ce récit n’est pas un conte. C’est une histoire vraie.

 

 

Joëlle Jarrige

 

 

MARIE

 

 

La maison se trouvait au fond du lotissement de ce bourg rural en plein Anjou. Un joli pavillon, récent, facile d’accès et entouré d’un jardin verdoyant, propret. Du vert essentiellement, peu de fleurs, un entretien facile.

La porte ouvrait sur un large espace, constituant l’entrée, la pièce principale et la cuisine. Tout autour des portes distribuaient les chambres. La luminosité explosait depuis la porte-fenêtre du coin salon, mais également depuis l’atelier, autre pièce ouverte et attenante à l’espace de vie.

Dans l’entrée, des chaises à l’assise tressée de tissus semblaient sur le départ, quand d’autres s’exposaient dans une plus longue attente. Les unes paraissaient faites pour un décor bourgeois, montrant leurs couleurs vieillottes, surannées presque, quand les autres s’adaptaient mentalement à un intérieur plus moderne, fait de lignes droites et de couleurs claires.

Marie accueillait là ses clients. Depuis sa retraite elle rénovait des chaises à partir de draps, comme d’autres tressent avec de l’osier.

L’atelier était occupé par une large table centrale, et un plan de travail couvrait tout un pan de mur. Sur celui-ci une machine à coudre, des tissus, des pelotes de fils, des outils. Des tiroirs s’additionnaient les uns sur les autres d’où elle extrayait agrafeuse, marteau, clous, ciseaux, maillet, dégrafeur, ciseau à dégarnir, arrache-clous, pince et serre-joints, mètre, règle et bassine.

Ce plan de travail surmonté d’une baie vitrée sur toute la longueur, était encadré par un mur latéral encombré de deux tableaux faits de patchwork, face à une autre porte vitrée.

Des tissus s’amoncelaient également près du canapé, face à la télévision. Marie et son travail occupaient à l’évidence tout cet univers empreint de multiples couleurs. Cependant elle ne semblait pas vivre seule, car sur la table de la salle à manger trois serviettes s’empilaient, hâtivement repliées montrant ainsi les empreintes d’un précédent repas.

Marie vivait là depuis trois ans, depuis le décès de son mari, la vente de la ferme, la retraite. Elle s’épanouissait dans cette créativité qu’elle avait peu à peu construite. Dix ans pour maitriser toutes les techniques du rempaillage de chaises et fauteuils en tissu. Elle profitait aujourd’hui de son art, exposant de temps en temps.

Ses mains étaient remarquables. D’emblée on devinait celles d’une ouvrière, de larges mains, des doigts musclés, des mains plus communes chez des hommes, d’autant que Marie était petite et mince.

Son visage n’était pas souriant, pas renfermé non plus. Un contour plutôt doux, les lignes rondes de la bouche et du nez parlaient de douceur. Ses yeux gris protégés par des lunettes, avaient un reflet, un nuage qui parsemait ses iris de petits points mélancoliques. Pourtant son sourire ou son rire, parfois, éclairait tout ce tableau d’une réelle lumière. Lorsqu’elle accueillait un visiteur, client, stagiaire, Marie ne perdait pas de temps en vain bavardage, ni même en politesse convenue. Cependant, d’emblée, elle mettait à l’aise, un contact simple, facile, naturel.

Ce jour-là elle recevait ses trois stagiaires pour la troisième fois, et les bavardages évoluaient vers des propos plus personnels, la jeunesse des unes, les enfants des autres, les études, la vie et son défilé de petites choses intimes.

Elles s’étaient rencontrées dans différents salons d’artisanat, où Marie présentait ses créations, chaises et fauteuils et même quelques tableaux constitués de centaines de fils arrachés aux draps déchirés.

Marie avait connu l’une de ses stagiaires, Nicole, lorsqu’elles étaient enfants, et ensemble, elles tentaient de retracer leurs parcours, tout en vrillant les torons entre pouce et index. L’une et l’autre originaires du milieu agricole s’étaient orientées dans une formation en productions animales et végétales, puis s’étaient perdues de vue.

Contrairement à sa condisciple, Marie n’avait jamais vraiment choisi son orientation professionnelle. Ses parents tenaient une ferme, elle les aidait, c’était comme une évidence qu’elle devait passer son brevet professionnel agricole. Elle n’avait pas eu l’idée d’autres horizons, elle n’avait pas réfléchi en ces termes, n’avait pas envisagé une autre ouverture possible. D’autant que ses 2 frères, plus âgés, avaient déjà quitté le foyer parental. Plus intéressés par les études que Marie, ils s’étaient promptement échappés de leur milieu, de la ruralité, du travail de force et de la constance que demande l’élevage.

