LA NOUVELLE
Goéland
Marie Pierre Rigault
Février 2026
Chapitre 1
Je contemple le vaste océan déchaîné. Le gris du ciel se mélange au vert de l’océan, les nuages défilent à toute vitesse, le vent tourbillonne, il malmène les pins déjà courbés par les tempêtes. Les vagues en furie se fracassent sur le remblai. J’entends les cris stridents des mouettes et des goélands ; ils jouent avec les rafales de vent en attendant le retour des bateaux de pêche au port. Je sais qu’ils sont déjà nombreux à les avoir suivis. Mon cœur bat à tout rompre, tant de souvenirs m’assaillent. Je ferme les yeux et je me rappelle le jour où tout a commencé.
Ma petite voiture cahotait sur le chemin communal longeant la côte. J’avais voulu faire un petit détour pour admirer l’océan. L’immensité grouillante et plate m’attirait, l’eau était mon élément. La couleur vert-gris et les vagues moutonnantes annonçaient la tempête. C’était beau, j‘aimais ce spectacle où l’eau, la terre, et l’air se mariaient pour le meilleur et aussi pour le pire. Cette magie de la rencontre de ces trois éléments me fascinait. J’habitais à plus de trois cents kilomètres des côtes, ce n’était pas si loin, mais trop. J’avais décidé de partir aux aurores afin de profiter pleinement du spectacle grandiose de l’océan avant d’être enfermée le reste de la journée dans le palais des congrès. J’y étais attendue pour exposer devant un public d’infirmières de bloc opératoire et de médecins la technique de la greffe rénale robot assistée. Je présentais en tandem avec un chirurgien passionné par cette nouvelle technologie. Le lieu du congrès, Brest, m’avait fait accepter d’y participer. J’étais la seule de mon équipe à faire le déplacement, pas suffisamment de budget comme d’habitude. Comme j’intervenais sur la quasi journée, et faisait partie de l’association, mon déplacement était pris en charge par les laboratoires exposants. J’avais pu obtenir seulement deux journées de congrès auprès de ma hiérarchie, et je comptais mettre à profit ce déplacement pour me ressourcer.
Mes journées de travail étaient longues, souvent sans pause, les gardes de nuit étaient très chargées, nous enchaînions notre journée de travail le lendemain épuisées, rincées. Les plannings sans cesse changeant pour pallier aux manques, ne nous permettaient pas de nous projeter dans la sphère privée. Ces derniers jours avaient été plus intenses, j’étais fatiguée, éreintée physiquement et aussi moralement. Les cinq cents kilomètres avalés ce matin en cinq heures avaient été longs et intenses et j’étais heureuse d’être arrivée dans les temps. Le manque de sommeil commençait à se faire sentir, et la journée était loin d’être terminée. J’étais entraînée à résister à la fatigue, mais mon corps depuis quelques temps se rebellait.
Ma petite voiture fit une embardée. Le vent forcissait et gênait la conduite. Un crachin fin mais dru m’obligea à enclencher les essuie-glaces, je pestais. La pluie s’intensifia, la chaussée était devenue glissante, je devais slalomer entre les nombreux nids-de-poule et je voyais de moins en moins. Soudain, une énorme masse sombre percuta mon pare-brise. Instinctivement je donnai un coup de volant, la voiture dérapa, le choc puis plus rien. Ce fut le vide, le néant.
Je me réveillais hébétée, fourbue. La lumière m’aveugla instantanément. Je fermais aussitôt les yeux, une sourde douleur me vrillait le crâne, j’avais froid, très froid. Je poussai un long cri que je ne reconnus pas, cela ressemblait davantage à un croassement. Je perçus au loin le piaillement des mouettes et des goélands mêlé au rugissement du vent. Je me rappelais ce que je faisais sur cette route, la réalité s’imposa, je venais d’avoir un accident, j’avais dû être éjectée malgré la ceinture de sécurité. Je n’osais bouger et restais immobile. Le sol était froid et gluant de boue. Avec appréhension, j’ouvris les yeux. Ma vision fut remplie d’une myriade de couleurs auxquelles je n’avais jusque là jamais prêté attention. Peu à peu j’apprivoisais ce nouveau flux lumineux riche d’un incroyable kaléidoscope de tonalité. Cette nouvelle perception était peut-être générée par une commotion cérébrale pensais-je.
Un énorme goéland s’ancra dans mon champ de vision. Il était tout près, je pouvais sentir des relents de poissons dans son haleine. Curieusement, ce ne fut pas le dégoût, mais la faim qui se réveilla. Attentive à d’éventuelles blessures, je me redressais avec précaution. Mon regard dévia sur mes membres.
L’espace temps se figea quelques secondes. Je fermais et rouvrais alternativement mes yeux, c’était toujours la même vision. Ce n’était pas un rêve ! C’était un cauchemar. C’était tout simplement impossible, cela ne pouvait être vrai ! Une douce chaleur m’enveloppa. Je réalisais avec stupéfaction que l’énorme goéland avait déployé ses grandes ailes pour me protéger. Mon cerveau s’emballait dans tous les sens, mon cœur tambourinait dans ma poitrine. Incompréhension, horreur, peur, désespoir. J’étais dans une hallucination. Je me réfugiais dans cette douce hypothèse et attendis de me réveiller dans ma normalité. Ce fut vain. Les secondes, puis les minutes se succédèrent, rien ne changeait. Le spectre de mon ouïe était plus riche en tonalités. Mon odorat était devenu surpuissant. Cette nouvelle réalité était impensable. Mes bras, mes mains étaient devenues ailes, mes pieds, palmes, ma bouche bec, ma voix croassement. Mon accident avait dû me basculer dans un univers parallèle. Face à cette hypothèse cauchemardesque, je me réfugiais au plus profond d’un repli du cerveau que j’habitais.
Le froid insidieux obligea mon corps à bouger. Le grand goéland s’écarta avec attention. Je me laissais glisser hors du temps et devins spectatrice. Je me sentis me redresser, pilotée par une force primaire surgie du tréfond de ma conscience. L’oiseau posté à quelques centimètres m’encourageait, je comprenais ses injonctions pour que je me relève. Un lien puissant et indéfectible nous unissait, c’était primaire, brut. Debout sur mes pattes, j’effectuais quelques pas chancelants, rassurée de ne ressentir aucune douleur. Mes ailes se déployèrent face à l’appel des airs. J’écoutai le vent, décryptai les flux du courant ascendant et m’élançai. Quelques centimètres, puis ma panique face au vide gâcha mon envol. Mon corps chuta en une mêlée de battements d’ailes désordonnés. Une rage sourde déferla contre moi, je me réfugiais de nouveau dans un recoin du cerveau que je partageais visiblement. Un instinct primaire et atavique était aux commandes de mon nouveau corps, pour notre propre survie, je devais l’y laisser. Seul l’espoir de me réveiller et de retrouver ma véritable enveloppe charnelle stoppa ma panique. Ce que je vivais ne pouvait être réel, il fallait faire preuve d’un peu de patience et tout redeviendrait comme avant, pensais-je.
Mes ailes se déployèrent à nouveau, mon compagnon criait des mots d’encouragement, il prit son envol avec facilité et tournoya au dessus, il m’attendait. Mon corps vibra de nouveau, face à l’océan. L’appel du large effaça la fatigue, la faim, la douleur. La promesse de nourriture, d’un nid chaleureux, de retrouver les miens l’emporta. Mes ailes captèrent le flux d’air. Je ressentis l’ivresse de décoller du sol, la caresse du vent. Libre, J’étais libre, c’était euphorisant. Le grand goéland planait à mes cotés, nous ondoyions sur les vagues des bourrasques. L’autre, qui avait les commandes de mon corps chassait ma confusion par la dextérité de son vol. Je découvrais une facette de cette nouvelle réalité que je trouvais fascinante. Voler comme un oiseau ! Qui n’en a jamais rêvé ? Tout à coup, je sentis l’attente, la préparation et l’ivresse de plonger sur ma proie, le contact brutal avec l’eau, saisir le poisson, remonter à la surface et l’avaler entièrement. C’était agréablement bon. Mon compagnon se posa sur les flots, à coté de moi et plongea à son tour. Il réapparut un alevin dans son bec. Repus, nous reprîmes notre vol. Vibrer au rythme du vent était une sensation grisante. Au loin sur la côte de l’endroit où nous étions, des bruits stridents accompagnés de lumières intenses captèrent mon attention. Je réalisais qu’il s’agissait de véhicules de secours. Soudain, la réalité me frappa de plein fouet, je paniquai. Le tas de ferraille encore fumant encastré entre deux murs à moitié éboulés était ma voiture, et mon enveloppe humaine y était prisonnière. Je hurlais d’effroi intérieurement. Brutalement, mes ailes ne me portèrent plus, je chutai en piqué tout en tournoyant. Une voix puissante hurla dans ma tête et couvrit le tintamarre de ma panique. Honteuse, terrifiée, je me repliais dans un recoin de l’esprit de l’oiseau. Sa volonté de vivre me transperça. Je suivis son effort désespéré pour reprendre le contrôle de son corps. Le sol approchait dangereusement. Sur une ultime impulsion, ses ailes captèrent le flux ascendant d’une bourrasque rageuse. Mon corps, notre corps se redressa. Nous planions maintenant au dessus des rochers. Le grand goéland tournoyait au-dessus de nous, il craillait sa peur, son incompréhension. Cette cacophonie émotionnelle me fit réaliser que nous étions deux entités à partager le même corps et la cohabitation s’annonçait ubuesque. Je ne possédais ni l’instinct, ni l’éducation, ni les codes pour survivre en tant que goéland. Je n’avais pas ma place dans cette morphologie, j’étais l’intruse.
L’espoir, l’intime conviction de réintégrer mon enveloppe humaine éloignèrent la folie qui me menaçait. Je m’ancrais à cette bouée comme un naufragé en pleine tempête. Les questions revenaient, insidieuses. Comment savoir si mon enveloppe charnelle de femme était encore « en vie » ? Et si c’était ça la mort ? La panique me menaçait de nouveau, miraculeusement je la chassais, je n’avais guère envie de réitérer l’exploit précédent. Je m’imposais d’affronter les problèmes les uns après les autres et reléguais ces hypothèses funestes au monde de l’impossible.
Le vent sifflait maintenant avec insistance, la pluie fine et drue glissait sur notre plumage. Nous prîmes de l’altitude. L’ivresse du vol occulta momentanément mes pensées noires. Une île hérissée de rochers à flanc de falaise se dressa à quelques encablures de la côte. Quelques touffes de buissons tordus ornaient son sommet balayé par les vents. Dans le fracas des vagues sur les récifs, les goélands, mouettes, fous de bassans, macareux et cormorans se disputaient la place. Mon autre était pressée de rallier ces rochers. Une force brute, atavique la guidait. Prudente, je restais dans mon poste d’observation. Quelle ne fut pas ma surprise d’atterrir sur un nid douillet protégé des vents où trois minuscules œufs reposaient couverts de brindilles. Mon autre inspecta méticuleusement son nid, et renifla de soulagement. Si d’autres couples avaient tenté de prendre possession du nid, ils ne s’y étaient pas attardés, mon autre et notre compagnon se sentaient d’humeur belliqueuse pour défendre le nid contre tout intrus. Non loin, d’autres nids, d’autres couples gardaient sauvagement leurs œufs contre toute invasion. C’était un bavardage incessant dans le flux du rugissement du vent. Les informations circulaient, les oiseaux commentaient. Une vie sociale intense régnait sur ce bout de rocher. L’emplacement de chaque nid avait été conçu pour être protégé des vents dominants. La sécurité du foyer m’apaisa, l’autre était plus détendue. Le grand goéland s’installa contre nous, protecteur
A l’abri, perchée à flanc de falaise, je me sentis enfin en sécurité pour réfléchir en toute quiétude. Mon esprit divagua vers de lointains souvenirs, je n’aimais pas m’y attarder… L’image de mon petit ami, Tom se dressa comme un phare dans la nuit de mon existence, je l’aimais profondément. Il était mon amarre pour le présent et le futur, je criai intérieurement pour l’appeler à l’aide en vain. Il était quelque part en Somalie. Pour la première fois depuis nos quinze années de complicité, j’avais supplié, tempêté pour qu’il ne parte pas en mission, j’avais peur pour lui. Mais quand l’armée ordonne… Et « c’est mon métier » avait-il argumenté. Au petit matin, il avait pris son paquetage pour l’Afrique, et moi, ma petite glacière contenant mon repas de midi que je mangerais probablement en arrivant chez moi après ma longue journée de travail. Nous nous étions quittés, la bouderie en bandoulière. Notre lien était puissant, il nous avait réunis depuis l’âge de douze ans dans une famille d’accueil où la gentillesse du couple nous avait permis de nous reconstruire ensemble. Ce furent quatre années de félicité durant la période agitée qu’est l’adolescence. Quand la DDASS nous sépara l’un de l’autre car trop d’attachement selon eux, ce fut un véritable cataclysme. S’enchaînèrent deux années de fugues, chapardages pour survivre dans la rue ensemble. Puis la majorité, la délivrance du système qui nous broyait. La reprise de nos études en faisant multiples petits boulots nous permettant de louer un minuscule studio, notre premier chez nous. Puis l’engagement de Tom dans l’armée, mes études d’infirmière en bossant la nuit et les week-ends. Avec nos diplômes s’installa notre indépendance financière, une douceur de vivre, un avenir radieux à deux…
Jusqu’à ce jour, ce stupide accident. Les émotions me submergèrent, mais je refusais de laisser la peur s’installer, elle était mon ennemie. Je voulais survivre, comprendre ce qui m’arrivait, et retrouver ma vie d’avant. Je m’accrochais à cet espoir. Je devais appréhender mon nouveau milieu de vie pour pouvoir mieux le contrôler et peut-être réussir à échanger avec l’entité avec laquelle je partageais le même corps. Je me positionnais en poste d’observatrice le reste de la journée en priant que la tempête se calmât. Faire les montagnes russes sur les courants d’air n’avait rien d’une attraction foraine. L’autre dominait le vol version super bowl, moi, je savais tout juste déployer mes ailes.
La nuit succéda au soir. Un calme apparent régnait sur la falaise. Il n’y avait plus de vol, la violence des vents rendait les excursions nocturnes dangereuses. Notre compagnon s’était endormi profondément nullement gêné par le déchaînement des éléments. Mon autre réclamait le calme dans sa tête, j’étais incapable de lui fournir ces moments. La tempête rugissait de partout, elle assaillait le moindre abri avec furie. Plus bas, les flots se fracassaient contre la paroi rocheuse, des gerbes d’eau éclairées par la lune éclaboussaient les récifs. La peur succéda à l’angoisse, je me sentais peu protégée à flanc de falaise au milieu de ce maelstrom. L’autre était résignée, habituée à la violence de la nature, elle avait l’art et la connaissance de s’y adapter, elle vivait avec. Son calme conjugué à notre fatigue physique eut raison de mon agitation. Le sommeil me happa avec l’espoir que tout cela ne fût qu’un cauchemar.
Chapitre 2
Paul Durand regarda sa montre avec nervosité. Jamais Sophie n’avait été en retard, il s’inquiétait. Le comité d’organisation du congrès avait jonglé avec les intervenants pour décaler leur présentation. La pause de midi était maintenant bien avancée et il n’avait toujours aucune nouvelle de sa coéquipière. Sans y croire, il tenta une nouvelle fois de la joindre sur son mobile, une voix d’homme lui répondit. C’était un brigadier de la gendarmerie, Sophie avait perdu le contrôle de sa voiture sur le chemin des falaises, par chance sa voiture s’était encastrée entre deux murs, les pompiers l’avait désincarcérée, le SAMU l’avait héliportée vers le CHU de Brest. Il resta quelques secondes, prostré par cette nouvelle et se leva. Il voulait en savoir davantage. Après avoir expliqué la situation, et annulé leur présentation au congrès, il joignit un de ses anciens camarades de faculté de médecine qui travaillait à l’hôpital de Brest. Dehors, la tempête s’était déchaînée, il s’engouffra dans sa berline et programma son GPS, l’hôpital était en périphérie de ville. Le trajet lui parut interminable, la pluie s’abattait avec violence sur son pare-brise, il dut réduire sa vitesse, son auto se déportait sous les coups de butoir des rafales. Il gara sa voiture, et se précipita vers l’entrée des urgences. Son ami qui avait embrassé la spécialisation gynécologie, l’accueillit.
— Sale temps ! Demain, la météo sera plus clémente.
Ils se serrèrent la main.
— J’aurais préféré te voir dans d’autres circonstances. Ton infirmière est au scanner. Tu me suis ?
Paul lui emboîta le pas, tout en maugréant que Sophie n’était pas SON infirmière, simplement qu’il l’appréciait beaucoup dans le champ professionnel où elle excellait selon ses critères. Son collègue ricana, il aimait le provoquer, mais le sujet était grave pour continuer ce jeu puéril.
— Pour le moment, elle est en coma profond. Aucune autre lésion. La ceinture de sécurité et l’air bag, l’ont bien protégée, elle et son bébé.
—Quoi ? Paul se stoppa net.
Son collègue se tourna vers lui.
— J’ai évalué son terme à environ 26 semaines, l’enfant est en pleine forme à ce jour.
— J’ignorais qu’elle était enceinte, Sophie a toujours été très discrète sur sa vie privée… 26 semaines, ça ne se voyait vraiment pas et elle est loin d’être dans la catégorie du surpoids. Comment l’avez-vous découvert ?
— Son pouls était un peu rapide et sa tension un peu basse, on lui a passé une échographie en première intention pour exclure une hémorragie interne, c’est comme ça qu’on l’a su. Ses constantes sont normales pour une grossesse. Pour le moment, elle est stable sur le plan physique et le bébé se porte comme un charme et fait des cabrioles. Espérons que ce coma ne durera pas.
Ils pénétrèrent dans la zone de contrôle du service radiologie.
— Je ne vois rien d’anormal, commenta le radiologue en faisant défiler les coupes du scanner sur les écrans.
Le neurochirurgien à ses cotés confirma. Il plissa des yeux et reprit le défilement des images. Il se frotta plusieurs fois les tempes, se recula des écrans pour se concentrer. Sa mine était soucieuse.