Marie aidait sa mère, tâches ménagères, cuisine et coups de mains pour la traite des vaches. Les parents vieillissants, les frères urbanisés, il ne restait qu’elle pour s’investir dans les travaux de la ferme, assumer les multiples tâches liées à l’élevage. Ils disposaient d’un beau troupeau, une centaine de têtes en comptant les veaux, toutes de race Normande, grandes aux robes caille, blonde ou bringée. Marie sourit dans sa narration. « Elle se souvient particulièrement de Sylvette, dit-elle, une grande femelle de plus de 800 kilos, à la robe blanche parsemée de tâches colorées éparses comme un ciel embrumé de nuages. Sous son large front, deux grands yeux cerclés de lunettes noires, donnaient un air expressif à sa tête. Sylvette est restée 8 ans avec nous, un record pour un bovin. Toute la famille s’était entichée d’elle, si docile, et attachante. Pourtant… poursuit-elle, il fallut bien se résoudre à la vendre pour ses qualités bouchères et non plus pour celles de son lait. C’est ainsi, dans une exploitation fermière, l’exigence de rentabilité et l’obligation de résultat, prévalent sur les sentiments ».

Marie évoquait ce passé, à mots courts. Une histoire de déterminisme social, qu’elle narrait comme un état de fait évident et indiscutable. Née dans cette ferme, seule enfant potentiellement aidante, elle se devait de revenir, de vivre là, auprès d’eux, de les soutenir dans la poursuite de leur vie.

« J’aimais bien » dit-elle, « mais… », un « mais » comme un regret, un « mais » inachevé, insinuant un destin inaccompli.

Pourtant la tristesse ou les regrets n’ont pas leur place dans sa bouche. Comme pour chasser ce « mais », elle raconte l’évolution de l’exploitation, du travail agricole. Elle se souvient dit-elle, de leur stress quand le contrôleur laitier arrivait. Ses parents n’avaient pas lieu de s’inquiéter pourtant, car la production de leurs vaches était de belle qualité, mais depuis la loi de 1969 dite loi Godefroy relative aux valeurs nutritives accompagnée d’un système de paiement incitatif pour l’éleveur, leurs revenus pouvaient varier en conséquence. Depuis lors, ils veillaient à compléter les portions alimentaires en fonction des périodes, ajoutant des céréales aux herbes et ensilages. Travail supplémentaire indispensable au maintien d’un revenu stable.

On sent dans la voix de Marie, l’engagement dans la fonction, la notion du devoir instituée en valeur, et par conséquent l’abstraction des désirs et fatigues.  Marie raconte, la traite du matin, et celle du soir. Les meuglements de celles qui sont impatientes d’être traites, et sa Sylvette toujours calme au milieu du raffut parfois. Bien sûr il y a du plaisir aussi avec ces animaux, mais… Le « mais » revient, sur cette vie de travail.

Quand ses parents ont accepté de léguer leur exploitation, Marie a continué. Elle s’était mariée entre temps, avait eu 2 enfants, un garçon et une fille.

Le couple a décidé de réorienter leur production, les poules seraient moins astreignantes, ont-ils estimé. Ils ont investi dans des hangars spécifiques, deux belles structures à performances isolante et acoustique de 300 mètres carrés chacune. Deux bâtiments accueillants chacun 1000 poulets fermiers label rouge. C’était un élevage extensif dit-elle, les poulets avaient accès à l’extérieur, disposaient d’un espace correct en intérieur, mais oui, il n’est pas facile de trouver un équilibre entre productivité, bien-être animal, rentabilité économique et durabilité environnementale. Toutes les douze semaines, une société spécialisée venaient chercher les lots et il fallait recommencer la préparation du bâtiment, désinfecter, installer les nouvelles volailles.

« Et la vente en circuit court ? Tu n’as pas essayé ? l’interromps Josiane, venue là avec Nicole dont elle est la voisine.

« Bien sûr, on en gardait un peu pour cela, mais là aussi il faut du monde. Il faut préparer la bête, être là pour le consommateur, ou faire les marchés. C’est du temps tout cela ! Enfin, les poules c’est quand même moins de travail que les vaches.

Marie explique encore cet investissement d’une vie, alors même qu’elle n’y trouvait pas matière à son épanouissement. On imagine la jeune femme qu’elle a pu être, tendue dans l’action, rapide, productive, tourner ? vers le résultat, le travail comme finalité à son quotidien, car il faut bien gagner de l’argent pour vivre…

Tout en bavardant elle va de l’une à l’autre de ses stagiaires, rappelant les consignes pour démarrer le rempaillage en tissu, aidant l’une à pointer le bout de drap dans la chaise en chêne dont la dureté du bois résiste à l’opération, mesurant avec l’autre l’avancée de la trame et l’obtention d’un carré parfait entre les largeurs avant et arrière de la chaise, géométrie nécessaire avant d’entreprendre le tissage sur les quatre côtés de celle-ci.

En même temps elle poursuit son récit : Les dernières années où j’avais la ferme, mon fils nous aidait. C’est comme ça que j’ai commencé à avoir un peu de temps pour moi, et que j’ai pu aller apprendre l’art du rempaillage, traditionnel d’abord, puis avec les tissus. J’adore ça ! C’est beaucoup plus varié, les couleurs, les formes que l’on peut inventer et tout ce qui est aléatoire quand tu travailles avec des tissus de différentes couleurs. Impossible de savoir exactement où l’une et l’autre vont se retrouver !

Est-ce que tu crois que si j’utilise un tissu fleuri, cela ressortira bien, l’interrompt Josiane. Perplexe Marie se fait confirmer la demande. Tu voudrais que le motif floral soit dessiné sur l’assise, c’est ça ? Alors non, ce n’est pas possible, tu auras les couleurs mais tu ne peux pas avoir les fleurs. Comme il faut plier ta bande puis la vriller, comment voudrais tu pouvoir reconstituer les fleurs ?

Près d’elle Nicole reprend sa housse de couette pour en déchirer de longues bandes, toutes de la même largeur, sept centimètres précisément. Elle retire en même temps quelques brins de fils qui se détachent, les rassemblent au creux de sa main qu’elle tend à Marie. Tiens pour tes tableaux !

Marie garde tous les fils des tissus qu’elle emploie. Depuis qu’elle a commencé à créer des chaises. Au départ elle ne savait pas ce qu’elle en ferait, mais elle avait la sensation qu’elle devait les utiliser. Ne rien jeter, presque une obsession pour elle. Peut-être est-ce lié à mon éducation dit-elle, tout est utile quand on vit dans une ferme, tout peut servir un jour ou l’autre. Et puis un jour, j’ai eu un déclic.  J’avais une poignée de ces fils dans la main, c’était beau toutes ses couleurs emmêlées, elles m’ont fait penser à un coucher du soleil sur un champ de blé. On plantait plusieurs céréales pour nos bêtes, du blé, du lin ?, un peu de maïs. J’aimais les couleurs de nos champs en fonction des saisons. Mais bref, c’est comme ça que cela m’est venu. Alors j’ai voulu essayer, j’ai posé les fils sur un carton blanc, j’en ai tiré quelques-uns, aplatis d’autres, repoussé certains et peu à peu une image s’est formée, j’ai collé. J’en ai vendu quelques-uns au dernier salon « Fils croisés en Anjou » en octobre, cela m’a fait plaisir.

Elle dit tout cela simplement, Marie, elle ne se prend pas pour une artiste, ne le dit pas en tous les cas, mais elle découvre le plaisir de la libre expression, la joie d’être reconnue dans ce qu’elle fait.

Mais comment es-tu arrivée ici, dans ce pavillon ? demande encore Nicole. Ton fils a repris la ferme ?

Hugo, non, enfin oui il a voulu quand son père est décédé. Mais c’est compliqué la gestion d’une ferme, il ne suffit pas de travailler dur, l’administratif, la comptabilité, tu ne peux pas savoir comme cela est complexe. Toujours se renseigner, connaitre les possibilités d’aides auprès des filières avicoles, faire les investissements structurels exigés, les délais à respecter, les assurances, la traçabilité des bêtes, de leur alimentation. Et Hugo, il n’a pas la tête pour ça, tout me retombait dessus. C’est un garçon rêveur, un étourdi de première. Quand tu penses qu’il s’est coupé deux doigts récemment dans l’un de ses emplois d’usine, parce qu’il n’a pas fait attention ! Il travaille avec des outils tranchants et lui, il fait de grands gestes… Enfin là, cela fait six mois qu’il est dans une entreprise de charpente, cela à l’air de lui plaire. J’espère qu’il va enfin se stabiliser ! Il n’habite pas loin, il vient déjeuner souvent.