— Moi non plus, je ne vois rien d’anormal, rien, absolument rien, insista-t-il. Elle est classée glasgow 3, en coma profond. Je ne comprends pas, ça ne colle pas avec l’imagerie, on devrait trouver quelque chose pour expliquer, mais rien. Pas d’hémorragie, ni d’œdème, aucune lésion visible, rien, nada. La famille est prévenue ?
— Je ne sais pas, avança Paul ébranlé par ces nouvelles. La gendarmerie a dû s’en occuper. Elle est de Tours.
— Elle est infirmière ? Les pompiers ont remarqué son caducée sur sa voiture. Qu’est-ce qu’elle faisait à faire du tourisme par ce temps ?
— Elle travaille avec moi, nous devions présenter la greffe rénale au robot aujourd’hui au congrès des IBODEs. Quant à savoir ce qu’elle faisait sur ce chemin… je l’ignore.
Le neurochirurgien Bastien Delatour sursauta.
— On ne le saura peut-être jamais. C’est demain après midi, que notre équipe présente les critères d’admission au prélèvement multi-organes et ses enjeux. Avec ce tableau clinique, nous risquons d’être dans le vif du sujet pour cette jeune fille soupira-t-il. Sa grossesse va compliquer sa prise en charge, elle va être surveillée étroitement en attendant des examens complémentaires, et la venue de sa famille. Pour le moment, il faut attendre, nous ne pouvons rien faire de plus. Peut-être prier, si on est croyant.
Ils se turent. Le bip régulier du monitoring et le bruit du respirateur meublaient le silence pesant.
Chapitre 3
Une douce chaleur m’envahit. Le soleil pointait et dardait dans le ciel ses douces couleurs irisées de rose. Le vent après le tumulte de la nuit s’était calmé. Tout était étrangement calme. Mon compagnon se posa à mes côtés, un poisson dans son bec. Il m’apportait mon repas que je dévorais avec appétit. Le rocher commençait à s’agiter, la colonie se réveillait dans un joyeux brouhaha. Nombre d’oiseaux tournoyaient dans les airs à la recherche de nourriture.
Dans le nid voisin, régnait une étrange agitation. Le goéland perché dessus craillait sur quiconque s’approchait du nid. Deux petites têtes décharnées émergèrent du dessous de son ventre. C’était la période de la couvaison et les œufs avaient commencé à éclore, s’en suivait cette effervescence quasi généralisée sur notre minuscule île ou plutôt rocher. Les parents se relayaient inlassablement pour les nourrir.
Je sentis du mouvement sous mon corps d’oiseau. Mon autre se recula avec précaution. Un des œufs bougeait, il se fendilla, une aile, puis une tête toute aussi décharnée que les oisillons du nid voisin, apparut. Les deux autres œufs se fendillèrent à leur tour. Je contemplais avec attendrissement l’éclosion des petits de la femelle goéland qui m’hébergeait en elle. Je ressentis tout son amour inconditionnel, son attachement à sa progéniture, mais aussi sa volonté d’en découdre à quiconque oserait approcher du nid. Je n’avais jamais désiré d’enfant, ce que je vivais dans le corps de ce goéland chamboula toutes mes certitudes, mes convictions sur la maternité. Cette révélation puissante me submergea comme un raz de marée. Il n’y avait rien à comprendre, c’était primaire, viscéral. Les oisillons devinrent aussi ma priorité.
Chapitre 4
Sophie gisait, minuscule dans son lit d’hôpital. Aux machines de surveillance et d’assistance, s’était ajouté un monitoring pour surveiller le fœtus. Son cœur galopait. La sage-femme débrancha la ceinture bardée de capteur, les bips rapides disparurent aussitôt. Après avoir enduit de gel le ventre à peine rebondi de Sophie, elle passa délicatement la sonde de l’appareil à échographie. Elle sourit, le bébé était vigoureux. Bastien Delatour observait l’écran de l’appareil avec toujours autant d’émerveillement. L’enfant se portait bien. Il sourit en regardant le lecteur de CD posé sur la paillasse. L’équipe soignante l’avait installé pour que le bébé écoute autre chose que les bruits de la réanimation qui devaient lui faire peur, avaient-ils tous argumenté auprès de la hiérarchie. Bastien avait beaucoup ri en voyant la tête des cadres de santé et de son patron. Il avait soutenu l’équipe et bénéficiait de leur complicité depuis. Plusieurs fois, il avait surpris les aides soignantes, les infirmières parler au bébé, à Sophie comme si elle était en vie. « Pour palier à l’absence de visite » avaient-ils chuchoté.
Le professeur, chef du service tempêtait à chaque visite, il répétait à qui voulait l’entendre que Sophie n’était plus qu’un corps, qu’elle était morte. Bastien le savait, les soignants aussi, tous les examens l’attestaient. Il n’y avait plus la moindre activité cérébrale dans le cerveau de la jeune femme. La coordination pour les prélèvements d’organe suivait de prés son dossier. Seul son bébé avait fait retarder l’échéance. L’excellent état physique de la jeune femme permettait d’amener à maturité son fœtus.
Sophie n’avait pas de famille hormis le père de son enfant à venir, elle n’était pas inscrite sur le registre des refus. Et l’armée n’avait plus aucune nouvelle de Tom et de son unité en Somalie. Une embuscade ? Pas de demande de rançon ou autre contrepartie. Dix hommes parmi les forces commandos avaient disparu, sans aucune trace. Sans aucune famille pour contrer la procédure, la voie était grande ouverte pour prélever le maximum d’organes sur le corps de la jeune fille.
L’affect avait pris beaucoup de place dans le cœur des soignants, même pour lui. Lorsque le jour viendra, se posera un sérieux problème d’éthique. Même au sein du bloc opératoire pourtant aguerri, certaines infirmières avaient fait valoir leur droit de retrait, chose jamais vu dans ce milieu. Son chef de service avait explosé, il n’avait pas pu s’empêcher de hurler sur ces pauvres soignantes. Son éclat avait rallié d’autres soignants à ne pas participer à ce prélèvement. D’autres chefs de service s’ y en étaient mêlés. La direction de l’hôpital avait tenté de rappeler à l’ordre les dissidents, les syndicats étaient montés au créneau. Une contestation sourde régnait au sein de l’hôpital, mêlée de résignation.
Chapitre 5
Les jours et les nuits se succédaient sur le rocher. Les oisillons avaient grandi, ils étaient prêts à quitter le nid. Avec notre compagnon, nous nous relayions sans cesse pour les nourrir, les protéger du vent, des risques de chute, et parfois de la convoitise de nos congénères. C’était une surveillance accrue de chaque instant. Leur croissance exponentielle augmentait leurs besoins nutritifs. Nous faisions une rotation permanente pour les nourrir.
Nous perdîmes un de nos bébés, j’en fus davantage affectée que mon double, sans doute ma nature humaine. L’autre le vécut comme une sorte de fatalité rationnelle. Cette disparité d’émotion signait la différence entre nos deux espèces. Je n’étais pas née goéland, je ne le serais jamais, je n’avais rien à faire dans ce corps. Assurer la becquée aux oisillons chaque jour, chaque heure de la journée m’avait détaché de ma condition humaine. La routine s’était installée et m’avait étouffée.
J’ignorais combien de temps durerait le sevrage de nos jeunes oiseaux. Ils avaient bien changé, leur plumage juvénile était fait de taches et mouchetures brunes, ils occupaient maintenant toute la place dans le nid. Curieusement, je n’étais pas pressée qu’ils prennent leur envol. Je me découvrais une fibre maternelle inattendue. Cela m’étonnait et m’enchantait à la fois. Jamais je n’avais eu le désir d’enfant, trop chahutée par la vie, mes souvenirs d’enfance, mes peurs de pas être à la hauteur. Mon métier trop prenant, avec Tom souvent en mission ne me permettait pas d’envisager une seule seconde la venue d’un enfant à choyer dans notre mini sphère familiale. Ce constat qui m’avait jusque là bien arrangée avait volé en éclats. Mon état animal venait de balayer toutes mes convictions, mes peurs sur la maternité, l’enfance. L’inenvisageable était devenu évidence, je le ressentais comme un besoin primaire. L’humain en moi s’effaçait-il ? Retrouver mon état antérieur devint ma priorité, je programmais cet objectif, dès l’envol des jeunes. Je passais de longues nuits à débattre sur ma condition, et ourdir un plan pour sortir de ce cauchemar.
Chapitre 6
La porte s’ouvrit avec fracas, une nuée de blouses blanche s’effaça pour faire place à l’éminence du service. Il pénétra dans la chambre, suffisant. L’assemblée resta silencieuse autour du lit. Le clair de lune de Claude Debussy fut brutalement interrompu et remplacé par les bips des monitorings, le bruit de l’insufflation et exsufflation du respirateur. Une main glissa vers lui les derniers résultats d’analyse. Il resta de marbre, un léger froncement de sourcil le trahit. La messe allait être dite.
Sophie occupait cette chambre de réanimation depuis cinq semaines maintenant. Le doux renflement de son ventre révélait qu’une autre vie se jouait aussi au milieu de ce déploiement de technologie. Bastien Delatour s’adossa contre le mur et serra les poings dans les poches de sa blouse. Le père de l’enfant était toujours porté disparu, l’armée n’avait aucune nouvelle, ils n’avaient plus d’espoir de le retrouver vivant. Son chef de service l’avait prévenu hier soir, il ne voulait plus attendre.
Dans un long monologue tremblant, l’interne exposait le cas clinique de sa patiente. Le professeur coupa la parole à son étudiant, et commenta vivement la qualité de ses observations. Après avoir pris un certain plaisir à saper son travail, il s’adressa à l’assemblée.
— Cette jeune patiente est en coma dépassé depuis cinq semaines. C’est l’enfant qu’elle porte qui a retardé cette difficile décision en l’absence de toute famille. Nous sommes maintenant à 31 semaines. Attendre plus longtemps pourrait compromettre la viabilité de l’enfant, même si l’état de la patiente est étonnement stable. Comme chacun le sait, en état de mort encéphalique, son état physique peut se dégrader à tout moment.
Il laissa planer le silence quelques secondes avant d’ajouter :
— L’équipe de la coordination commencera les derniers tests cet après midi. L’agence de biomédecine attend les examens complémentaires pour valider les prélèvements et les attribuer. Vu son jeune âge, et l’absence de restriction, ce sera la totale : cœur, poumon, foie, pancréas, reins, peau, os, cornée ainsi qu’artères et veines. J’ai programmé la césarienne demain en soirée pour ne pas bousculer les programmes opératoires déjà bien chargés. Puis, on enchaînera les prélèvements sur la garde pour les mêmes motifs.
Il regarda longuement son équipe muette avant de terminer en martelant ses mots.
— Ce serait criminel d’attendre plus pour l’enfant !
Puis il sortit en claquant la porte. Bastien abattit son poing sur le mur et sortit à son tour rageusement. La messe avait été dite.
Chapitre 7
Les beaux jours étaient là, une douceur printanière réchauffait les corps. Le rocher grouillait de vie, un groupe de jeunes goélands s’était formé, ils survolaient les récifs, surfaient sur les vagues. Nos deux jeunes se chamaillaient dans le nid, ils étaient prêts pour leur premier vol. Nous faisions sans cesse des allers retours sur la côte à la recherche de nourriture. Notre nid surplombait l’océan, je pouvais le voir à des kilomètres, il agissait comme un phare. J’ai pu apprendre en observant, quelques rudiments de survie et de vol, notre cohabitation était devenue plus harmonieuse. Chaque jour, je chérissais mes souvenirs du monde humain, Tom était devenu omniprésent dans mon esprit. Etait-il revenu de mission ? Me cherchait-il ? Où était mon corps ? Ce cauchemar s’arrêtera-t-il ? Beaucoup trop de questions étaient sans réponses. Notre progéniture nous avait accaparées, j’avais depuis longtemps perdu le décompte des jours. Je savais avec certitude, que nos jeunes prendraient leur envol très prochainement, ils étaient prêts. Je sentais la hâte de mon autre à reprendre sa liberté.
Nous survolâmes la ville à haute altitude. Ma vision décuplée me permettait de distinguer avec précision habitations, arbres, rochers, étangs, la moindre proie, la moindre nourriture. Le vent portait les odeurs, je pouvais les identifier avec aisance. Il nous chantait la terre, la mer. Le soleil, la lune, les étoiles étaient nos guides invisibles. Il nous suffisait de savoir écouter et de nous laisser porter. La brise nous avait chuchoté la nouvelle d’une décharge embaumante dans les terres. Nous n’étions pas seules à suivre le flux de senteurs portées par la brise.
Soudain, un énorme vrombissement fracassa le ciel. Au sol, j’identifiais un hélicoptère. Les ondes de chocs générées par ses pales rebondissaient sur les bâtiments. Le son assourdissant des turbines brouillait nos radars. Il s’éleva dans le ciel avec la lourdeur d’un bourdon. Mon autre était terrorisée, je ne pus que suivre sa fuite dans un repli à l’abri des turbulences. L’odeur du kérosène chatouilla notre odorat, ce n’était pas agréable. Le souffle des pales du rotor lécha le mur où nous étions réfugiées. Mon autre crailla d’effroi, elle nous terra sur le rebord d’une fenêtre. Celle-ci était légèrement entrouverte. Je pus reconnaître une chambre d’hôpital. Mon cœur s’emballa, un flot d’espoir me submergea. J’avais trouvé l’hôpital, mon corps y était peut-être encore. Une sourde appréhension s’insinua en moi. Existais-je toujours ? Je ravalais mes sombres pensées pour me centrer sur le vol. Pour me libérer de ma condition aviaire, il importait que je sache la maitriser. Nous avions repris la route vers notre nid, tant pis pour la manne de nourriture portée plus tôt par les vents, l’odeur de kérosène avait brouillé la piste. Nos jeunes avaient encore besoin de nous.
Chapitre 8
Bastien Delatour discuta de longues minutes avec son confrère obstétricien. Tous deux partageaient la même intuition, tous deux avaient parfaitement conscience qu’elle était irrationnelle et tous deux adhéraient pleinement au don d’organe, ils possédaient même leur carte de donneur. Aucun d’eux n’arrivait à expliquer pourquoi ils s’étaient dressés contre ce prélèvement. L’affect ? Probablement avaient-ils conclu. Mais une petite voix leur soufflait une autre musique « et si ». Une question le taraudait depuis le début, et il détestait ne pas avoir de réponse : Qu’est-ce qui avait pu provoquer cette mort encéphalique ? Tous, à l’unanimité, étaient sûrs que ce n’était pas dû à l’accident, ni dû à un malaise. Rien, toujours aucune explication.
Il lui restait une dernière formalité à accomplir avant l’heure inéluctable : appeler une dernière fois les bureaux de l’armée. Il s’arma de courage. Comme les autres fois, ce fut long et laborieux, l’armée n’échappait pas à la lourdeur administrative. Un secrétaire lambda lui promit qu’ « on » le rappellera. Il soupira de lassitude. Son regard fut happé par la photo encadrée posée sur son bureau. Sa femme et ses deux enfants riaient aux éclats face à l’objectif. Son métier l’accaparait beaucoup, ces moments partagés en famille étaient rares. Pour la première fois il en souffrit, l’injustice de la vie l’étouffa. Il balaya son bureau de la main, des dossiers volèrent, il frappa du poing sur son bureau renversant le cadre.
La vie n’est pas tendre, pensa-t-il amer. Et le bébé de Sophie ? Qu’allait-il devenir ? Les services sociaux étaient prévenus. A peine né et aucune famille pour le serrer dans ses bras. Certes, il sera adoptable très rapidement. Ce n’était pas juste ni pour Sophie, ni pour ce jeune homme probablement mort au tréfonds de l’Afrique. Qui se rappellera d’eux ? Il n’avait réussi qu’à retarder l’inéluctable, Sophie était décédée depuis son accident, l’écho doppler, l’angioscanner cérébral, les deux électro encéphalogrammes avaient confirmé l’état de mort cérébrale. Même si rien n’expliquait pourquoi ! Le choc n’avait pas été violent avaient relaté les pompiers, sa voiture s’était gentiment encastrée entre deux murs rendant impossible l’ouverture des portières. L’état physique était étonnement stable, tout fonctionnait parfaitement hormis sa respiration qui dépendait de l’assistance respiratoire. Il devait admettre que son chef prônait le bon sens et la sagesse, mais c’était difficile de l’admettre. Dur parce qu’aucun des multiples examens n’avait pu permettre d’avancer la moindre hypothèse sur la cause du décès, et il détestait pardessus tout, rester dans le flou. Sa raison était pour la sécurité de l’enfant à venir, son intuition lui soufflait d’attendre encore un peu. Il se leva, redressa le cadre photo renversé et ramassa les dossiers éparpillés au sol. Il les entassa sur un coin de son bureau et sortit.
Chapitre 9
Le lendemain matin de notre virée à l’intérieur des terres, nos deux oisillons avaient pris leur envol. Avec notre compagnon, nous les surveillâmes à distance. Je ressentis un grand vide. Mon autre les contemplait sans émotions particulières, juste la satisfaction d’avoir réussi. Je ne comprenais pas ce détachement après avoir été liée à eux viscéralement. Le monde sauvage était-il ainsi pour toutes les espèces ? Mon instinct maternel s’était ancré en moi durant cette période. Avec leur départ, ce manque d’enfant se transforma en faim, en soif.
Vivre dans le corps de cet oiseau devint une torture. Je ne supportais plus leurs craillements. Tom me manquait cruellement. Ma seule raison pour ne pas sombrer dans la folie était de retrouver mon enveloppe humaine.
« Où étais-je ? Sous six pieds de terre ? Non ! Impossible, impensable ! Je refuse de vivre dans cette dimension animale. Je n’ai jamais demandé de squatter le corps de ce pauvre goéland. Alors pourquoi ? Comment cela a-t-il pu arriver ? Etait-ce ça la mort ? Etait-ce définitif ? Je dois savoir, pour cela je dois chercher, enquêter. L’hôpital sera mon point de départ, si besoin j’irai jusqu’à ma ville, mon appartement. Mon enveloppe charnelle était quelque part et j’allais le découvrir. L’autre acceptera-t-elle que je lui impose ce choix ? Comment réussir à m’imposer ? »
Survoler de nouveau le centre hospitalier devint mon objectif. J’élaborais un plan pour prendre le contrôle du corps. J’appris la patience pour gagner la bataille d’usure contre l’autre.