Marie s’éloigne un peu, elle met de l’eau à bouillir pour un thé, un café soluble. Elle sort des mugs, des verres et un pichet d’eau. Le sujet la peine, même si elle semble satisfaite de l’évolution de Hugo. On la sent consternée par sa difficulté à se prendre pleinement en charge, son besoin de proximité avec elle, son instabilité professionnelle mais sentimentale aussi. Elle est même contrariée par celle-ci, parce qu’il est toujours seul son fils, à trente-trois ans, il serait temps pourtant qu’il se pose, qu’il se case. Marie rêve de petits-enfants, d’une famille que se perpétue. Son fils, lui tangue dans ses décisions, ses projets, éternel indécis. Sans doute que l’ancrage de la terre lui manque, il a toujours l’air un peu perdu, c’est comme s’il flottait dans la vie mon fils, reprend-t-elle bientôt. Il me reparle souvent de la ferme, mais il en convient, il ne pouvait pas continuer seul, et j’ai besoin de repos dit-elle. C’est sûr qu’Il me parait bien un peu déraciné dans ce milieu ouvrier où la lenteur n’a pas sa place, où le rêve est assourdi par le bruit, et les odeurs noyées dans la surchauffe du poste de travail.

Elle explique tout cela Marie, mais d’autres pensées sont en elle, qu’elle ne partage pas avec les autres femmes. Et ce qui l’embrume ralenti ses gestes, ses paroles ont pris le ton de la confidence. Alors elle s’épargne les regards des autres en vaquant à ces petits préparatifs conviviaux.

Marie s’est rapprochée de Hélène pour prendre la bouilloire, verser l’eau dans les mugs. Celle-ci est arrivée plus tard que les autres aujourd’hui, en cours de matinée, du fait de la distance kilométrique. Aussi, c’est elle que Marie a installée un peu à l’écart des deux autres. L’atelier n’est pas si grand, et le travail sur la chaise nécessite de tourner un peu pour être toujours face au toron posé et vriller celui-ci toujours dans le même sens.  Marie a donc proposé à Hélène de se mettre côté cuisine. Elle a posé une grande plaque de contreplaqué sur la table pour ne pas abimer celle-ci avec les pieds de la chaise installée sur cette hauteur. Hélène ne participe pas trop à cette conversation, dont d’ailleurs elle ne connait guère le sujet. Hélène vient d’Angers, et en pure citadine disposant d’une maison avec jardin, c’est l’absence de massifs de fleurs qui l’avait surprise en arrivant la première fois. Elle comprend peu à peu, comment cet univers s’est construit, pour échapper au travail harassant, et organiser un lieu où seul, sa créativité l’occuperait.

De sa place, elle voit bien l’ombre qui a envahi le visage de Marie, alors pour détendre un peu les regrets, ne pas entendre les soupirs, elle appelle à la rescousse. Comment je fais là ? Je crois que j’ai atteint le carré demandé, j’ai bien mesuré, devant et derrière, c’est pareil, 32 centimètres. Je fais comment pour la suite ?

Marie reprend le mètre de couturière et mesure à son tour. Non, dit-elle regarde tu as 32 à l’intérieur et 32,2 à l’extérieur. Il faut que tu repousses les torons. Le mieux c’est avec une petite palette en plastique comme celle-ci et un petit marteau. N’utilisez pas de raclette en bois, dit-elle plus fort, en se tournant vers les autres stagiaires. Elle s’éroderait et pourrait abimer les torons. Puis de nouveau tournée vers Hélène, « tu peux aussi pousser en force, mais attention, si la raclette dérape, tu peux te faire mal ».

Hélène s’attèle à ce travail correctif, prenant la raclette d’une main, le marteau de l’autre. Mais la chaise bouge sous les petits coups de marteau et ceux-ci ne ntsemblent guère efficaces. Déjà tout à l’heure son maniement de cet outil n’était pas satisfaisant, elle tordait les pointes plus souvent qu’elle ne les enfonçait. Tant pis, allons-y pour le travail en force… Cette fois c’est bon, elle a récupéré les 2 millimètres nécessaires, elle va pouvoir poursuivre le tressage.

A deux mètres d’elle Nicole et Josiane commencent à rassembler leurs affaires. Il est midi, terme de leur matinée de stage. Elles sont toutes excitées par l’avancée de leurs travaux, satisfaites du savoir acquis, qu’elles disent vouloir réinvestir dans d’autres meubles. Marie leur conseille la prudence tout de même, elles ont appris sur un type de sièges, et le travail n’est pas le même selon les formes notamment. A cette heure-là Josiane et Nicole écoutent à peine le discours de la professionnelle. L’une veut rénover une chaise basse pour son petit-fils, l’autre imagine déjà la réparation d’un fauteuil qu’elle demandera à son neveu ébéniste, avant que de développer son nouveau savoir-faire.

Les voilà parties et Marie se retourne vers Hélène : on fait une pause déjeuner ? J’ai fait une salade, on partage si tu veux. On avait dit que l’on mangeait ensemble.

Hélène a apporté un plat tout préparé, à réchauffer au micro-onde. Elle n’avait pas compris que Marie l’invitait, juste qu’elles déjeuneraient ensemble pour continuer le stage l’après-midi et rattraper le retard du matin.

J’ai apporté un plat, mais oui, volontiers partageons.

Marie sort deux assiettes, deux couverts, un bout de pain, un saladier où se mélangent semoule aux épices et grains de maïs, un œuf dur, et un paquet de tranches de saumon fumé entamé, un morceau de fromage. C’est simple, et si suffisant. Pas de présentation, pas de chichi pour faire joli, chacune prend ce qui la tente, l’essentiel n’est pas dans le paraitre. Sans doute que Marie n’est pas cheffe cuisinière, en tous les cas elle ne passe surement pas des heures avec ses casseroles à tourner des sauces, ou à décorer une assiette, rajouter des épices pour la saveur. Bon et simple, rapide et efficace, à son image.

Hélène avait eu cette impression déjà en observant le coin cuisine. Peu de rangements, une petite plaque de cuisson, un certain bazar sous l’évier quand elle avait voulu jeter un mouchoir sale à la poubelle. Elle avait trouvé un côté minimaliste à cet aspect de la vie de son hôte, alors que chez elle la cuisine était une pièce essentielle, là où se préparait le plaisir des saveurs à mijoter. Mais la simplicité sied à Hélène qui accepte volontiers ce partage, même si la salade ne l’enthousiasme pas avec son maïs qu’elle n’apprécie guère. Mais elle sent que si elle dit à Marie, « mais non, j’ai mon plat », elle va la décevoir. Elle donne beaucoup Marie avec ce repas, elle offre sa vie.

Car maintenant que les voilà assises toutes les deux sur des tabourets rénovés de tissages en draps évidemment, chacune grignotant de part et d’autre de la table où l’instant d’avant Hélène travaillait à sa chaise, Marie parle. Bien sûr elle échange depuis ce matin avec toutes, mais là, Marie a besoin de poursuivre, d’évacuer ce qui la remue depuis des heures, ce torrent d’angoisse et de certitude, sentiments incompatibles pour la raison et le cœur.

Alors elle commence par questionner Hélène « Tu faisais quoi toi avant ? » Je travaillais dans le social répond celle-ci, différents postes auprès des familles, des enfants, des handicapés ou des personnes âgées. Mais Marie ne rebondit pas sur ces informations, elle regarde pensivement Hélène, comme si elle voulait retenir encore ce qu’elle a besoin de dire, ou bien évalue-t-elle la capacité de son vis-à-vis à comprendre ce qu’elle veut exprimer. Sa question n’est qu’une rhétorique inconsciente pour amener l’autre sur le terrain du personnel. Hélène perçoit bien que sa réponse n’a guère d’importance, qu’elle évoque un domaine totalement inconnu à Marie. En fulgurance, elle revoit une rencontre faite au Vietnam, un homme au parcours incroyable de débrouille, de courage et de travail, et qui avait franchement éclaté de rire en apprenant sa profession. Une similitude d’êtres entre Marie et cet individu, autour de la valeur du travail. Alors elle ne s’attarde pas sur ses anciennes fonctions, ce n’est pas essentiel. Elle entend ce que Marie attend d’elle, une écoute empathique, la liberté d’évoquer ce qui la tracasse, profitant d’un contexte et de ce qu’elles ne se reverront, à priori, jamais.

Alors soudain, aussi brusquement, qu’un barrage fluvial qui s’effondre sous l’assaut de la crue, Marie laisse couler le ruisseau d’amertume, le flot de peurs, les lames de ses larmes : ma fille je ne l’ai pas vue depuis plus d’un an, il y a six mois que je n’ai pas de nouvelles, rien, pas de téléphone, pas de mail, rien ! Il n’y a pas de colère dans sa voix, mais un grand désarroi.