Chapitre 10
Pour la première fois depuis de longues semaines, le docteur Bastien Delatour affichait un sourire de satisfaction. Il posa son DECT sur son bureau, se cala dans son fauteuil et pivota vers l’unique fenêtre de son bureau. Il apercevait au loin les reflets bleutés de l’océan, c’était apaisant. Il poussa un profond soupir de soulagement et ferma les yeux pour savourer ce moment. Mû par le désir de partager la nouvelle avec son ami, il composa avec fébrilité son numéro.
— Je n’ai pas beaucoup de temps, je peux…
— Tom est vivant, hurla Bastien dans le combiné. L’armée le rapatrie demain à Toulon. Ils font tout leur possible pour lui permettre de voir Sophie avant.
— Vivant ?
Bastien entendit nettement le soupir de soulagement de son confrère.
— Oui, il est blessé mais bien vivant ainsi que six autres de son unité, m’ont-ils dit ! Si je n’arrive pas à stopper la procédure pour ce soir, l’armée me propose d’intervenir directement par le biais des ministères. Tom serait un héros apparemment. Je te laisse, je file voir mon boss et la coordination.
— Tu ne peux pas imaginer le soleil que tu apportes à cette journée !
— J’imagine très bien, c’est pareil pour moi, rigola Bastien avant de raccrocher.
Chapitre 11
Cela faisait deux jours et deux nuits que je tentais inlassablement d’influer mon autre. Elle avait la maîtrise du corps, du vol, de la survie, des codes de la colonie. Moi, j’étais prisonnière de ce corps que j’étais loin de contrôler. Nos deux petits avaient joint un groupe de jeunes et faisait l’apprentissage de la vie au milieu de la colonie. Mon compagnon s’était éloigné vers d’autres horizons, d’autres groupes. Mon autre faisait de même.
Mon moi humain tempêtait, fulminait jour et nuit, sans relâche. Deux jours, deux nuits à tergiverser dans tous les sens empêchant l’entité animale de se reposer, de dormir. Mon objectif était de la harasser de fatigue pour endormir sa volonté de me résister, prendre le contrôle de notre corps et voler vers les terres intérieures où l’appel se faisait de plus en plus pressant. Des tressautements dans mon abdomen d’oiseau attestaient l’urgence, ils me tenaient en éveil constamment. L’image de Tom était mon phare dans la nuit de mes incertitudes, je m’y accrochai comme un naufragé à sa bouée en pleine tempête.
Nous planions au dessus du port en quête de nourriture. Une poubelle débordante par ses effluves alléchantes capta aussitôt notre attention. Hélas, nous n’étions pas seules à l’avoir repérée, s’en suivit une bagarre généralisée pour quelques bouchées d’un sandwich trop épicé. Repues, nous prîmes les courants ascendants pour prendre un peu d’altitude. Une barre sombre se profilait sur l’océan, annonciatrice d’orage. Il nous fallait trouver un abri. Les immeubles du centre ville avec leurs vieilles pierres étaient la solution. Le ciel s’assombrit et se gonfla d’air. Nous étions en sécurité. Apaisée, épuisée, l’autre s’endormit profondément, je veillais, tapie.
Avec précaution, tout en douceur, je pris les commandes du corps. J’avais attendu ce moment opportun avec patience. Je m’aperçus rapidement que je maîtrisais le vol aussi bien que nos deux oisillons. Je redoublais de prudence pour me concentrer à surfer avec le vent. Je me dirigeais droit vers l’intérieur des terres. L’appel s’intensifiait, je reconnus aisément le grand centre hospitalier, je laissais les rafales de vent me porter vers ma destination. Je tournoyais presque avec grâce au-dessus de l’héliport. Le tonnerre gronda, son écho se démultiplia sur les bâtiments de l’hôpital.
L’autre émergea brusquement de sa torpeur. Peur, colère, incompréhension se mélangèrent. Le battement désordonné des ailes témoignait de notre duel intérieur pour le contrôle du corps. Le tonnerre devint un roulement continu, les flashs des éclairs étaient aveuglants. Le vent se transforma en tempête, nous étions malmenées dans les airs. Fixée sur mon objectif, je n’avais pas été vigilante, maintenant l’orage était sur nous. Je me sentis stupide. En un battement d’aile furieux, l’autre prit le contrôle du vol. Soudain, une lumière aveuglante conjugué à un effroyable claquement. Puis, le néant.
Chapitre 12
Tom venait d’atterrir à Brest. L’armée l’avait préparé pour Sophie. Le sort s’acharnait contre lui, il était doublement sonné. Dans le même temps, il perdait celle qui était son amarre, celle qu’il aimait plus que lui-même, et il allait devenir père. Il avança comme un somnambule vers le médecin qui l’attendait.
Ce n’était pas usuel, mais le Docteur Delatour avait tenu à accueillir le jeune homme qui était accompagné par un médecin militaire. Bastien remarqua son visage fatigué et tuméfié, il portait des marques de strangulation sur le cou, il boitait légèrement et il maintenait son bras gauche plaqué sur ses côtes. Il était grand et musclé, un guerrier, mais un guerrier qui avait déjà vu et vécu beaucoup trop de choses. Ses yeux criaient pour lui. Tom, visiblement déjà très éprouvé par sa mission allait devoir encore vivre l’horreur de la vie. Bastien compatit, sa mission était la plus difficile de sa carrière, et il désirait plus que jamais que l’humanité soit au rendez-vous. Ils se saluèrent.
Ils roulèrent silencieusement vers l’hôpital. Le temps s’était obscurci, l’orage grondait. Bastien espéra arriver avant l’averse orageuse. Il remarqua très nettement la zébrure de l’éclair frapper un oiseau en plein vol, une mouette ou un goéland. Il fut surpris, habituellement les oiseaux sentaient le danger bien avant l’humain, et s’abritaient avant l’orage. Il fut étonné de voir l’oiseau réussir à se redresser après une chute vertigineuse, il semblait indemne, or, il était certain d’avoir vu la foudre le faucher dans les airs. Une bizarrerie de la nature pensa-t-il. Il reporta son attention sur Tom.
— Avant d’aller voir Sophie, nous vous expliquerons tout ce qui s’est passé depuis l’accident. Mon collègue qui est l’obstétricien et une psychologue se joindront à nous.
Le jeune homme acquiesça mécaniquement, toujours muet. De grosses gouttes s’écrasèrent sur le pare-brise, ils se hâtèrent vers le porche. Un déluge s’abattit dans un fracas de tonnerre, il était temps !
Bastien les pilota dans le dédale des couloirs. Il leur expliqua brièvement la géographie des lieux, cela lui permettait de rompre le silence pesant et de commencer un échange impersonnel. La psychologue attachée à la coordination des prélèvements et son collègue obstétricien qui suivait la grossesse de Sophie les attendaient. La pièce était vide, dénuée de décor. Ils s’installèrent autour de la table, un lourd dossier posé au centre rappelait pourquoi ils étaient réunis, le nom de Sophie flottait. Tom restait mutique, ses yeux visitaient les contrées de la douleur. « C’était trop pour un seul homme » pensa Bastien. Il se racla la gorge et commença avec douceur, en choisissant avec soin ses mots. Il fit revivre Sophie, lui donna une histoire après sa mort. Après de longues minutes, il soupira et termina.
— Nous avons attendu le maximum de temps pour la vie du bébé à venir…
Tom releva la tête, ses yeux étincelaient.
— Elle n’est pas morte, martela-t-il à l’assemblée, c’est impossible, impossible, répéta-t-il plusieurs fois.
Les praticiens gardèrent le silence avec compassion.
— Elle m’a appelé là bas, expliqua Tom d’une voix sourde. C’est elle qui m’a sauvé, je l’ai entendue m’appeler, j’en suis sûr. Sans elle, on serait tous morts !
Il murmura des mots que personne ne comprit. Brusquement, il se leva de sa chaise et sortit de la salle en claquant la porte. Il avait besoin de se calmer, ça hurlait dans sa tête. La psychologue le rejoignit dans le couloir désert, elle lui demanda doucement s’il avait besoin d’une boisson chaude. Il fut tenté de la rabrouer sèchement, il se contenta de secouer négativement la tête.
— Je vais aller faire un tour dehors, l’informa-t-il.
— Par ce temps ? S’interloqua-t-elle en voyant la pluie s’abattre sur les vitres de la porte de secours.
— Ce n’est que de l’eau, rétorqua-t-il à voix basse.
Après quelques pas, il se retourna et la fixa :
— Elle n’est pas morte, je le saurais !
Dans la salle, l’air était devenu étouffant, pesant. Ce jour, Bastien détesta son travail, il se détesta aussi.
—Vous ne pouvez sciemment tenir votre planning, il va avoir besoin d’un peu de temps, surtout après tout ce qu’il a déjà vécu, objecta le médecin militaire. Est-ce que la césarienne peut attendre encore un peu ? Vous avez précisé que la jeune femme était stable.
— Plus nous attendons, plus le risque pour l’enfant augmente, l’état physique de la mère peut se dégrader très vite. L’enfant à ce terme est viable, ce n’est plus un grand prématuré.
— avez-vous recontrôlé s’il y avait une activité cérébrale ?
— Vous n’imaginez pas une seule seconde j’espère, que nous puissions prélever le moindre organe sur une personne si nous n’en sommes pas sûrs à cent pour cent. Il n’y a pas le moindre signe d’activité, même pas une micro courbe ou pic, rien ! S’enflamma le docteur Delatour.
— Pas de famille, c’est bien arrangeant, grommela le praticien militaire.
Bastien blêmit de rage.
— Sophie était une collègue pour nous tous, enceinte de surcroît, nous ne sommes pas des assassins, elle est morte, s’emporta-t-il.
— Comme elle n’est pas inscrite sur le registre des refus, la loi nous l’autorise, trancha la psychologue. Les familles sont systématiquement consultées, nous cherchons toujours à savoir si elles ont connaissance des dispositions du défunt en pareil circonstance. La décision finale est toujours prise par les familles, et nous la respectons. En l’absence de celle-ci, nous sommes les seuls décisionnaires. Il y a beaucoup de patients qui attendent un greffon. Sophie était jeune, en pleine forme physique, elle travaillait dans un service qui pratiquait les greffes et les PMO, on peut penser qu’elle adhérait au don d’organe.
— En bref, vous allez la dépecer comme un animal, grommela le militaire.
— Non, elle fait don de ses organes, même si elle n’a pas pu le formuler de son vivant.
— Juste une question de rhétorique.
— Cela dépend uniquement du côté où vous vous positionnez, du coté des morts, ou du coté des vivants ? S’énerva la psychologue.
— C’est un problème d’éthique, le débat peut durer longtemps, trancha Bastien. Ce dont nous avons besoin en ce moment, c’est d’un peu de temps pour un peu d’humanité vis-à-vis de ce garçon. Il a déjà encaissé beaucoup !
— L’armée s’occupe de lui, c’est pour cela que je l’accompagne. Il lui faudra du temps pour digérer ce qu’il a subi là-bas, et maintenant ici. Les blessures de l’âme sont les plus difficiles et les plus longues à cicatriser, certaines ne guérissent jamais. Nous lui devons beaucoup, nous ne l’abandonnerons pas.
— Bien, allons le chercher pour voir Sophie, proposa Bastien en se levant. Etait-il au courant de sa grossesse ? J’ai eu un doute quand nous lui en avons parlé tout à l’heure.
— Non, il l’a découvert quand nous lui avons précisé que l’enfant qu’elle portait allait bien, précisa le médecin militaire qui s’était levé à son tour.
— Un déni de grossesse, avança prudemment l’obstétricien. Nous avons un peu enquêté pour comprendre et surtout ne pas faire de doublon au niveau administratif. Nous n’avons trouvé aucun dossier de maternité, ni déclaration. De plus, elle n’avait aucun aménagement de travail au sein de son établissement. Les infirmières de bloc évitent les salles qui utilisent les rayons, or Sophie continuait d’y travailler. C’est pour toutes ces raisons que nous avons pensé au déni de grossesse. Vous nous le confirmez. Certes cela ne changera pas grand-chose pour nous. C’est pour son petit ami que ça va être un tremblement de terre.
Ils échangèrent un regard douloureux.
— Ils ne sont pas mariés. Et s’il refuse le don d’organe? Interrogea le militaire soucieux.
Bastien le fixa gravement, il connaissait la position de son chef et les enjeux. Il sut avec certitude que si l’hôpital cédait à la tentation, ce serait pour lui le point de rupture avec son métier. Peut-être que l’armée pourrait faire preuve d’humanité dans ce cas, et intervenir une nouvelle fois.
— J’essaierai de le faire pencher en ce sens, mon rôle s’arrêtera là, précisa avec tact la psychologue.
— J’en tiendrai compte, ça risque de se crisper un peu plus haut. La famille reste l’élément décideur, il est le père de l’enfant quitte à faire un test ADN pour le prouver. Je ne pense pas que nous en arriverons à cet extrême, mais je vais quand même assurer nos arrières, conclut Bastien soucieux. Et puis, je pense qu’il serait plus sage de tout annuler, même si j’adhère complètement au don d’organe, j’ai ma carte de donneur, précisa-t-il.
— Pourquoi aimeriez-vous annuler ? demanda la psychologue.
— C’est un peu irrationnel, je dois l’avouer. Je ne comprends pas ce qui a pu provoquer cette mort encéphalique. Jusqu’à maintenant, nous avons toujours trouvé une raison qui expliquait un coma dépassé. Pour Sophie, aucune piste ou élément d’hypothèse ne nous permet de l’expliquer. C’est un corps en parfait état de marche, hormis qu’il n’y a plus rien aux commandes et qu’elle reste stable, très stable même. Et puis je pense que ce PMO va être très dur pour les équipes à vivre, aussi bien pour les préleveurs que pour ceux qui implantent. Sophie se rendait au congrès annuel des infirmières de bloc opératoire, elle avait l’habitude d’y présenter au moins un sujet chaque année, elle était une excellente oratrice et une excellente professionnelle. Cette année, elle présentait un sujet très attendu sur la chirurgie robotique. Donc tout le monde a appris son accident, puis nous ne savons comment, probablement lors de la visite de deux de ses collègues, sa grossesse avancée s’est sue dans tous les blocs de France. Il ne se passe pas une journée sans que je sois sollicité pour donner de ses nouvelles, ce que je ne peux pas faire. Les équipes sont perturbées. En réa et au bloc, les soignants battent froid mon patron, ils appellent la coordination « les vautours ». Prélever une jeune femme que nous connaissons tous, enceinte de surcroît, sans aucune famille pour donner l’aval, pose un sérieux problème d’éthique. Et pas seulement, c’est tout notre affect qui est touché par cette histoire. Et maintenant c’est son petit ami que l’armée pensait mort qui réapparaît après avoir vécu l’horreur là-bas en Afrique. Ça fait beaucoup de raisons selon moi, pour tout arrêter. Ce n’est pas moi le décideur, c’est Tom ! Et ça fait beaucoup pour un seul homme après ce qu’il a déjà vécu.
— Nous pouvons prolonger de deux jours pour la césarienne, c’est tout ce que je peux faire, à moins d’un miracle… chuchota l’obstétricien.
Chapitre 13
Le goéland avait tournoyé en piqué libre, comme une toupie. A quelques centimètres du bitume, il avait réussi à s’échapper de la spirale et à redresser son vol. La foudre l’avait sonné, il s’était réfugié sur le rebord d’une fenêtre à l’abri des bourrasques du vent et de la pluie. Puis, il avait attendu patiemment la fin du déluge tempétueux.
C’était l’odeur de la nourriture qui l’avait tiré de sa léthargie. Cette tentation était devenue obsédante, il avait saisi un moment d’accalmie pour assouvir sa faim. Les poubelles s’étaient renversées, le contenu s’était éparpillé, les reliefs de repas jonchaient le parterre. Le goéland s’était jeté dessus, il craillait pour alerter ses congénères de l’aubaine. Il avait remarqué alors, un humain marchant sous la pluie, les mains enfoncées dans les poches. L’homme s’était arrêté pour le regarder, le goéland lui avait lancé un cri pour l’éloigner de son butin. Quelques secondes plus tard, un essaim d’oiseaux s’était abattu sur les poubelles éventrées. L’humain les avait fixé sans réellement les voir, l’oiseau avait compris qu’il n’avait rien à craindre de lui, ils s’étaient dévisagés quelques secondes, puis l’oiseau avait déployé ses ailes et était parti. Le goéland avait chevauché un courant ascendant et se dirigeait vers l’océan, il se sentait libéré.
Chapitre 14
Tom avait marché sous la pluie. La fraicheur de l’eau lui faisait du bien, il chassa ses souvenirs de désert brûlant, la moiteur des geôles des rebelles fous de religion, ses heures à espérer, à garder son mental pour retrouver Sophie, les tortures pour le briser. Il avait regardé avec indifférence la curée des mouettes et goélands sur les poubelles renversées de l’hôpital. Un des oiseaux l’avait fixé étrangement avant de s’envoler. Maintenant tout son corps le faisait souffrir. La réalité le happa, il avait dû s’asseoir un peu à l’abri d’un préau. Il avait besoin de réfléchir seul. L’image de Sophie, son ancre dans la vie, s’imposa à lui, il avait besoin de la voir, la toucher, lui parler, découvrir son ventre rond. Il était persuadé depuis qu’il l’avait appris, qu’elle-même ne savait pas qu’elle était enceinte. Il voulait avant tout être seul avec elle, sans interférence de médecin ou psychologue. Seul pour affronter l’inimaginable, seul contre l’absurdité de la vie, seul avec son espoir en bandoulière.