As-tu essayé de l’appeler ? elle a changé de numéro, elle ne répond pas à mes mails.

Il y a plus d’un an qu’elle est repartie à Londres. La première fois elle avait 18 ans. Après son bac. Bon, pourquoi pas ? elle voulait découvrir Londres. En fait elle s’est toujours prise pour une future star, « je serai connue un jour » disait-elle. Moi, je pensais que cela lui passerait, qu’elle murirait, alors j’ai dit ok tu peux aller à Londres pour étudier. On s’est sacrifié pour ça, Londres tout est cher. Elle s’est inscrite à des cours de théâtre, elle a fait quelques petits boulots, je ne sais pas trop quoi d’ailleurs, elle n’en parlait pas tellement. Je crois qu’elle a posé pour des peintres, des magazines, bref elle a usé de son corps pour gagner un peu d’argent. Ce n’est pas comme cela que je vois la vie, on doit travailler, et elle, elle ne voulait pas. Toujours son leitmotiv, je serai célèbre…

Et puis elle m’appelait, elle avait besoin d’argent. Alors je lui en ai envoyé un peu, de temps en temps. Comme pour son frère, je voulais bien l’aider pour une facture, un loyer mais pas l’entretenir, chacun doit travailler. Alors on se disputait, elle a appelé de moins en moins, elle a vingt-huit ans aujourd’hui, tu te rends compte. Il y a eu une fois où elle m’a téléphonée, elle voulait que je lui paye son retour, elle n’en pouvait plus. J’ai payé le billet, elle est revenue ici et cela s’est mal passé, très mal.

Elle ne voulait pas travailler, elle a eu l’assistance, enfin… Le RSA tu veux dire ? suggère Hélène, le revenu de solidarité. Oui c’est ça. Dans la voix de Marie, on sent la honte mêlée au défi. Cela ne pouvait pas durer, on s’engueulait chaque jour, je lui disais d’aller bosser, et elle, non, pas d’esclavage répondait-elle. Elle se moquait de moi, de mon parcours, de ma vie, une vie de labeur, pourquoi faire ? clamait-elle. Tu n’es même pas plus riche maintenant, tu n’as rien fait de ta vie, pas de voyages, pas de distractions, et tes chaises… encore du travail, et t’encombre tout partout avec ça.

Un jour elle est repartie, comme ça, sans prévenir.

Marie fait une pause dans son récit, puis, j’avoue dit-elle, au début j’étais soulagée. Je retrouvais ma maison tranquille, mon calme quotidien. Et puis, elle a recommencé à me téléphoner pour me demander de l’argent, et là, il y a six mois, j’ai dit non ! stop ! Tu n’as qu’à travailler ! Et voilà depuis, plus rien, elle a changé de téléphone, elle ne répond pas à mes mails. Je ne sais pas où elle est, ce qu’elle fait, je l’imagine dans les rues, elle, une jolie jeune fille et j’ai peur !

La voix de Marie s’est creusée, voilà c’est sorti, ce rejet de l’assistance, ce besoin de conformité à son monde à elle, celui du travail. Mais aussi la terreur de ce qu’il pourrait arriver à sa fille, son angoisse de mère que violentent ses principes de femme.

Hélène est attentive, elle voudrait suggérer quelques possibilités de raccords et tenter d’ouvrir un espace de possible médiation entre la mère et la fille, mais Marie semble bien fermée à cet instant. Dans cette incompréhension réciproque sans doute aurait-elle aimer n’être qu’une mère, mais les racines sociales sont trop ancrées en elle pour qu’elle accepte le rêve de sa fille, idéaliste peut-être, sans doute, mais projet qui l’a soutenue durant toute son enfance pour aller de l’avant, sortir de ce déterminisme social, professionnel. Se voir et se représenter une vie à l’opposé de celle de sa mère, partir loin, quand celle-ci n’avait pas quitté son village, être célèbre en opposition à toute une vie d’anonymat rural voué à la critique et le mépris de citadins et autres soi-disant bien-pensants, et s’éclater dans une vie de plaisirs quand sa mère n’avait connu que l’obligation de la servitude.

Mais la voix de Marie s’élève à nouveau. Elle tient entre deux doigts son morceau de fromage, un chèvre très sec, et d’un coup « c’est la faute aux protestants tout ça ! »

Qu’est-ce que tu veux dire ? Pourquoi les protestants ?

Oh, l’épanouissement personnel, tout ça, quoi…

Tu crois qu’elle s’est faite embrigadée, qu’ils la soutiennent dans son désir de devenir une personne Connue ?

Oui un truc comme ça….

Hélène réfléchit, que dire, elle ne connait pas vraiment la doctrine protestante, elle ne voit pas le lien qu’il pourrait y avoir. Elle ne peut renchérir en ce sens, et ne veut pas blesser Marie par des interrogations qui bousculeraient les certitudes qu’elle s’est créées. Le silence accompagne cette révélation, Marie ne s’explique pas plus, Hélène est circonspecte, ce n’est pas l’idée qu’elle se fait de cette pratique religieuse, mais qu’y connait-elle ? Elle songe plutôt que la jeune femme a pu se faire abuser, soit sous emprise, en détresse en tous les cas.

« On ne sait pas toujours comment il faut faire avec ses enfants, reprend-t-elle. On ne peut pas toujours aller dans leurs sens, c’est certain, mais s’opposer est parfois plus dévastateur encore…Dans un sens comme dans l’autre, on s’en veut, on le vit comme un échec, on est toutes pareilles pour ça ! » Face au silence de Marie, elle croit opportun d’arrêter là cet échange. Aussi, ramasse-t-elle son assiette, son verre et se lève-t-elle « Bon, allez je m’y remets ! »

« C’était une courte pause alors, sourit Marie qui se relève aussi, ouvre le lave-vaisselle où trainent un ravier, un bol et deux assiettes. « Même quand je suis toute seule je mets le lave-vaisselle, il n’y a pas de raison… » « Mais oui, pourquoi s’embêter ! » Tiens se dit Hélène, finalement Marie sait aussi s’épargner certaines contraintes.

La banalité des propos est nécessaire après cette confession terrible pour Marie. Revenir à une routine apaisante, reprendre les gestes de l’ouvrage, permettre aux angoisses de refluer, ne retenir que l’espoir d’un ailleurs aux contours flous mais satisfaisants pour celle dont elle espère bientôt des nouvelles.

Hélène s’éloigne vers l’atelier, prend une longue bande de tissu déjà préparée par un triple repli et la trempe dans la bassine pour en faciliter le vrillage et accentuer la tension du tressage.

Marie, la rejoint, une pièce de tissu en mains, un feutre jaune d’or, qu’elle a déjà cousu en forme de seau, un « tote-bag », fourre-tout qu’elle doit maintenant finir de personnaliser. Assise à sa machine à coudre, elle tente un point d’abeille en motif décoratif sur les coutures extérieures. Le résultat ne lui plait pas, regarde dit-elle, cela donne un mouvement au tissu qui n’est pas joli, on dirait qu’il est distendu, tant pis je défais et je brode à la main.

Tout en tirant sur le toron, et en l’enroulant autour des quatre montants de la ceinture de la chaise, Hélène poursuit dans les banalités « J’ai eu des soucis avec ma machine à coudre ces jours-ci. Quelle galère ! C’est une vieille machine qui était à ma mère, le fil cassait tout le temps, j’ai cru que je n’arriverais jamais à finir tout le travail de préparation pour aujourd’hui. Heureusement qu’une amie m’a prêtée la sienne ! J’ai pris rendez-vous pour l’emmener en réparation, mais je ne vais pas la récupérer tout de suite…

Chez nous, répond Marie, on a créé une association pour toutes ces petites réparations. Ce sont des bénévoles qui font des permanences pour remettre en état du petit électroménager, ou des machines à coudre… Là je connais bien, c’est mon compagnon qui le fait, parce que mon mari est décédé mais j’ai un compagnon ! Son ton est devenu plus ferme et tout en disant cela, elle se redresse de sur son ouvrage, et regarde Hélène. Ses yeux ont une lueur nouvelle, ils imposent la phrase, l’intonation, le fait. Hélène sourit, Tiens pense-t-elle, voici le mystère de la troisième serviette de table résolu, et Marie a besoin d’être approuvée sur cet état de fait.

Marie poursuit en exposant tout l’intérêt de cette sorte de « ressourceries », son fonctionnement et le rôle de son compagnon dans celle-ci. Hélène l’écoute assez vaguement, « je ne connais pas d’équivalent chez nous », lâche-t-elle. En fait elle est surprise par la nouvelle femme qu’elle découvre dans ce récit enthousiaste. Une personnalité très impliquée dans la vie locale, et partageant des savoirs faire.

Elles poursuivent alors leurs activités, dans un calme feutré, rompu cependant par Marie : tu écoutes de la musique quand tu travailles comme ça ? 