Les doubles portes du service de réanimation affichaient des panneaux de sens interdit, « défense de pénétrer ». C’était comme un avertissement pour ce qui se trouvait derrière. Il appuya sur la sonnette. Quelques secondes plus tard, une infirmière l’accueillit. Elle lui expliqua la procédure pour s’équiper avant de pénétrer dans ces lieux secrets. Il apprécia sa douceur, sa discrétion et sa bienveillance. Dans sa façon de s’exprimer, elle ressemblait un peu à Sophie. Vêtu d’une surchemise, d’un bonnet, d’un masque et de sur-chaussures, il la suivit, et pénétra dans ce lieu si mystérieux. La vie grouillait, il y avait beaucoup de monde en uniforme blanc qui s’activait dans tous les sens au milieu d’un déluge d’écrans, appareils en tout genre. Les bips de chaque patient retentissaient en continu, témoin que la vie était encore là, des alarmes sonnaient régulièrement. Toutes les chambres étaient vitrées, chaque patient gisait au milieu d’appareils, tuyauteries, monitoring. Ici, la vie ne tenait qu’à la technologie. Son angoisse grimpa en flèche.
Il découvrit sa Sophie, elle semblait dormir, il vit le doux renflement de son ventre révélé par les draps tendus. Les larmes roulèrent sur ses joues. L’infirmière le laissa entrer et le suivit silencieuse. Il s’installa sur la chaise et lui prit avec délicatesse sa main frêle. Le monitoring de la jeune femme s’accéléra, la soignante fronça légèrement les sourcils, elle fixa l’écran de l’électrocardiogramme. Puis son regard dériva vers le jeune couple, il lui caressait doucement les doigts, lui murmurait des mots tendres. La main de Sophie frémit. L’infirmière s’éclipsa, un sourire béat sous son masque. Elle se précipita vers un téléphone et composa le numéro du Docteur Bastien Delatour.
LEXIQUE :
IBODE : Infirmière de Bloc Opératoire Diplômée d’Etat
PMO : Prélèvement Multi Organes
Nita Le Pargneux
Janvier 2026
LA VEILLE
Il se dressait sur le rocher, immobile face à l’océan, frontière entre deux mondes. La porte du sas, lourde et robuste, gardait le silence du lieu. Derrière elle, l’air était chargé d’humidité et de sel. Des vestes cirées, raides et salées, pendaient aux crochets métalliques, témoins du poids des tempêtes passées. Le vent s’engouffrait par les fissures.
En montant quelques marches, l’odeur de bois chauffé et de sel s’intensifiait. La salle de vie s’ouvrait alors, petite mais dense. Un poêle en fonte, deux chaises robustes, une table, des étagères regorgeant de provisions. Le placard métallique contenait des outils disposés avec précision. Dans un angle, deux lits étroits, séparés par un simple rideau en toile, et sur une tablette des carnets jaunis, fragiles souvenirs d’un autre monde. Un massif bloc d’argile brune, posé sur un billot près de quelques ciseaux et gouges, laissait déjà entrevoir une silhouette penchée vers l’ailleurs. Peut-être la figure de proue d’un navire imaginaire ?
L’escalier en colimaçon, resserré, serpentait vers le sommet. La lumière, grise et diffuse, glissait sur les murs, dessinant des ombres mouvantes. Écho du temps et de l’océan, chaque pas résonnait dans toute la tour. On arrivait ensuite à la salle des mécanismes, circulaire et étroite. Les engrenages en laiton brillaient sous un voile d’huile, les poulies et la chaîne de poids descendaient lentement. Aux murs, outils et chiffons suspendus méticuleusement. Le silence de la pièce semblait presque vivant, les mécanismes eux-mêmes semblaient respirer, prêts à se mettre en mouvement au moindre ordre de la lumière.
Enfin, la lanterne. Le coeur de sa vie.
La lentille de Fresnel trônait au centre, massive et cristalline, tournant lentement sur son palier graissé. Les lampes à huile, mèches et réservoirs métalliques soigneusement alignés, étaient entourés de petits outils pour les ajuster. Les reflets se démultipliaient sur la lentille, la lumière jouant avec les objets, les murs et l’océan, vaste et mouvant, qui encerclait la tour. Une porte débouchait sur une galerie entourant la lanterne, bordée d’une épaisse rambarde dominant l’immensité.
Chaque espace du phare vibrait avec la mer. Le bois, la pierre, le métal vibraient sous le grondement des vagues. Chaque objet portait la mémoire des gestes répétés, des attentions minutieuses et de la vigilance quotidienne.
Le phare vivait.
Manech se voûta un peu pour sortir sur la galerie, la porte était basse et lui très grand. Il voulait seulement prendre l’air du matin, aux premières lueurs de l’aube, avant d’éteindre les feux.
Immobile face à l’océan, il réalisait qu’avec le phare, il était le dernier point fixe avant que tout ne devienne mouvant, seuil, frontière entre deux mondes.
Ici, il se sentait chez lui, peu d’espace à l’intérieur, l’immensité dehors. À son habitude, son regard vert cherchait le moindre signe de vie humaine, plus loin, ailleurs !
Le monde était là, sous ses yeux.
Manech balaya lentement l’horizon, s’attarda sur une ligne sombre, compta sans y penser le rythme des éclats.
Quand tout lui parut en ordre, il tourna le dos à la mer.
Oui, il l’avait choisie cette vie. Du moins, il le croyait. Il avait tant de fois écouté les récits de son grand-père, gardien avant lui et si fier de l’être ; un sacré bonhomme le Maël Le Floch, maître de phare pendant quinze ans et puis, obligé de s’arrêter, « problèmes de santé » avait-on dit aux Ponts et Chaussées. De cela, Maël parlait peu. Revenu définitivement à terre, il s’était retiré en lui-même peu à peu, il racontait moins, son regard s’était absenté. Plus tard, il n’avait plus parlé du tout.
Manech restait fasciné par ses histoires, et il se remémorait souvent la phrase du vieux Maël : « J’étais Maître de Phare ! » C’était vrai, il avait été nommé Maître peu de temps avant ses soucis.
Manech avait docilement épousé la vie de son grand-père, il en était fier et l’aimait.
Les jours et les nuits se succédaient, différents toujours, selon l’humeur de la mer et sa propre fatigue.
Par temps calme, chaque matin, il commençait par écouter.
Le vent, d’abord — sa direction, ses caprices.
Puis la mer, large, régulière, sans plainte apparente.
Rien d’inquiétant. Il détaillait mentalement, cochant une liste invisible.
Il descendait les marches une à une, le bois grinçait toujours au même endroit. Il savait où poser le pied.
Il savait tout.
Il vérifiait les niveaux, les mécanismes, la propreté du verre.
Chaque geste avait sa durée exacte. Ni trop lent. Ni trop rapide.
La précision était une forme de respect.
On ne veille pas à moitié.
À midi, il mangeait peu. Debout, souvent. Un morceau de pain, du fromage.
Il regardait la mer sans vraiment la voir.
Ce n’était pas un paysage : c’était une responsabilité.
L’après-midi, il reprenait les contrôles. La lampe, les réflecteurs, la rotation. Il essuyait, réglait, ajustait.
Même quand tout allait bien, surtout quand tout allait bien, il inspectait et notait consciencieusement ses gestes, l’état de la mer et du phare sur le livre de bord.
Le danger commence toujours là où l’ on croit que rien ne peut arriver.
Après les vérifications et quelques heures de sommeil, Manech s’accordait une pause. Un temps qu’il consacrait principalement à la sculpture, au modelage, du bois ou de la terre. Il se sentait en accord avec cette activité, il avait déjà réalisé plusieurs statuettes couronnées de succès à terre. Un buste de marin fixant l’horizon, et puis surtout un corps de vieille femme, décharné, usé par les ans et la vie. Sa mère, peut-être. La seule femme qu’il ait vraiment aimée.
Cette fois-ci, il avait attaqué son bloc de terre sans réel projet, simplement pour occuper ses mains pendant les veilles. L’argile cédait sous la pression exacte de ses doigts, docile, presque vivante. Il aimait cette résistance juste, cette matière qui acceptait la forme sans la discuter. Il travaillait lentement, au rythme de la lumière du phare, sûr de ses gestes, sûr de lui. La figure naissait sans surprise. Tout était à sa place. Lui aussi.
Il parlait parfois à voix basse.
À l’argile, à la lumière, au métal, au temps. Des mots simples. Utiles.
Quand le soir approchait, Manech effectuait une dernière ronde.
Les gestes du crépuscule différaient de ceux du matin : plus lents, plus attentifs.
La lumière réclamait alors qu’on la traite comme une promesse fragile.
Il sentait son corps se resserrer.
La veille commençait vraiment là, à l’heure la plus exigeante.
Il allumait la lampe avec une attention presque religieuse. Le premier éclat traversait l’air, cherchait l’horizon. Manech suivait sa course, comptait, vérifiait, attendait le retour.
Trois secondes.
Le noir.
Puis de nouveau la lumière. Encore.
La nuit pouvait venir.
Il était prêt. Il restait là, droit, immobile, habité par le rythme.
Le monde passait. Les navires passaient.
Lui restait.
Tout au long des vingt-quatre heures, il notait dans le livre de bord :
7 h 50 – Extinction du feu. Ciel clair. Vent faible E.-S.-E. Mer belle. Lentilles propres. Aucun incident pendant la nuit.
16 h 45 – Inspection du matériel. Mécanisme de rotation vérifié, lubrification faite. Réservoir contrôlé. Visibilité excellente.
18 h 05 – Allumage du feu. Mèches réglées. Flamme nette et régulière. Vent E., faible. Mer calme.
23 h 30 – Veille. Flamme stable. Aucun passage signalé. Silence complet. Conditions inchangées.
Il devait tenir ! Assurer ! Une vie dure, qui vous absorbait totalement, corps et âme.
Veiller, c’était cela.
Être là pour ceux qui ne le verraient jamais.
Son corps s’était adapté aux cadences de la veille, les quarts étaient longs, six heures qui s’éternisaient par mer calme, qui filaient à toute allure par gros temps ! Et parfois, aucun repos pendant plusieurs nuits consécutives, il fallait être deux pour tout sécuriser. « Le gamin », comme il l’appelait, était novice, gardien de 6ème classe, Manech était chargé de le former. Il aimait beaucoup cette transmission qu’il assurait, comme tout, avec rigueur et élan. Le jeune n’était pas encore aguerri, Manech ne se reposait pas sur lui et l’avait enjoint de l’appeler systématiquement en cas d’inquiétude. Judes était un garçon consciencieux, qui aimait déjà son travail ! On pourrait compter sur lui ! Et puis, il parlait peu ! Ce qui allait bien à Manech !
La semaine précédente avait été difficile, trois jours de tempête furieuse et déchainée. « Le gamin » avait eu son baptême, trois nuits et trois jours à l’affût, sans vrai sommeil, Manech lui avait accordé seulement quelques moments de pause, mais la tension n’avait même pas pu se relâcher tant le danger menaçait.
La tempête était montée sans colère, comme ces silences qui précèdent les grandes décisions. D’abord un vent puissant, encore respirable, puis une houle lourde, insistante, qui frappait l’éperon rocheux avec l’obstination d’une bête sûre de sa force.
Manech l’avait sentie approcher. Il ne dormait jamais vraiment les nuits de mer agitée. Il se reposait par fragments, assis, le dos calé contre le mur épais, l’oreille tendue. Le phare prévenait avant même que le vent ne hurle : un frémissement dans la maçonnerie, une plainte basse dans l’escalier en colimaçon, le verre de la lanterne qui chantait très doucement, tel un bol qu’on effleure.
À ce moment-là, Judes l’avait appelé, inquiet.
Il s’était levé. Ses gestes étaient exacts, anciens. Chaque pas connaissait sa place.
Le corps savait avant la pensée.
Dehors, la nuit était pleine. Pas noire : pleine. Gonflée d’eau, de vent, de sel. La mer ne se distinguait plus du ciel. Tout était en mouvement, même l’obscurité. Les vagues montaient haut, trop haut, et retombaient en masses disloquées qui faisaient trembler la roche. À chaque choc, le phare vibrait à la manière d’ une cage thoracique.
Manech était monté jusqu’à la lanterne. La lumière tournait. Fidèle. Quatre éclats, une pause, quatre éclats encore. Le rythme ne devait pas changer. Jamais. Il avait vérifié le mécanisme, posé la main sur le métal tiède, comme on vérifie le front d’un enfant fiévreux. Tout tenait. Tout résistait.
Alors la tempête attaqua vraiment.
Le vent trouva une prise, se mit à hurler en longues rafales qui semblaient chercher une faille, une hésitation. La pluie cingla de biais, fouettante, invisible, et pourtant chaque goutte frappait avec la netteté d’une aiguille. Le phare ne pénétrait plus seulement la nuit : il la fendait. Le faisceau s’ouvrait un chemin dans l’épaisseur mouvante, revenait, repartait, obstiné.
Manech restait debout.
Il aurait pu redescendre, se caler dans la pièce basse, attendre. Mais quelque chose l’en empêchait. Une vigilance ancienne, presque animale. Comme si quitter la lanterne, même un instant, c’était trahir. Il restait là, immobile, les mains posées sur le rebord, le corps offert aux secousses.
La peur n’était pas une pensée.
C’était une tension sourde, logée dans la nuque, dans la mâchoire serrée. À chaque rafale, une question muette taraudait son corps : ça tiendra ?
Et la réponse venait, non pas en mots, mais dans la continuité du mouvement, dans la lumière qui revenait, intacte.
Par instants, entre deux assauts, un silence relatif s’installait. Un faux répit. Alors il entendait autre chose : son souffle, trop fort, le battement de son cœur, et, plus profondément encore, une solitude vaste, nue, qui ne devait rien à la tempête. Une solitude qui était là avant, et qui resterait après.
Il pensait aux hommes en mer.
Il ne les voyait pas, ne les connaîtrait jamais. Mais ils existaient, quelque part dans cette nuit de fin du monde, accrochés à un cordage, à une voile, à un espoir minuscule.
La lumière n’était pas pour lui. Elle était pour eux. Cette certitude le tenait droit.
La tempête dura trois jours.
Le temps se dissout quand le monde se réduit à tenir.
Bien sûr, dans ces jours de tempête Manech n’avait pas de temps pour lui, l’argile l’attendait.
La mer continuait de battre, mais plus lentement, tel un cœur fatigué. Le jour ne venait pas encore. Une respiration plus large s’insinuait à travers le gris incertain.
Avant de faire une pause, il vérifiait le livre de bord sur lequel il avait détaillé les gestes de la journée et les humeurs du temps :
6 h 20 – Extinction du feu. Vent O.-N.-O. fort à violent. Mer très grosse. Visibilité réduite. Flamme tenue malgré les rafales. Lentilles propres.
9 h 10 – Inspection rapide de la lanterne. Vibrations sensibles dans la tour. Aucun dégât constaté. Vent forcissant.
12 h 00 – Tempête établie. Vent O. violent. Mer grosse à très grosse. Paquets de mer fréquents. Tour secouée. Aucun navire visible.
15 h 30 – Nouvelle inspection. Mécanisme de rotation contrôlé. Graissage renforcé. Réservoir vérifié. RAS.
17 h 45 – Allumage du feu. Flamme vive. Ajustement immédiat des mèches concentriques en raison des courants d’air. Vent très violent. Pluie battante.
21 h 00 – Veille. Flamme stable mais nerveuse. Vibrations constantes. Bruit de la mer très fort.
Rafales violentes. Léger vacillement du feu. Correction apportée. Lentilles nettoyées à nouveau.
23 h 40 – Visibilité nulle. Aucun passage observé. La tour tient.
2 h 15 – Flamme tenue. Nouvelle montée de vent. Surveillance accrue.
4 h 00 – Tempête persistante. Ajustement fin des mèches. Consommation d’huile élevée.
6 h 05 – Vent toujours violent. Mer désordonnée. Aucune avarie.
6 h 50 – Dernière ronde avant l’aube. Flamme régulière malgré les rafales.
7 h 40 – Extinction du feu. Tempête toujours en cours. Nuit difficile. Le feu a tenu.
Manech avait froid maintenant. Un froid qui montait après coup, quand la tension se relâche. Il regardait la lumière tourner encore, inlassable, et quelque chose en lui se fendillait légèrement. Pas assez pour s’effondrer. Juste assez pour sentir.
Il savait, intuitivement, que le phare, lui, survivrait.
Et que lui — peut-être — n’était que de passage.
Mais déjà il se levait de nouveau.
La lumière tournait.
Le devoir aussi.
La relève avait eu lieu la veille.
Une rotation de quinze jours. C’est long !
Rentré chez lui, depuis la maison de pêcheur héritée de ses parents, Manech descendit au village. À cette heure-là, il y trouverait sûrement un copain d’école, il pourrait parler, écouter, boire un verre, vivre comme tout le monde !
La jetée était presque vide. La mer montait doucement. Un goéland tournoyait, criant sans raison.
Il alla jusqu’au bout, comme il le faisait toujours.
D’ici, la mer n’était plus une chose à surveiller.
Elle était là, simplement, mouvante, offerte, envoûtante.
La femme se tenait un peu à l’écart.
Seule.
Appuyée contre le garde-corps, le visage levé vers le large, elle attendait la vedette.
Elle observait la lumière du phare, déjà allumée malgré l’heure encore claire.
Il s’arrêta.
Il sut, avant même de la voir vraiment, qu’elle regardait cela.
Ce qu’il gardait.
Il resta immobile.
Il n’avait aucune raison d’être là plus longtemps. Il ne bougea pas.
Elle se retourna. Le vit.
Le reconnut aussitôt — à sa manière de se tenir, à cette immobilité attentive qu’il ne savait pas quitter.
Pendant une seconde, ils se dévisagèrent sans rien dire.
Puis elle sourit. Un sourire franc, presque étonné.
Et elle rit.
Un rire bref, clair, sans retenue.
Comme si la situation l’amusait :
l’homme du phare, descendu là, devant elle !
Comme si elle avait perçu, dans sa raideur même, quelque chose de touchant.
Manech sentit la chaleur lui monter au visage.
Il détourna les yeux.
Ce n’était pas un rire moqueur. Il le comprit aussitôt.
C’était un rire d’accueil.
— Je vous vois souvent d’en bas, dit-elle.
— Le phare, c’est vous !
Il hocha la tête.
— Il tient bien, ajouta-t-elle, simplement.
Il ne sut quoi répondre.
Personne ne disait jamais cela. Tenir !
La vedette approchait. Le bruit du moteur s’élevait déjà.
Elle se tut.
Le rire s’était éteint, comme s’il n’avait pas insisté.
— Bonne journée, dit-elle, on se reverra peut-être ?
— Je m’appelle Katell !
— Manech.
Il s’éloigna.
Le phare l’attendait là-bas en mer, silencieux, immuable.
Manech assurait la prochaine relève, il reprit ses gestes, comme toujours :
chaque corde, chaque marche, chaque cliquet.
Rituel intact. Lumière intacte.
Puis, un souffle, léger, qui n’appartenait ni au vent ni à la mer, glissa entre les éclats.
Un rire, bref, clair, qui se perdit aussitôt dans le vent.
Il ne savait pas comment le prendre. Il resta figé une seconde, la burette d’huile à la main.
Le rire revenait, ou peut-être ne l’avait-il jamais quitté.
Il sentit un vertige — pas celui de la mer, pas celui du vent, mais celui d’un monde qu’il ne pouvait pas contenir.
Il continua pourtant.
La lumière tournait. Le rythme du phare l’exigeait.
Une partie de lui restait en bas, avec ce rire, dans cette présence qu’il ne pouvait atteindre.
C’était un monde auquel il n’avait jamais eu accès. Un monde qui riait.
Et lui, là-haut, savait qu’il ne pouvait plus tout garder.
Manech comprit alors — sans oser se le dire — que cette journée n’était plus tout à fait semblable aux autres.
Mais il persista.
Parce qu’il savait faire cela. Parce qu’il n’avait jamais appris autre chose.
La nuit pouvait venir. La lumière tournerait.
Et quelque part, en contrebas, quelqu’un riait encore.
Rituel intact. Lumière intacte.
Lui seul manquait.
Depuis son retour au phare, il avait hâte, chaque jour de retrouver son argile ; il avait d’ailleurs déplacé la terre jusqu’à la salle des mécanismes, ce qui lui permettait de la regarder souvent et de projeter ses prochains gestes. Parfois même, il modelait en dehors des heures dédiées, comme si un élan irrépressible l’animait.
Pourtant, quelque chose avait changé. La terre se creusait plus vite qu’il ne l’avait prévu, certaines lignes se déplaçaient sans qu’il le veuille. Il corrigeait, revenait, insistait. Les bras de la figure s’ouvraient, presque malgré lui, tendus vers un point qu’il ne voyait pas. Il se dit que ce n’était rien. Une fatigue passagère. Mais il restait troublé par cette forme qu’il n’avait pas exactement décidée.
Manech accroupi devant la lentille, serrait le chiffon humide entre les doigts. Chaque éclat passait et il le comptait, comme toujours. Un… deux… trois…
Il cligna des yeux, regarda encore. Il ne savait plus.
Et soudain, il entendit, dans le pli d’un souvenir, le rire clair de Katell. Il sourit malgré lui, oubliant un instant le feu, oubliant le rythme. Les éclats continuaient, réguliers, immuables, mais son esprit vagabondait. Il s’arrêta, reprit le comptage. Quatre ? Trois ? Peu importait, il fallait continuer, mais la chaleur de ce rire restait collée à ses oreilles, comme si la mer elle-même l’avait capté.
Le vent s’était levé, une rafale fit trembler la rambarde. Il serra les dents, et ses doigts crispés glissèrent sur le chiffon, redressant la lentille pour s’assurer qu’elle était immobile. Tout était à sa place. Tout était en ordre. Les mouettes criaient au loin, il leur répondit machinalement. Les cris semblaient se superposer aux éclats, et pendant un instant il crut entendre un décalage.
Non, tout allait bien. Il inspira longuement et secoua la tête.
Pourtant, quand le feu passa, il ne sut plus s’il avait vraiment compté trois ou quatre…
Sur le livre de bord, il avait écrit :
7 h 40 – Extinction du feu. Vent S.-O., faible. Mer peu agitée. Lentilles propres. Flamme tenue toute la nuit. Nuit claire.
16 h 30 – Vérification du réservoir. Niveau correct. Mèches en état. Ajustement non nécessaire.
17 h 55 – Allumage du feu. Flamme nette. Vent S.-O., faible. Mer calme.
19 h 40 – Veille. Flamme stable. Aucun passage observé. Observation prolongée du foyer. Le rire entendu hier revient à l’esprit. (Noté par erreur.)
20 h 05 – Correction de la ligne précédente.
22 h 30 – Veille. Conditions inchangées. Flamme régulière. Attention maintenue.
1 h 50 – Rien à signaler. Vent constant. Mer calme. La flamme paraît stable.
5 h 35 – Derniers contrôles avant l’aube. La lumière tient.
Pour la première fois de sa vie de gardien, Manech avait rayé une ligne.
Il ne voyait plus que la rature sur la page témoin.
Les jours et les nuits suivants, il travailla davantage sa sculpture. Trop. L’argile sn’obéissait plus sous ses doigts, parfois molle, parfois dure, imprévisible. Il appuyait plus fort, la figure ne cessait pourtant de lui échapper : des bras trop ouverts, une inclinaison qu’il n’avait pas voulue. Il recommençait, effaçait, reconstruisait. Une inquiétude sourde s’installait.
Il ne savait plus.
La mer ne cessait de frapper le rocher. Chaque éclat du phare paraissait plus lent, plus lourd. Manech resta un instant à la lentille, la main sur le métal froid, et sentit un frisson lui remonter le long du bras. Il avait compté… Combien ? Peu importait, rien ne semblait plus correspondre à ce qu’il avait cru.
Le vent hurlait, soulevant des gerbes d’eau et de mousse. Il s’accrocha à la rambarde, le dos tremblant, et murmura encore :
— Tiens bon… tiens bon… La voix lui sembla étrangère. Était-ce Maël qui parlait ?
Il se pencha sur la lentille, inspecta engrenages, boulons, et recommença le comptage. Le feu était fidèle, comme toujours. Et pourtant… quelque chose, en lui, s’échappait.
Il monta, redescendit, remonta. Chaque geste, qui jadis était simple, pesait maintenant sur ses épaules comme un fardeau invisible. Le souffle court, il s’arrêta au sommet de l’escalier. Les vagues éclataient, le phare vibrait, et il sentit la ligne ténue entre contrôle et chaos se distendre.
Rien ne s’était passé. Et pourtant… rien n’était comme avant. Le rituel, le comptage, la lumière… tout semblait glisser sous ses doigts. Et avec ce glissement, une certitude : demain, rien ne serait simple.
Parfois, sous ses doigts, une forme surgissait qui le déstabilisait.
Une cambrure trop juste, une tension entre creux et relief, comme si la terre avait soudain trouvé un souffle. Ce n’était rien de précis, rien qu’il aurait su décrire, mais c’était trop vivant pour être innocent. Il s’en détournait aussitôt, le regard fuyant, avec cette sensation aiguë d’avoir franchi une limite invisible. Pourtant ses mains y revenaient, presque malgré lui, plus lentes, moins sûres, cherchant à retrouver ce point exact où la matière avait frémi.
Il ne savait pas ce qu’il tentait de faire naître — aucune image claire, aucun visage — mais son corps, lui, connaissait cet élan. Une chaleur sourde montait, logée dans la paume, dans la poitrine, mêlant honte et nécessité.
Alors il écrasait la forme, la brouillait, la noyait dans l’ensemble.
Puis il recommençait.
Rien ne devait rester. Rien ne devait dire ce qui avait failli apparaître.
La relève arrivait le lendemain, et Manech s’en réjouissait. Katell lui manquait. Ils s’étaient à peine parlé, mais il avait envie de la revoir. Pour la première fois depuis la mort de sa mère, l’idée de retrouver quelqu’un s’imposait à lui.
Le roulement avait été long. Quinze jours sur ce caillou, et dans sa tête cette fêlure nouvelle : il n’était plus tout à fait seul. Cette femme rencontrée peu avant la prise de quart revenait dans ses rêves ; dans la veille aussi, sans qu’il y prenne garde. Depuis dix ans, il n’y avait eu que la mer, le phare, la lumière à tenir.
Les premiers jours avaient été calmes. La mer docile, les nuits sans heurts. Il sifflait parfois en répondant aux mouettes. Bientôt la terre. Il se surprenait à imaginer une autre rencontre. Katell avait dit : « on se reverra peut-être ? »
En nettoyant la lentille avant le quart de nuit, il aperçut les nuages. Lourds, bas, à l’horizon. Il détourna les yeux. La frégate accosterait demain. Il partirait.
Mais à la tombée de la nuit, les cumulus s’amoncelèrent. Le vent fraîchit, la houle se leva. Les vagues frappèrent le rocher. Le phare vibra. La tempête était là.
Alors sa colère monta. Sourde, brutale. Tout ici se décidait sans lui. La mer, le ciel, l’attente. Il fallait se plier. Toujours. Il frappa du pied contre la table, envoya le pain contre le mur.
— Maudit… La colère raviva un souvenir ancien : cinq jours d’attente avant que la chaloupe puisse accoster, cinq jours pour pouvoir enterrer sa mère.
Demain, la relève ne viendrait pas. Il le savait déjà. Combien de temps faudrait-il attendre encore ? Il pensa un instant à partir quand même, puis la pensée se dissipa. Il ne pouvait rien faire.
Katell s’éloigna. Pas effacée — repoussée.
Devant lui, il n’y avait plus qu’une longue nuit de veille, et la mer à tenir.
2 h 40 : Tempête toujours en cours. Nuit difficile. La relève n’accostera pas. Le feu tient.
Ce matin-là, les mots se bousculaient dans sa tête. Il était seul. Il se parlait à voix basse.
Il en avait assez. De cette vie qui n’avait de sens que par le feu, par l’erreur impossible. Assez de ce titre de Maître qui occupait tout l’espace. Trente-cinq ans. Pas de femme. Pas d’enfant. Plus de parents. Seulement le devoir, immense, écrasant. Rester. Tenir. Assurer la lumière.
Personne ne savait que, quelques jours après avoir rencontré Katell, une digue avait cédé.
Une nuit, il n’avait plus été lui-même. Comme le vieux.
La même peur, la même confusion, le même vertige.
Il ne pouvait plus tenir. Il était monté sur la rambarde. Le vent, le vide, le rocher en contrebas. Il avait fermé les yeux.
Le gamin était arrivé. Il l’avait tiré en arrière.
Depuis, la honte ne le quittait plus.
Gardien et prêt à tout lâcher ! À trahir même le feu !
Le gamin avait pleuré, et juré de se taire.
Chez les Le Floch, on était forts, disaient les gens.
Alors quand on ne l’était pas, on se taisait.
Quand Manech ouvrit la porte du phare, encore engourdi par la veille, l’air salé lui fouetta le visage. Mais ce matin-là, quelque chose n’allait pas. Le silence était trop lourd, trop net. Quand il leva les yeux vers la lanterne, son souffle se coupa.
Des oiseaux de mer, éclatés, écrasés contre le verre tournant de la lentille. Plumes collées, ailes ouvertes comme pour voler encore, yeux figés dans un instant qu’il ne comprenait pas. Il recula d’un pas, les mains crispées sur la rambarde.
Dehors, le monde s’était fissuré.
Il toucha la vitre, tremblant, passa le chiffon sur une aile collée, comme pour effacer la présence de la mort. Les plumes froissées semblaient s’accrocher à lui, à son souffle, à sa peur. Le vent soufflait à nouveau, et les vagues éclataient contre le rocher avec un bruit sourd. Le phare vibrait, la lumière tournait… et Manech sentit que tout pouvait basculer à tout instant.
Une colère sourde monta, mêlée à l’effroi. Le feu brillait, mais son esprit tanguait. Il inspira, tenta de reprendre le contrôle, mais la mer, les oiseaux, le phare, le silence… tout criait qu’il n’était plus maître de ses gestes, qu’un monde plus fragile s’était invité dans sa veille.
L’argile ne lui obéissait plus, il ne chercha plus à la corriger. Elle séchait lentement, gardant les traces de ses doigts, ses hésitations, ses élans. Il sut qu’il n’irait pas plus loin. La figure resterait ainsi : inachevée, tendue vers ailleurs, mais inerte. Il la laissa sur la table, non comme une promesse, mais comme un rappel. Elle n’ouvrait aucun passage. Elle disait seulement ce qui avait eu lieu—
et ce qui ne se vivrait pas.
Une odeur de terre humide persistait sur sa peau. Même lavées, ses mains s’en souvenaient. Personne ne verrait ces figures inabouties, ces formes retenues à la lisière du jour. Elles demeureraient enfouies, là où la lumière n’entre pas. Un fardeau avait pris place en lui, dense et silencieux. Il apprit à marcher avec, à le garder sous la surface, comme on maintient une braise sous la cendre. Rien ne devait flamber. Rien ne devait paraître.
La figure de proue affronterait la vie sans lui.
Il lui restait la mer. Comme une maîtresse exigeante. Indispensable. Elle était sa vie.
Manech se taisait.
Puis il se dit que parler le libèrerait peut-être. Dire la peur, la folie du vieux, la sienne.
Délaissant l’argile, il prit un crayon et se mit à écrire pour lui, seulement pour lui :
« Je veille, la mer est douce, le feu tourne, j’ai recommencé à sculpter ma figure de proue. Fine mais puissante, presqu’ailée… la femme me parle… mais, je pars sans m’en rendre compte dans mes songes.
Alors j’arrête.
J’écris.
Katell, depuis notre rencontre sur la jetée, je ne me reconnais plus !
Le comptage, les gestes… Je ne sais plus !
Vos paroles sont en moi, je revois votre sourire…
Je frémis et puis tout s’enflamme quand vous dites « Nous nous reverrons sûrement ? »
Voilà, Katell, il faut que vous sachiez avant. Avant.
Je ne suis pas libre ! Plus libre de rien !
Je suis engagé et je ne décide pas.
Katell… si je vous aimais — non… je ne peux même pas écrire cela.
Je n’arrive plus à maitriser mes pensées ni mes actes. Je n’ai pas le droit !
Comment vous oublier ?
Je sens la colère à la pensée que vous pourriez sourire ainsi à un autre ! Non ! Katell, Non !
Je dois vous oublier. Je me le répète. Je dois.
Votre Manech, Maître de Phare
Cette nuit-là, Manech monta encore vers la lentille, la main crispée sur le chiffon, les yeux rivés sur le feu. Il compta les éclats, encore, encore… Il n’en était plus sûr.
Le vent s’était levé, et chaque rafale faisait vibrer le phare. Les ombres des vagues s’allongeaient sur le rocher, comme si elles cherchaient à le retenir. Il murmura à voix basse :
— Tiens bon… pas maintenant…
Et quand il se releva, il sentit son cœur battre trop fort, ses doigts engourdis. Il regarda l’horizon, cherchant une ligne qu’il pourrait mesurer, contrôler… rien. La mer n’attendait pas. Le feu continuait son rythme fidèle, immuable.
Mais lui… lui, il doutait de tout.
Chaque éclat semblait lui glisser entre les doigts. Il savait que tout allait bien, que le feu brillait toujours. Et pourtant, il devait recommencer, encore.
Il s’arrêta enfin, haletant, la nuque raide. Le souffle de la mer, le cri des mouettes, le claquement des volets… tout était réel. Tout. Et pourtant, rien ne lui appartenait plus.
Les marches étaient humides pour rejoindre la lanterne. Il posa la main sur la rampe, comme toujours. Le feu tenait. Il nota l’heure dans le carnet. L’état du ciel. La direction du vent.
Au moment de refermer le registre, il s’arrêta.
Une rature. À peine visible. Une pensée qu’il avait rayée.
Il la laissa là, pourtant, muette.
Il compta les éclats.
Rien ne devait faillir.
Il s’arrêta devant la rambarde. Pas par hésitation. Par habitude.
Le métal, froid, lisse, poli par des années de mains, semblait retenir un secret enfoui.
Il se souvenait. Du jour où ce geste avait failli tout emporter.
De la mer immense qui avait regardé avec indifférence.
Aujourd’hui, rien ne l’attirait.
Aucun vertige.
Seulement la mémoire d’un basculement qu’il avait contenu.
Le corps savait avant l’esprit.
On peut rester vivant et se retirer de soi-même.
Il posa la main sur le métal.
Lisse. Immuable.
Le monde continuait autour, vaste et indifférent.
Une phrase du vieux Maël revint, suspendue, bancale :
« On croit tenir la lumière. C’est elle qui nous tient. »
Manech comprit.
Il n’était plus l’âme du phare.
Il ne le serait plus jamais.
Il pouvait encore veiller. Accomplir les gestes. Maintenir la lumière.
Mais ce que la lumière éclairait, il n’en faisait plus partie.
Très loin, un éclat de rire traversa l’air.
Katell.
Fragile. Claire.
Le vivant.
Pas pour lui.
Juste là, comme un souffle qu’on entend et qu’on ne peut saisir.
Manech se redressa, fit les gestes consacrés.
Chaque corde. Chaque marche. Chaque cliquet.
Tout à sa place.
Rituel intact. Lumière intacte.
Mais lui, Manech, dépossédé.
« Je veille.
C’est tout ce que je sais faire.
Je sais garder la lumière.
Pas ce qu’elle éclaire. »
Un rire, très loin, s’était éteint.
Le phare avait perdu son âme.
Arielle Pasteau
Les embaumantes de Saint-Aignan-sur-Cher.
Pour châtrer les écrevisses, il faut saisir l'écaille du milieu de la queue et tirer.
Ça tire un boyau.
Alors que je m'en allais, je les ai vus partir qui conduisaient le deuil.
C'est l'enterrement de maître Jean Sébaste Dumont aujourd'hui. Ils sont déjà face au caveau. Ils ont
fermé l'étude avec un écriteau. Il y a le comptable. Il y a les fils. Et du monde.
Il y en a du monde, des gerbes et des couronnes. Des plaques de reconnaissance éternelle. Ça
condoléance, ça condoléance.
C'est que le notaire était aussi, sur la fin, le maire. Du parti des Socialistes Indépendants. Il avait
plusieurs casquettes : « Monsieur le Notaire », « Monsieur le Maire ». Comme notaire, il en avait
même encore d'autres. Pour mettre bien en ordre les affaires des gens, par exemple. Des affaires
d'argent. Il était aussi un peu banquier. Il rendait des services.
Ça gargouille dans mon seau, j'ai une belle pêche. Aujourd'hui, je suis content.
Je reviens par la voie de chemin de fer, tout du long je rencontre des pieds-de-veau tachetés et
visqueux pour attrapper les mouches qui y vont voir.