Non pas forcément, cela dépend, le silence ne me gêne pas, au contraire. Mais j’ai remarqué que beaucoup de gens n’aiment pas cela, il faut qu’ils meublent…

Moi, j’aime le silence reprends Marie, je pense, je suis dans ma tête, c’est ma méditation à moi !

Je comprends rétorque Hélène, Quand je travaille, je me concentre mieux dans le silence. En revanche pour me délasser, j’aime bien écouter du classique, des musiques dont chaque note ruisselle d’influences orientales, sahariennes ou autres et me transporte ainsi dans d’autres parties du monde, d’autres siècles, d’autres milieux sociaux. C’est comme une évasion vers des gens dont je ne partagerai jamais les mots, la vie, mais dont les sonorités me parlent d’universalité des émotions. Et je trouve que le partage est reposant.

Marie poursuit sa broderie, elle travaille debout, adossée au plan de travail. Elle a baissé un peu le volet roulant pour calmer l’ardeur du soleil sur elles.

Tu vois reprends Hélène, depuis tout à l’heure je repense à ce que tu me disais pour ta fille. Je trouve que vous avez une identité commune, celle de l’envie d’une réalisation personnelle. Elle veut être reconnue comme une star, c’est difficile, mais pourquoi pas ?  As-tu eu l’occasion de découvrir son talent, et si elle s’est fait connaitre dans un certain milieu, qui sait ? Quand tu dis que c’est la faute des protestants, c’est peut-être au contraire un groupe ou une foi qui la soutient ? La notion de réalisation de soi, prime en protestantisme par rapport à celle du devoir qui fonde la religion catholique. Regarde-toi, tu as mis presque une vie à pouvoir faire ce que tu aimes, à faire éclore ton potentiel artistique. Tu le vis avec simplicité, tu ne te permets pas de faire primer ton besoin de créations, mais ta fille est aussi d’une autre époque, elle ne veut pas subir un quotidien contraignant avant d’atteindre son objectif.

Hélène hésite, peut-elle bousculer Marie ainsi ? Mais puisque celle-ci a soulevé ce sujet, elle ne peut lui reprocher de répondre, et puis qu’importe, elles ne se reverront pas, alors prenons le risque de faire évoluer les choses positivement… Et elle poursuit. Puisque l’on parlait de musique, penses à Brel, Brassens ou tant d’autres, combien d’années ils ont galéré avant d’être reconnus ? Ils étaient portés par leur désir, et ils ont trouvé quelqu’un pour croire en eux. Peut-être que ta fille souhaite juste un petit mot d’encouragement pour reprendre contact ?

Marie relève la tête, détache son regard du tote-bag, et esquive la réponse. Regarde dit-elle, je vais coudre des boutons sur chaque découpe ronde pour les rabattre sur le corps du fourre-tout.

De quelle couleur ? s’intéresse Hélène. Dorés ? ah oui pourquoi pas, ou bien noirs comme les tiges florales que l’on voit là ?

Je fais cela pour un échange entre clubs de villages. Chaque club propose un modèle et on récompense les plus belles créations réalisées à partir de l’exemple. Des boutons noirs, je dois en avoir… Puis, en un souffle, comme découlant d’une harmonisation concrète de couleurs et de formes, « oui, peut-être ».

Hélène sent émerger quelque chose, un fil qui se tire pour renouer ce lien filial. Excuse-moi poursuit-elle, je ne devrais sans doute pas te parler ainsi ! Mais je sens bien ton ambivalence entre ton besoin de retrouver ta fille, et celui de faire primer des valeurs essentielles pour toi ! Laisse-lui une chance de t’expliquer ses projets, elle peut vivre sans toi, ou faire comme si, mais toi peux-tu vivre sans elle ?

Déjà le soleil décline, Marie remonte le rideau occultant. Hélène annonce son prochain départ, je fatigue dit-elle, je vais y aller, je t’enverrai la photo de ma chaise quand je l’aurai finie.

Mais Marie la retient encore un peu, « regarde ces photos, il y a toutes sortes de façons de tresser les assises, pas seulement en quatre quarts comme avec la paille, comme je t’ai appris. On peut faire des motifs. Sur son téléphone elle montre des modèles à géométries très différentes. Oh ! ce jaune et noir en losange, on dirait un tableau, un métissage magnifique ! s’exclame Hélène. C’est difficile à faire, répond Marie…

Une invitation peut-être, à poursuivre par un autre stage, à solliciter ses conseils, à garder un contact ?