Elles ont qu'à pas y aller.
Il y a des raccourcis par les bois moussus qui longent le Cher et c'est selon : les sceaux de Salomon,
et les grandes berces. C'en sont des qui ne sentent pas. L'herbe pour les lapins à cueillir. Et mon
seau et l'attirail qui bringueballent à mon guidon. La consoude pour faire le purin des tomates. Dans
le creux des cressonnières, plus loin, les pervenches qui ne servent à rien qu'à faire joli et bleu. Les
anémones Sylvie elles, elles font blanc. Voilà, là c'est vraiment la fête du blanc. Les buis qui
m'écœurent à cause de leur odeur. Mais ça me plaît de les sentir, puisqu'ils sont là aussi pour servir
l'église. La ficaire jaune pas possible : qui soigne et qui tue.
J'en ai emmené des gens par là, dans le temps. À la nuit. Il ne fallait pas le dire.
Le notaire me l'avait demandé. Il ne fallait pas faire de bruit.
Il y avait même des enfants. Je me souviens de deux petites filles. Même, elles étaient jumelles.
La maison prend l'air. Elle est ouverte à l'ombre et au soleil, à travers les cils odorants des bouquets
de tanaisie. Toujours, pour rentrer, machinalement, je dis « Tétilà ! » pour prévenir ma mère.
Mais comme ma mère, elle n'y est plus, je peux entrer.
Chaque dimanche je remonte la grande horloge. 13 tours à gauche, 13 tours à droite. Je n'ai pas
besoin de monter sur le tabouret. Ma mère avant, oui. Ce sont les corvées qui me reviennent
maintenant. C'est dans la maison.
Moi, je préfère le jardin c'est plus mon domaine. Je soigne les poules. Je les enferme, je les déferme.
Je les enferme, par peur du renard, le malin, le filou.
Comme les chansons d'avant, « Petits bergers jolies bergères, innocents joueurs de pipo quand vos
moutons se désaltèrent à l'onde claire d'un ruisseau... » *. Je les sais encore.
Il n' y a plus besoin de ramasser les ordures que les gens mettent à leur porte. Maintenant il y a un
Syndicat des Communes qui fait ce que je faisais. Mais je l'ai assez fait. C'est pas plus mal. C'est
pas plus mal.
Moi, à vélo je ratissais la commune et les écarts avec la carriole. Le mardi et le jeudi ; même les
jours fériés qui ne me concernent pas. Voilà. C'était mon état de par la mairie. Parfois je gardais des
choses qui servaient plus à rien. J'avais l'autorisation du moment que ça traîne pas partout.
Je fais pousser des légumes. Cela me suffit. Même de ceux que je n'aime pas comme les haricots
verts que j'appelle « les calamités » . Il faut les faire pousser, les désherber, les cueillir, les équeuter,
les cuire avec leurs fils qui restent toujours quoiqu'on fasse et il faut encore se les expédier.
Parfois, je vide mon assiette dehors. Et même souvent. Ça ne se dit pas parce que ça ne se fait pas
de jeter du manger. Ça ne se fait pas.
J'ai des pommes et des poires selon l'année. J'ai des œufs que me donnent les poules. Il y a du foin
pour chaque museau. Et voilà, le tour est joué, ça fait la rue Michel.
Avec les autres ça se passe bien. Je ne les gêne pas. Je ne demande jamais rien.
Si je suis là à rêvasser, ils arrivent et ils parlent entre eux.
Parfois, ils ne voient pas que je suis là. Et moi j'entends ce qu'ils se disent.
Je comprends les mots mais je ne comprends pas toujours à quoi ils veulent arriver. Qu'est-ce que ça
peut me faire ? Je sais qui ils sont, les enfants de qui, quoi, où, comment.
Leurs histoires d'héritages, leurs mics-macs d'hommes et de femmes ! Je les sais ! Et puis ?
Je suis là. Ils sont là. On n'est pas du même monde. Voilà tout.
Il y a des choses dérangeantes mais je ne vais pas en parler. Ou alors plus tard.
C'est dimanche, habits du dimanche ! C'est lundi, habits du lundi !
Un peu à la fois tout ça c'est parti. Je n'ai pas non plus quatre-vingt mille pantalons à mettre. Mais je
le dis quand même en me levant de mon café après avoir regardé le temps qu'il fait par la fenêtre. Si
c'est écrevisses, je mets mes habits des écrevisses. Si c'est glaner, habits de glaner. Si c'est aller au
marché, habits du marché.
Ecrevisses, habits d'écrevisses.
Il y a bien les valises...
Les valises sont là-bas, rencoignées dans l'ombre de la cave. Il faut le savoir qu'elles sont là. Elles y
sont depuis un quart de siècle, plus même, elles y resteront bien encore un quart de siècle de plus.
Elles sont là. Inapprochables. On dirait des silhouettes tapies, dans des manteaux écossais sombre,
ou bruns ou en cuir avec une lanière qui les traverse. Des gens très patients qui se taisent.
Peut-être est-ce à cause de ce qu'il y a dans les valises. S'il y a encore quelque chose.
Ou alors de ce qui il y a eu dedans. Avant, du temps de la démarcation. Je ne le saurai jamais.
Parfois au ramassage, il y avait des choses mises là, à jeter que je n'emmenais pas à la décharge.
Elles pouvaient encore servir peut-être. Ou attendre.
La décharge est comme l'abattoir des bêtes qui devinent qu'il faut aller mourir. Et quand même c'est
pas parce que c'est des bêtes que ça leur fait rien. C'est pas parce que elles se laissent faire, en ne
protestant qu'avec leurs petits moyens que ça ne leur fait rien.
Ça c'est une chose que je comprends très bien. Très, très bien.
Les valises, je me souviens de les avoir ramassées devant le porche du notaire. Un matin et puis un
autre. Quand les Allemands étaient sur le pont. Et entre les moments où je les vois, les valises, et les
moments où je les revois par hasard, je les oublie et alors ça me cause une grande surprise de les
voir toujours là à attendre. Pourtant ça peut guère être autrement. C'est comme un attachement ou
un doute.
Là, c'est ma journée bain de soleil. J'aime l'odeur de la vase. Elle sèche et s'écaille sur mes jambes
constellées de lentilles d'eau. Je suis comme une statue.
Étincellent les flancs des poissons vifs qui virent brusquement, miroitent les œufs des grenouilles et
en serpentins se promènent ceux des crapauds. Gare, les dityques et leur bulle vaquent. Moi, je suis
la guerzillette qui se prélasse sur un nénuphar.
Il y a des choses qui n'ont pas d'explications, alors elles m'encombrent à rester là dans le vestibule
de mon cerveau, à gêner. À m'interroger. Comme des ruches démontées, avec leur trépied qui
prennent de la place et débordent sur le passage pour faire trébucher à tous moments, tout faire
tomber et se cogner. Il faut les contourner et on n'y voit rien.
Je ne sais pas quoi en faire de ces mots, de ces scènes-là mais elles se donnent la main quand même
et se liguent contre moi. Des images sans nom. Mais têtues. 4C'est comme un acharnement.
Ça m'exaspère, sans le vouloir, je crie d'un coup : « Ça m'encombre ! » et ils disent que je perds la
boule.
« ...dans les roseaux dans les fougères vous redoutez de voir le loup ravir un agneau tout à coup et
l'emporter dans sa tanière… mais il est de plus grands dangers auxquels vous n'avez pas songé...» *
C'est comme si on vous dit : « Donnez vos affaires . Vous pouvez me faire confiance. Je vous les
rendrai après. Quand tout cela sera fini.»
Peut-être que ces gens-là, ils auraient pas dû y croire.
Il y en a plein dans ma tête comme dans le couloir : les bottes et les kroumirs entassés à sécher dans
leur boue, le panier à champignons avec une grande page du journal enfoncée au fond et mon opinel
dessus, les cannes à pêche et les balances pour les écrevisses, des Nouvelle République, le sac
déchiré de croquettes pour chien qui s'est mal ouvert ; je m'en sers comme appât.
Ah je peux tout nommer, ce n'est pas vraiment rangé mais je retrouve toujours mes affaires.
Les musaraignes musardent. Et l'air vibre. Les fausses raiponces n'ont pas fini de faire du marché
noir avec les abeilles et les bourdons, et les faux bourdons avec les vraies raiponces. Ces grapilleurs
entrechoquent et percent les doigts en fleurs de Notre-Dame, elle a nom « digitale ». Elle joue des
castagnettes avec les apprentis-sorciers de la nature.
Et puis, un jour, les jumelles sont venues.
Les jumelles sont venues !
Les petites jumelles du temps passé, elles sont venues. Revenues.
Elles attendent victorieusement des enfants dans leur ventre. Elles resplendissent !
Elles vivent dans les belles choses de la vie. Comme quoi, si on veut.
Comme moi, si on veut.
Elles m'ont dit « Bonjour Barnabas ! »
Et c'était comme si c'était un beau nom, et un soulagement .
Parce qu'elles l'ont dit en me regardant en plein dans les yeux et chacune avec un sourire sans aucun
doute. Même, au contraire, avec un « merci » grave et joyeux.
C'était comme si elles étaient à elles toutes seules tout un bouquet de fleurs multicouleurs qui faisait
s'ouvrir le ciel en grand et s'évanouir les questions qui n'ont pas de réponses!
Pour moi tout seul. Pour moi, Barnabas.
Adieu les valises !
Dans les champs et même près de la route nationale, sur les talus, partout, il y a les primevères.
Jolies ! Mais jolies !
Elles se tiennent toujours toutes droites. Et en plus elles sentent bon !
Les jumelles, elles ont des noms de fleurs : Louise et Marguerite !
*Jean Roger Caussimon chante « La Complainte de Bouvier », sur la musique de Philippe Sarde.
https://www.dailymotion.com/video/x54i0o
Joëlle Jarrige
MARIE
La maison se trouvait au fond du lotissement de ce bourg rural en plein Anjou. Un joli pavillon, récent, facile d’accès et entouré d’un jardin verdoyant, MARIE
La maison se trouvait au fond du lotissement de ce bourg rural en plein Anjou. Un joli pavillon, récent, facile d’accès et entouré d’un jardin verdoyant, propret. Du vert essentiellement, peu de fleurs, un entretien facile.
La porte ouvrait sur un large espace, constituant l’entrée, la pièce principale et la cuisine. Tout autour des portes distribuaient les chambres. La luminosité explosait depuis la porte-fenêtre du coin salon, mais également depuis l’atelier, autre pièce ouverte et attenante à l’espace de vie.
Dans l’entrée, des chaises à l’assise tressée de tissus semblaient sur le départ, quand d’autres s’exposaient dans une plus longue attente. Les unes paraissaient faites pour un décor bourgeois, montrant leurs couleurs vieillottes, surannées presque, quand les autres s’adaptaient mentalement à un intérieur plus moderne, fait de lignes droites et de couleurs claires.
Marie accueillait là ses clients. Depuis sa retraite elle rénovait des chaises à partir de draps, comme d’autres tressent avec de l’osier.
L’atelier était occupé par une large table centrale, et un plan de travail couvrait tout un pan de mur. Sur celui-ci une machine à coudre, des tissus, des pelotes de fils, des outils. Des tiroirs s’additionnaient les uns sur les autres d’où elle extrayait agrafeuse, marteau, clous, ciseaux, maillet, dégrafeur, ciseau à dégarnir, arrache-clous, pince et serre-joints, mètre, règle et bassine.
Ce plan de travail surmonté d’une baie vitrée sur toute la longueur, était encadré par un mur latéral encombré de deux tableaux faits de patchwork, face à une autre porte vitrée.
Des tissus s’amoncelaient également près du canapé, face à la télévision. Marie et son travail occupaient à l’évidence tout cet univers empreint de multiples couleurs. Cependant elle ne semblait pas vivre seule, car sur la table de la salle à manger trois serviettes s’empilaient, hâtivement repliées montrant ainsi les empreintes d’un précédent repas.
Marie vivait là depuis trois ans, depuis le décès de son mari et la vente de la ferme.
Ses mains étaient remarquables. D’emblée on devinait celles d’une ouvrière, de larges mains, des doigts musclés, des mains plus communes chez des hommes, d’autant que Marie était petite et mince.
Son visage n’était pas souriant, pas renfermé non plus. Un contour plutôt doux, les lignes rondes de la bouche et du nez parlaient de douceur. Ses yeux gris protégés par des lunettes, avaient un reflet, un nuage qui parsemait ses iris de petits points mélancoliques. Pourtant son sourire ou son rire, parfois, éclairait tout ce tableau d’une réelle lumière. Lorsqu’elle accueillait un visiteur, client, stagiaire, Marie ne perdait pas de temps en vain bavardage, ni même en politesse convenue. Cependant, d’emblée, elle mettait à l’aise, un contact simple, facile, naturel.
Ce jour-là elle recevait ses trois stagiaires pour la troisième fois, et les bavardages évoluaient vers des propos plus personnels, la jeunesse des unes, les enfants des autres, les études, la vie et son défilé de petites choses intimes.
Elles s’étaient rencontrées dans différents salons d’artisanat, où Marie présentait ses créations, chaises et fauteuils et même quelques tableaux constitués de centaines de fils arrachés aux draps déchirés.
Marie avait connu l’une de ses stagiaires, Nicole, lorsqu’elles étaient enfants, et ensemble, elles tentaient de retracer leurs parcours, tout en vrillant les torons entre pouce et index. Cependant il était clair que Nicole menait la conversation, Marie jouant plutôt le rôle de l’interrogée. Au travers de ses dires, il apparaissait que contrairement à sa condisciple, Marie n’avait jamais vraiment choisi son orientation professionnelle. Ses parents tenaient une ferme, elle les aidait, c’était comme une évidence qu’elle devait passer son brevet professionnel agricole. Elle n’avait pas eu l’idée d’autres horizons, elle n’avait pas réfléchi en ces termes, n’avait pas envisagé une autre ouverture possible. D’autant que ses deux frères, plus âgés, avaient déjà quitté le foyer parental. Plus intéressés par les études que Marie, ils s’étaient promptement échappés de leur milieu, de la ruralité, du travail de force et de la constance que demande l’élevage.
Les parents vieillissants, les frères urbanisés, il ne restait qu’elle pour s’investir dans les travaux de la ferme, assumer les multiples tâches liées à l’élevage. Ils disposaient d’un beau troupeau, une centaine de tête en comptant les veaux, toutes de race Normande, grandes aux robes caille, blonde ou bringée. Marie sourit dans sa narration. « Elle se souvient particulièrement de Sylvette, dit-elle, une grande femelle de plus de 800 kilos, à la robe blanche parsemée de tâches colorées éparses comme un ciel embrumé de nuages. Sous son large front, deux grands yeux cerclés de lunettes noires, donnait un air expressif à sa tête. Sylvette est restée 8 ans avec nous, un record pour un bovin. Toute la famille s’était entichée d’elle, si docile, et attachante. Pourtant… poursuit-elle, il fallut bien se résoudre à la vendre pour ses qualités bouchères et non plus pour celles de son lait. C’est ainsi, dans une exploitation fermière, l’exigence de rentabilité et l’obligation de résultat, prévalent sur les sentiments ».
Marie évoquait ce passé, à mots courts. Une histoire de déterminisme social, qu’elle narrait comme un état de fait évident et indiscutable. Née dans cette ferme, seule enfant potentiellement aidante, elle se devait de revenir, de vivre là, auprès d’eux, les soutenir dans la poursuite de leur vie.
« J’aimais bien » dit-elle, « mais… », un « mais » comme un regret, un « mais » inachevé, insinuant un destin inaccompli.
Pourtant la tristesse ou les regrets n’ont pas leur place dans sa bouche, du moins est-ce qu’observe Hélène depuis la pièce d’à côté.
En effet, l’atelier n’est pas si grand, et le travail sur la chaise nécessite de tourner un peu pour être toujours face au toron posé et vriller celui-ci toujours dans le même sens. Marie a donc proposé à Hélène de se mettre côté cuisine. Elle a posé une grande plaque de contreplaqué sur la table pour ne pas abimer celle-ci avec les pieds de la chaise installée sur cette hauteur. Hélène ne participe pas trop à cette conversation, dont d’ailleurs elle ne connait guère le sujet. C’est une pure citadine ignare du domaine agricole, mais elle comprend peu à peu, comment Marie a bâti ce nouvel univers, totalement aménagé selon ses besoins, puisque rien hormis ces trois serviettes de table, ne dévoile la présence d’autres habitants.
Mais si Marie joue le jeu de Nicole, elle fulmine en elle-même.
« Elle commence à m’agacer celle-là avec toutes ses questions ! Bon d’accord, on est allé à l’école ensemble, mais c’était il y a si longtemps ! Je n’ai pas envie de lui décliner mon CV : et pourquoi je suis revenue à la ferme ? et est-ce que cela m’a plu ? Franchement qu’est-ce que cela peut lui faire ! Elle est là pour apprendre à rénover un siège, pas pour faire ma biographie. Oui évidemment, cela part d’un bon sentiment, et elle était déjà bavarde quand on était enfant, mais moi j’aime que l’on se taise ! Parce que, comme ça, je la fais vivre en moi ma petite, et il ne faut pas que je rompe le lien mental, je le sais, je le perçois, elle m’entend penser à elle, j’en suis sûre. Bon d’accord elle ne veut plus me parler, mais je sens qu’elle n’a pas coupé le lien, notre fil ombilical passe par le tunnel de la manche, et elle est au bout, elle m’inspire d’ailleurs ! Oui c’est ça, elle m’inspire, elle me parle de couleurs et de texture. Je sais ! Je ne veux pas l’écouter, elle, quand elle se confie, je refuse son désir d’une vie d’artiste, mais j’ai beau faire ainsi, je le reconnais volontiers qu’elle a la fibre artistique ! Mais je ne peux pas ! Je ne peux pas le lui avouer, je ne le veux pas, ce serait l’encourager, et qu’est-ce qu’elle deviendra alors ? Hein ! Pas de salaire, pas d’avenir, dans ce monde de brutes, d’égoïsme. Qu’est-ce qui lui restera quand je serai morte ? Une moitié de pavillon, partagée avec son frère ! A celui-là, ce n’est pas un dégourdi, en revanche ! Mais comment j’ai fait pour élever deux enfants aussi opposés, l’une se dilue dans le rêve, quand l’autre se prend les pieds dans la terre. Bon qu’est-ce qu’elle me raconte encore Nicole, revenons à aujourd’hui, maintenant, j’ai trois stagiaires, il faut que je m’en occupe quand même ! Il y en a deux qui vont bientôt partir de toutes façons, je serai plus tranquille cet-après-midi. »
Elle s’efforce à nouveau à participer aux bavardages ambiants, tout en allant de l’une à l’autre des trois femmes, rappelant les consignes pour démarrer le rempaillage en tissu, aidant l’une à pointer le bout de drap dans la chaise en chêne dont la dureté du bois résiste à l’opération, mesurant avec l’autre l’avancée de la trame et l’obtention d’un carré parfait entre les largeurs avant et arrière de la chaise, géométrie nécessaire avant d’entreprendre le tissage sur les quatre côtés de celle-ci.
Comme pour chasser ce moment d’égarement intime, elle raconte l’évolution de l’exploitation, du travail agricole. « Je me souviens dit-elle, de leur stress quand le contrôleur laitier arrivait. Mes parents n’avaient pas lieu de s’inquiéter pourtant, car la production de leurs vaches était de belle qualité, mais depuis la loi de 1969 dite loi Godefroy relative aux valeurs nutritives accompagnée d’un système de paiement incitatif pour l’éleveur, leurs revenus pouvaient varier en conséquence. Depuis lors, ils veillaient à compléter les portions alimentaires en fonction des périodes, ajoutant des céréales aux herbes et ensilages. C’était un travail supplémentaire indispensable au maintien d’un revenu stable ».
Marie raconte encore, la traite du matin, et celle du soir. Les meuglements de celles qui sont impatientes d’être traites, et sa Sylvette toujours calme au milieu du raffut parfois. « Bien sûr il y a du plaisir aussi avec ces animaux, poursuit-elle, mais… » Le « mais » revient, sur cette vie de travail.
Et après, l’interrompt Nicole, tu as continué toute seule ? Tu t’es mariée, tu as des enfants ?
Marie reste silencieuse un moment. Elle hésite, elle ne veut pas dévoiler toute sa vie, elle tourne et retourne dans sa tête, les phrases à dire pour maintenir l’impression de cordialité ambiante, tout en se préservant.
« Je n’ai pas envie de leur parler de mon mari, certes on a travaillé ensemble, on a eu deux enfants, mais ce n’était pas très gai notre couple. A part le travail, il n’y avait pas grand-chose d’autre. D’ailleurs si cela se trouve c’est à cause de lui que j’ai été aussi dure avec ma petite Pauline, il voulait toujours que les enfants participent, mais elle, elle ne voulait pas, cela ne l’intéressait pas, et elle m’en voulait de lui détruire sa manucure, comme elle disait, elle voulait garder de belles mains fines aux longs ongles. Tu parles que chez nous… Et lui, il m’engueulait quand je ne l’obligeais pas à nous aider dans les hangars. Ah tiens je vais leur raconter ça, notre élevage »
« Ah oui » reprend-elle alors de vive voix. « Avec mon mari on a décidé de réorienter notre production, on a fait des poules, c’est moins astreignant. On a investi dans des hangars spécifiques, deux belles structures à performances isolante et acoustique de 300 mètres carrés chacune. Deux bâtiments accueillants chacun 1000 poulets fermiers label rouge. C’était un élevage extensif poursuit-elle, les poulets avaient accès à l’extérieur, disposaient d’un espace correct en intérieur, mais oui, il n’est pas facile de trouver un équilibre entre productivité, bien-être animal, rentabilité économique et durabilité environnementale. Toutes les douze semaines, une société spécialisée venaient chercher les lots et il fallait recommencer la préparation du bâtiment, désinfecter, installer les nouvelles volailles.
« Et la vente en circuit court ? Tu n’as pas essayé ? l’interromps Josiane, venue là avec Nicole dont elle est la voisine.
« Bien sûr, on en gardait un peu pour cela, mais là aussi il faut du monde. Il faut préparer la bête, être là pour le consommateur, ou faire les marchés. C’est du temps tout cela ! Enfin, les poules c’est quand même moins de travail que les vaches. Et puis les dernières années où nous avions la ferme, mon fils nous aidait. Et quand son père est décédé, il a voulu continuer. Mais c’est compliqué la gestion d’une ferme, il ne suffit pas de travailler dur, l’administratif, la comptabilité, tu ne peux pas savoir comme cela est complexe. Toujours se renseigner, connaitre les possibilités d’aides auprès des filières avicoles, faire les investissements structurels exigés, les délais à respecter, les assurances, la traçabilité des bêtes, de leur alimentation. Et Hugo, il n’a pas la tête pour ça, tout me retombait dessus. C’est un garçon rêveur, un étourdi de première. Quand tu penses qu’il s’est coupé deux doigts récemment dans l’un de ses emplois d’usine, parce qu’il n’a pas fait attention ! Il travaille avec des outils tranchants et lui, il fait de grands gestes… Enfin là, cela fait six mois qu’il est dans une entreprise de charpente, cela à l’air de lui plaire. J’espère qu’il va enfin se stabiliser ! Il n’habite pas loin, il vient déjeuner souvent. »
Près d’elle Nicole, étonnamment silencieuse d’un coup, reprend sa housse de couette pour en déchirer de longues bandes, toutes de la même largeur, sept centimètres précisément. Elle retire en même temps quelques brins de fils qui se détachent, les rassemblent au creux de sa main qu’elle tend à Marie. Tiens pour tes tableaux !
« Merci bien » Et devant la perplexité d’Hélène, elle précise. « Je garde tous les fils des tissus que j’emploie. Depuis que j’ai commencé à créer des chaises. Au départ je ne savais pas ce que j’en ferais, mais j’avais l’intuition d’une possible utilité ». « Peut-être est-ce lié à mon éducation dit-elle, tout est utile quand on vit dans une ferme, tout peut servir un jour ou l’autre. Et puis un jour, j’ai eu un déclic. J’avais une poignée de ces fils dans la main, c’était beau toutes ses couleurs emmêlées, elles m’ont fait penser à un coucher du soleil sur un champ de blé. On plantait plusieurs céréales pour nos bêtes, du blé, du lin, un peu de maïs. J’aimais les couleurs de nos champs en fonction des saisons. Mais bref, c’est comme ça que cela m’est venu. Alors j’ai voulu essayer, j’ai posé les fils sur un carton blanc, j’en ai tiré quelques-uns, aplatis d’autres, repoussé certains et peu à peu une image s’est formée, j’ai collé. J’en ai vendu quelques-uns au dernier salon « Fils croisés en Anjou » en octobre, cela m’a fait plaisir. »
Elle dit tout cela simplement, Marie, elle ne se prend pas pour une artiste, ne le dit pas en tous les cas, mais elle découvre le plaisir de la libre expression, la joie d’être reconnue dans ce qu’elle fait.
Mais, tu as une fille aussi, non ? qu’est-ce qu’elle devient ? reprend Nicole dont l’attention c’est de nouveau focalisé sur la vie de Marie.
« Oh, Pauline vit à Londres, on ne se voit pas souvent…Mais je manque à tous mes devoirs d’hôtesse depuis ce matin, voulez-vous un café, un thé ? »
Sans attendre les réponses, Marie s’éloigne un peu de sa voisine curieuse, elle vient dans la cuisine, met de l’eau à bouillir pour offrir la petite collation et sort des mugs, des verres et un pichet d’eau. La voilà donc, près de Hélène qui la trouve brusquement pensive, fébrile presque. La question la peine visiblement. Et ce qui l’embrume ralenti ses gestes.
De sa place, Hélène voit l’ombre qui a envahi le visage de Marie, alors pour la distraire un peu de ses pensées, elle appelle à la rescousse. Comment je fais là ? Je crois que j’ai atteint le carré demandé, j’ai bien mesuré, devant et derrière, c’est pareil, 32 centimètres. Je fais comment pour la suite ?
Voyons voir, suggère Marie dont le visage reprend des couleurs, et se lisse des pensées survenues. Elle saisit le mètre de couturière et mesure à son tour. Non, dit-elle regarde tu as 32 à l’intérieur et 32,2 à l’extérieur. Il faut que tu repousses les torons. Le mieux c’est avec une petite palette en plastique comme celle-ci et un petit marteau. N’utilisez pas de raclette en bois, dit-elle plus fort, en se tournant vers les autres stagiaires. Elle s’éroderait et pourrait abimer les torons. Puis de nouveau tournée vers Hélène, « tu peux aussi pousser en force, mais attention, si la raclette dérape, tu peux te faire mal ».
Hélène s’attèle à ce travail correctif, prenant la raclette d’une main, le marteau de l’autre. Mais la chaise bouge sous les petits coups de marteau et ceux-ci ne semblent guère efficaces. Déjà tout à l’heure son maniement de cet outil n’était pas satisfaisant, elle tordait les pointes plus souvent qu’elle ne les enfonçait. Tant pis, allons-y pour le travail en force… Cette fois c’est bon, elle a récupéré les 2 millimètres nécessaires, elle va pouvoir poursuivre le tressage.
A deux mètres d’elle Nicole et Josiane commencent à rassembler leurs affaires. Il est midi, terme de leur matinée de stage. Elles sont toutes excitées par l’avancée de leurs travaux, satisfaites du savoir acquis, qu’elles disent vouloir réinvestir dans d’autres meubles. Marie leur conseille la prudence tout de même, elles ont appris sur un type de sièges, et le travail n’est pas le même selon les formes notamment. A cette heure-là Josiane et Nicole écoutent à peine le discours de la professionnelle. L’une veut rénover une chaise basse pour son petit-fils, l’autre imagine déjà la réparation d’un fauteuil qu’elle demandera à son neveu ébéniste, avant que de développer son nouveau savoir-faire.
Les voilà parties et Marie se retourne vers Hélène : on fait une pause déjeuner ? J’ai fait une salade, on partage si tu veux. On avait dit que l’on mangeait ensemble.
Hélène a apporté un plat tout préparé, à réchauffer au micro-onde. Elle n’avait pas compris que Marie l’invitait, juste qu’elles déjeuneraient ensemble pour continuer le stage l’après-midi et rattraper le retard du matin.
J’ai apporté un plat, mais oui, volontiers partageons.
Marie sort deux assiettes, deux couverts, un bout de pain, un saladier où se mélangent semoule aux épices et grains de maïs, un œuf dur, et un paquet de tranches de saumon fumé entamé, un morceau de fromage. C’est simple, et si suffisant. Pas de présentation, pas de chichi pour faire joli, chacune prend ce qui la tente, l’essentiel n’est pas dans le paraitre. Sans doute que Marie n’est pas cheffe cuisinière, en tous les cas elle ne passe surement pas des heures avec ses casseroles à tourner des sauces, ou à décorer une assiette, rajouter des épices pour la saveur. Bon et simple, rapide et efficace, conforme à l’image qu’elle semble vouloir donner.
Mais la simplicité sied à Hélène qui accepte volontiers ce partage. Elle pense que si elle dit à Marie, « mais non, j’ai mon plat », elle va la décevoir. Elle donne beaucoup Marie avec ce repas, elle offre sa vie.
Car maintenant que les voilà assises toutes les deux sur des tabourets rénovés de tissages en draps évidemment, chacune grignotant de part et d’autre de la table où l’instant d’avant Hélène travaillait à sa chaise, Marie parle. Bien sûr elle échange depuis ce matin avec toutes, mais là, Marie a besoin de poursuivre, d’évacuer ce qui la remue depuis des heures, ce torrent d’angoisse et de certitude, sentiments incompatibles pour la raison et le cœur.
Alors elle commence par questionner Hélène « Tu faisais quoi toi avant ? » Je travaillais dans le social répond celle-ci, différents postes auprès des familles, des enfants, des handicapés ou des personnes âgées. Mais Marie ne rebondit pas sur ces informations, elle regarde pensivement Hélène, comme si elle voulait retenir encore ce qu’elle a besoin de dire, ou bien évalue-t-elle la capacité de son vis-à-vis à comprendre ce qu’elle veut exprimer. Sa question n’est qu’une rhétorique inconsciente pour amener l’autre sur le terrain du personnel. Hélène perçoit bien que sa réponse n’a guère d’importance, qu’elle évoque un domaine totalement inconnu de Marie. En fulgurance, elle revoit une rencontre faite au Vietnam, un homme au parcours incroyable de débrouille, de courage et de travail, et qui avait franchement éclaté de rire en apprenant sa profession. Une similitude d’êtres entre Marie et cet individu, autour de la valeur du travail. Alors elle ne s’attarde pas sur ses anciennes fonctions, ce n’est pas essentiel. Elle entend ce que Marie attend d’elle, une écoute empathique, la liberté d’évoquer ce qui la tracasse, profitant d’un contexte et de ce qu’elles ne se reverront, à priori, jamais.
Alors soudain, aussi brusquement, qu’un barrage fluvial qui s’effondre sous l’assaut de la crue, Marie laisse couler un ruisseau d’amertume, un flot de peurs. « Ma fille je ne l’ai pas vue depuis plus d’un an, il y a six mois que je n’ai pas de nouvelles, rien, pas de téléphone, pas de mail, rien ! » Il n’y a pas de colère dans sa voix, mais un grand désarroi.
« As-tu essayé de l’appeler ? »
« Elle a changé de numéro, et elle ne répond pas à mes mails. En fait, il y a plus d’un an qu’elle est repartie à Londres. La première fois elle avait 18 ans. Après son bac. Bon, pourquoi pas ? elle voulait découvrir Londres. En fait elle s’est toujours prise pour une future star, « je serai connue un jour » disait-elle. Moi, je pensais que cela lui passerait, qu’elle murirait, alors j’ai dit ok tu peux aller à Londres pour étudier. On s’est sacrifié pour ça, Londres tout est cher. Elle s’est inscrite à des cours de théâtre, elle a fait quelques petits boulots, je ne sais pas trop quoi d’ailleurs, elle n’en parlait pas tellement. Je crois qu’elle a posé pour des peintres, des magazines, bref elle a usé de son corps pour gagner un peu d’argent. Ce n’est pas comme cela que je vois la vie, on doit travailler, et elle, elle ne voulait pas. Toujours son leitmotiv, je serai célèbre…
Et puis elle m’appelait, elle avait besoin d’argent. Alors je lui en ai envoyé un peu, de temps en temps. Comme pour son frère, je voulais bien l’aider pour une facture, un loyer mais pas l’entretenir, chacun doit travailler. Alors on se disputait, elle a appelé de moins en moins, elle a vingt-huit ans aujourd’hui, tu te rends compte. Il y a eu une fois où elle m’a téléphonée, elle voulait que je lui paye son retour, elle n’en pouvait plus. J’ai payé le billet, elle est revenue ici et cela s’est mal passé, très mal.
Elle ne voulait pas travailler, elle a eu l’assistance, enfin… »
« Le RSA tu veux dire ? » suggère Hélène, « le revenu de solidarité active ?».
« Oui c’est ça. » Dans la voix de Marie, on sent la honte mêlée au défi. « Cela ne pouvait pas durer, on s’engueulait chaque jour, je lui disais d’aller bosser, et elle, non, pas d’esclavage répondait-elle. Elle se moquait de moi, de mon parcours, de ma vie, une vie de labeur, pourquoi faire ? clamait-elle. Tu n’es même pas plus riche maintenant, tu n’as rien fait de ta vie, pas de voyages, pas de distractions, et tes chaises… encore du travail, et t’encombre tout partout avec ça.
Un jour elle est repartie, comme ça, sans prévenir. »
Marie fait une pause dans son récit, puis, « j’avoue » dit-elle, « au début j’étais soulagée. Je retrouvais ma maison tranquille, mon calme quotidien. Et puis, elle a recommencé à me téléphoner pour me demander de l’argent, et là, il y a six mois, j’ai dit non ! stop ! Tu n’as qu’à travailler ! Et voilà depuis, plus rien, elle a changé de téléphone, elle ne répond pas à mes mails. Je ne sais pas où elle est, ce qu’elle fait, je l’imagine dans les rues, elle, une jolie jeune fille et j’ai peur ! »
La voix de Marie s’est creusée, voilà c’est sorti, ce rejet de l’assistance, ce besoin de conformité à son monde à elle, celui du travail. Mais aussi la terreur de ce qu’il pourrait arriver à sa fille, son angoisse de mère que violente ses principes de femme.
Hélène est attentive, elle voudrait suggérer quelques possibilités de raccords et tenter d’ouvrir un espace de possible médiation entre la mère et la fille, mais Marie semble bien fermée à cet instant. Dans cette incompréhension réciproque sans doute aurait-elle aimer n’être qu’une mère, mais les racines sociales sont trop ancrées en elle pour qu’elle accepte le rêve de sa fille. Un rêve quelque peu idéaliste peut-être, sans doute, se dit Hélène, mais surement un objectif qui l’a soutenue durant toute son enfance pour aller de l’avant, sortir de ce déterminisme social, professionnel. Se voir et se représenter une vie à l’opposé de celle de sa mère, partir loin, quand celle-ci n’avait pas quitté son village, être célèbre en opposition à toute une vie d’anonymat rural voué à la critique et le mépris de citadins et autres soi-disant bien-pensants, et s’éclater dans une vie de plaisirs quand sa mère n’avait connu que l’obligation de la servitude.
Mais la voix de Marie s’élève à nouveau. Elle tient entre deux doigts son morceau de fromage, un chèvre très sec, et d’un coup « c’est la faute aux protestants tout ça ! »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? Pourquoi les protestants ? »
« Oh, l’épanouissement personnel, tout ça, quoi… »
« Tu crois qu’elle s’est faite embrigadée, qu’ils la soutiennent dans son désir de devenir une personne Connue ? »
« Oui un truc comme ça… »
Hélène réfléchit, que dire, elle ne connait pas vraiment la doctrine protestante, elle ne voit pas le lien qu’il pourrait y avoir. Elle ne peut renchérir en ce sens, et ne veut pas blesser Marie par des interrogations qui bousculeraient les certitudes qu’elle s’est créée. Le silence accompagne cette révélation, Marie ne s’explique pas plus, Hélène est circonspecte, ce n’est pas l’idée qu’elle se fait de cette pratique religieuse, mais qu’y connait-elle ? Elle songe plutôt que la jeune femme a pu se faire abuser, soit sous emprise, en détresse en tous les cas.
« On ne sait pas toujours comment il faut faire avec ses enfants », reprend-t-elle. « On ne peut pas toujours aller dans leurs sens, c’est certain, mais s’opposer est parfois plus dévastateur encore…Dans un sens comme dans l’autre, on s’en veut, on le vit comme un échec, on est toutes pareilles pour ça ! » Face au silence de Marie, elle croit opportun d’arrêter là cet échange. Aussi, ramasse-t-elle son assiette, son verre et se lève-t-elle « Bon, allez je m’y remets ! »
« C’était une courte pause alors », sourit Marie qui se relève aussi, ouvre le lave-vaisselle où trainent un ravier, un bol et deux assiettes. « Même quand je suis toute seule je mets le lave-vaisselle, il n’y a pas de raison… » « Mais oui, pourquoi s’embêter ! »
La banalité des propos est nécessaire après cette confession terrible pour Marie. Revenir à une routine apaisante, reprendre les gestes de l’ouvrage, permettre aux angoisses de refluer, ne retenir que l’espoir d’un ailleurs aux contours flous mais satisfaisants pour celle dont elle espère bientôt des nouvelles.
Hélène s’éloigne vers l’atelier, prend une longue bande de tissu déjà préparée par un triple repli et la trempe dans la bassine pour en faciliter le vrillage et accentuer la tension du tressage.
Marie, la rejoint, une pièce de tissu en mains, un feutre jaune d’or, qu’elle a déjà cousu en forme de seau, un « tote-bag », fourre-tout qu’elle doit maintenant finir de personnaliser. Assise à sa machine à coudre, elle tente un point d’abeille en motif décoratif sur les coutures extérieures. Le résultat ne lui plait pas, » regarde » dit-elle, « cela donne un mouvement au tissu qui n’est pas joli, on dirait qu’il est distendu, tant pis je défais et je brode à la main ».
Tout en tirant sur le toron, et en l’enroulant autour des quatre montants de la ceinture de la chaise, Hélène poursuit dans les banalités « J’ai eu des soucis avec ma machine à coudre ces jours-ci. Quelle galère ! C’est une vieille machine qui était à ma mère, le fil cassait tout le temps, j’ai cru que je n’arriverais jamais à finir tout le travail de préparation pour aujourd’hui. Heureusement qu’une amie m’a prêtée la sienne ! J’ai pris rendez-vous pour l’emmener en réparation, mais je ne vais pas la récupérer tout de suite…
« Chez nous », répond Marie, « on a créé une association pour toutes ces petites réparations. Ce sont des bénévoles qui font des permanences pour remettre en état du petit électroménager, ou des machines à coudre… Là je connais bien, c’est mon compagnon qui le fait, parce que mon mari est décédé mais j’ai un compagnon ! » Son ton est devenu plus ferme et tout en disant cela, elle se redresse de sur son ouvrage, et regarde Hélène. Ses yeux ont une lueur nouvelle, ils imposent la phrase, l’intonation, le fait. Hélène sourit, Tiens pense-t-elle, voici le mystère de la troisième serviette de table résolu, et Marie n’est sans doute pas aussi rigide qu’elle veut bien le faire croire avec ses propos au sujet de ses enfants. Elle découvre une nouvelle part de cette femme, enthousiaste, impliquée dans la vie locale, joviale presque. Elle est surprise même par cette déclaration, faite un peu sur le ton du « allez pas croire que je suis une vieille femme déprimée », et qui contraste avec son occupation très personnelle de tout l’espace commun de la maison.
Elles poursuivent alors leurs activités, dans un calme feutré, rompu cependant par Marie « tu écoutes de la musique quand tu travailles comme ça ? »
« Non pas forcément, cela dépend, le silence ne me gêne pas, au contraire. Mais j’ai remarqué que beaucoup de gens n’aiment pas cela, il faut qu’ils meublent… »
« Moi, j’aime le silence reprends Marie, je pense, je suis dans ma tête, c’est ma méditation à moi ! »
« Je comprends » rétorque Hélène, « Quand je travaille, je me concentre mieux dans le silence. En revanche pour me délasser, j’aime bien écouter du classique, des musiques dont chaque note ruisselle d’influences orientales, sahariennes ou autres et me transporte ainsi dans d’autres parties du monde, d’autres siècles, d’autres milieux sociaux. C’est comme une évasion vers des gens dont je ne partagerai jamais les mots, la vie, mais dont les sonorités me parlent d’universalité des émotions. Il n’y a rien à comprendre alors, juste à ressentir. C’est reposant je trouve ».
Marie poursuit sa broderie, elle travaille debout, adossée au plan de travail. Elle a baissé un peu le volet roulant pour calmer l’ardeur du soleil sur elles.
« Tu vois » reprends Hélène, « depuis tout à l’heure je repense à ce que tu me disais pour ta fille. Je trouve que vous avez une identité commune, celle de l’envie d’une réalisation personnelle. Elle veut être reconnue comme une star, c’est difficile, mais pourquoi pas ? As-tu eu l’occasion de découvrir son talent, et si elle s’est fait connaitre dans un certain milieu, qui sait ? Quand tu dis que c’est la faute des protestants, c’est peut-être au contraire un groupe ou une foi qui la soutient ? La notion de réalisation de soi, prime en protestantisme par rapport à celle du devoir qui fonde la religion catholique. Regarde-toi, tu as mis presque une vie à pouvoir faire ce que tu aimes, à faire éclore ton potentiel artistique. Et ta fille est d’une autre époque, elle ne veut pas subir un quotidien contraignant avant d’atteindre son objectif. »
Hélène hésite, peut-elle bousculer Marie ainsi ? Mais puisque celle-ci a soulevé ce sujet, elle ne peut lui reprocher de répondre, et puis qu’importe, elles ne se reverront pas, alors elle décide de poursuivre…. Regarde ce que tu as fait toi, comment tu as créé ton univers, une seconde vie, un second lieu de vie. Quand on entre ici on voit bien que c’est ton domaine, ta passion. Tu t’épanouies ainsi. Mais tu n’aurais pas parlé de ton compagnon, je n’aurais pas pensé que tu vivais avec quelqu’un. Ces pièces de vie sont les tiennes assurément, tu y imposes ton art et c’est super pour toi. Je ne vois pas trop comment ta fille aurait s’y sentir bien quand elle est revenue. En même temps, c’est normal, elle n’a plus l’âge de vivre chez sa mère… Mais ce que je veux dire c’est que Pauline, peut-être, elle demande juste un mot de reconnaissance de ta part, d’encouragement ? »
Marie relève la tête, détache son regard du tote-bag, et esquive la réponse. « Regarde » dit-elle, « je vais coudre des boutons sur chaque découpe ronde pour les rabattre sur le corps du fourre-tout. Je fais cela pour un échange entre clubs de villages. Chaque club propose un modèle et on récompense les plus belles créations réalisées à partir de l’exemple. Des boutons noirs, oui tu as raison, je dois en avoir… » Puis, en un souffle, comme découlant d’une harmonisation concrète de couleurs et de formes, « oui, peut-être, ce que tu dis pour Pauline ».
Hélène sent émerger quelque chose, un fil qui se tire pour renouer ce lien filial. « Excuse-moi » poursuit-elle, « je ne devrais sans doute pas te parler ainsi ! Mais je sens bien ton ambivalence entre ton besoin de retrouver ta fille, et celui de faire primer des valeurs essentielles pour toi ! Laisse-lui une chance de t’expliquer ses projets, elle peut vivre sans toi, ou faire comme si, mais toi peux-tu vivre sans elle ? Et puis franchement, est-ce que c’est le fait qu’elle ne travaille pas qui te hérisse ainsi, ou est-ce parce qu’elle a rejeté tout l’aspect traditionnel de la vie d’une femme. Vivre avec quelqu’un, avoir des enfants. Tu me disais tout à l’heure, que la situation de ton fils aussi te désespérais, parce qu’il est toujours seul à trente-trois ans, qu’il fallait qu’il se pose, se case… L’un est indécis, l’autre est une rêveuse. Et alors, est-ce que le plus important n’est pas de passer du temps ensemble, de privilégier ton amour de mère ? »
Déjà le soleil décline, Marie remonte le rideau occultant. Hélène annonce son prochain départ, « la nuit arrive » dit-elle, » je vais y aller, je t’enverrai la photo de ma chaise quand je l’aurai finie » ».
« Merci » répond Marie, « je crois que je vais faire comme tu dis, ce fut une belle journée n’est-ce pas ? ». Du vert essentiellement, peu de fleurs, un entretien facile.
La porte ouvrait sur un large espace, constituant l’entrée, la pièce principale et la cuisine. Tout autour des portes distribuaient les chambres. La luminosité explosait depuis la porte-fenêtre du coin salon, mais également depuis l’atelier, autre pièce ouverte et attenante à l’espace de vie.
Dans l’entrée, des chaises à l’assise tressée de tissus semblaient sur le départ, quand d’autres s’exposaient dans une plus longue attente. Les unes paraissaient faites pour un décor bourgeois, montrant leurs couleurs vieillottes, surannées presque, quand les autres s’adaptaient mentalement à un intérieur plus moderne, fait de lignes droites et de couleurs claires.
Marie accueillait là ses clients. Depuis sa retraite elle rénovait des chaises à partir de draps, comme d’autres tressent avec de l’osier.
L’atelier était occupé par une large table centrale, et un plan de travail couvrait tout un pan de mur. Sur celui-ci une machine à coudre, des tissus, des pelotes de fils, des outils. Des tiroirs s’additionnaient les uns sur les autres d’où elle extrayait agrafeuse, marteau, clous, ciseaux, maillet, dégrafeur, ciseau à dégarnir, arrache-clous, pince et serre-joints, mètre, règle et bassine.
Ce plan de travail surmonté d’une baie vitrée sur toute la longueur, était encadré par un mur latéral encombré de deux tableaux faits de patchwork, face à une autre porte vitrée.
Des tissus s’amoncelaient également près du canapé, face à la télévision. Marie et son travail occupaient à l’évidence tout cet univers empreint de multiples couleurs. Cependant elle ne semblait pas vivre seule, car sur la table de la salle à manger trois serviettes s’empilaient, hâtivement repliées montrant ainsi les empreintes d’un précédent repas.
Marie vivait là depuis trois ans, depuis le décès de son mari et la vente de la ferme.
Ses mains étaient remarquables. D’emblée on devinait celles d’une ouvrière, de larges mains, des doigts musclés, des mains plus communes chez des hommes, d’autant que Marie était petite et mince.
Son visage n’était pas souriant, pas renfermé non plus. Un contour plutôt doux, les lignes rondes de la bouche et du nez parlaient de douceur. Ses yeux gris protégés par des lunettes, avaient un reflet, un nuage qui parsemait ses iris de petits points mélancoliques. Pourtant son sourire ou son rire, parfois, éclairait tout ce tableau d’une réelle lumière. Lorsqu’elle accueillait un visiteur, client, stagiaire, Marie ne perdait pas de temps en vain bavardage, ni même en politesse convenue. Cependant, d’emblée, elle mettait à l’aise, un contact simple, facile, naturel.
Ce jour-là elle recevait ses trois stagiaires pour la troisième fois, et les bavardages évoluaient vers des propos plus personnels, la jeunesse des unes, les enfants des autres, les études, la vie et son défilé de petites choses intimes.
Elles s’étaient rencontrées dans différents salons d’artisanat, où Marie présentait ses créations, chaises et fauteuils et même quelques tableaux constitués de centaines de fils arrachés aux draps déchirés.
Marie avait connu l’une de ses stagiaires, Nicole, lorsqu’elles étaient enfants, et ensemble, elles tentaient de retracer leurs parcours, tout en vrillant les torons entre pouce et index. Cependant il était clair que Nicole menait la conversation, Marie jouant plutôt le rôle de l’interrogée. Au travers de ses dires, il apparaissait que contrairement à sa condisciple, Marie n’avait jamais vraiment choisi son orientation professionnelle. Ses parents tenaient une ferme, elle les aidait, c’était comme une évidence qu’elle devait passer son brevet professionnel agricole. Elle n’avait pas eu l’idée d’autres horizons, elle n’avait pas réfléchi en ces termes, n’avait pas envisagé une autre ouverture possible. D’autant que ses deux frères, plus âgés, avaient déjà quitté le foyer parental. Plus intéressés par les études que Marie, ils s’étaient promptement échappés de leur milieu, de la ruralité, du travail de force et de la constance que demande l’élevage.
Les parents vieillissants, les frères urbanisés, il ne restait qu’elle pour s’investir dans les travaux de la ferme, assumer les multiples tâches liées à l’élevage. Ils disposaient d’un beau troupeau, une centaine de tête en comptant les veaux, toutes de race Normande, grandes aux robes caille, blonde ou bringée. Marie sourit dans sa narration. « Elle se souvient particulièrement de Sylvette, dit-elle, une grande femelle de plus de 800 kilos, à la robe blanche parsemée de tâches colorées éparses comme un ciel embrumé de nuages. Sous son large front, deux grands yeux cerclés de lunettes noires, donnait un air expressif à sa tête. Sylvette est restée 8 ans avec nous, un record pour un bovin. Toute la famille s’était entichée d’elle, si docile, et attachante. Pourtant… poursuit-elle, il fallut bien se résoudre à la vendre pour ses qualités bouchères et non plus pour celles de son lait. C’est ainsi, dans une exploitation fermière, l’exigence de rentabilité et l’obligation de résultat, prévalent sur les sentiments ».
Marie évoquait ce passé, à mots courts. Une histoire de déterminisme social, qu’elle narrait comme un état de fait évident et indiscutable. Née dans cette ferme, seule enfant potentiellement aidante, elle se devait de revenir, de vivre là, auprès d’eux, les soutenir dans la poursuite de leur vie.
« J’aimais bien » dit-elle, « mais… », un « mais » comme un regret, un « mais » inachevé, insinuant un destin inaccompli.
Pourtant la tristesse ou les regrets n’ont pas leur place dans sa bouche, du moins est-ce qu’observe Hélène depuis la pièce d’à côté.
En effet, l’atelier n’est pas si grand, et le travail sur la chaise nécessite de tourner un peu pour être toujours face au toron posé et vriller celui-ci toujours dans le même sens. Marie a donc proposé à Hélène de se mettre côté cuisine. Elle a posé une grande plaque de contreplaqué sur la table pour ne pas abimer celle-ci avec les pieds de la chaise installée sur cette hauteur. Hélène ne participe pas trop à cette conversation, dont d’ailleurs elle ne connait guère le sujet. C’est une pure citadine ignare du domaine agricole, mais elle comprend peu à peu, comment Marie a bâti ce nouvel univers, totalement aménagé selon ses besoins, puisque rien hormis ces trois serviettes de table, ne dévoile la présence d’autres habitants.
Mais si Marie joue le jeu de Nicole, elle fulmine en elle-même.
« Elle commence à m’agacer celle-là avec toutes ses questions ! Bon d’accord, on est allé à l’école ensemble, mais c’était il y a si longtemps ! Je n’ai pas envie de lui décliner mon CV : et pourquoi je suis revenue à la ferme ? et est-ce que cela m’a plu ? Franchement qu’est-ce que cela peut lui faire ! Elle est là pour apprendre à rénover un siège, pas pour faire ma biographie. Oui évidemment, cela part d’un bon sentiment, et elle était déjà bavarde quand on était enfant, mais moi j’aime que l’on se taise ! Parce que, comme ça, je la fais vivre en moi ma petite, et il ne faut pas que je rompe le lien mental, je le sais, je le perçois, elle m’entend penser à elle, j’en suis sûre. Bon d’accord elle ne veut plus me parler, mais je sens qu’elle n’a pas coupé le lien, notre fil ombilical passe par le tunnel de la manche, et elle est au bout, elle m’inspire d’ailleurs ! Oui c’est ça, elle m’inspire, elle me parle de couleurs et de texture. Je sais ! Je ne veux pas l’écouter, elle, quand elle se confie, je refuse son désir d’une vie d’artiste, mais j’ai beau faire ainsi, je le reconnais volontiers qu’elle a la fibre artistique ! Mais je ne peux pas ! Je ne peux pas le lui avouer, je ne le veux pas, ce serait l’encourager, et qu’est-ce qu’elle deviendra alors ? Hein ! Pas de salaire, pas d’avenir, dans ce monde de brutes, d’égoïsme. Qu’est-ce qui lui restera quand je serai morte ? Une moitié de pavillon, partagée avec son frère ! A celui-là, ce n’est pas un dégourdi, en revanche ! Mais comment j’ai fait pour élever deux enfants aussi opposés, l’une se dilue dans le rêve, quand l’autre se prend les pieds dans la terre. Bon qu’est-ce qu’elle me raconte encore Nicole, revenons à aujourd’hui, maintenant, j’ai trois stagiaires, il faut que je m’en occupe quand même ! Il y en a deux qui vont bientôt partir de toutes façons, je serai plus tranquille cet-après-midi. »
Elle s’efforce à nouveau à participer aux bavardages ambiants, tout en allant de l’une à l’autre des trois femmes, rappelant les consignes pour démarrer le rempaillage en tissu, aidant l’une à pointer le bout de drap dans la chaise en chêne dont la dureté du bois résiste à l’opération, mesurant avec l’autre l’avancée de la trame et l’obtention d’un carré parfait entre les largeurs avant et arrière de la chaise, géométrie nécessaire avant d’entreprendre le tissage sur les quatre côtés de celle-ci.
Comme pour chasser ce moment d’égarement intime, elle raconte l’évolution de l’exploitation, du travail agricole. « Je me souviens dit-elle, de leur stress quand le contrôleur laitier arrivait. Mes parents n’avaient pas lieu de s’inquiéter pourtant, car la production de leurs vaches était de belle qualité, mais depuis la loi de 1969 dite loi Godefroy relative aux valeurs nutritives accompagnée d’un système de paiement incitatif pour l’éleveur, leurs revenus pouvaient varier en conséquence. Depuis lors, ils veillaient à compléter les portions alimentaires en fonction des périodes, ajoutant des céréales aux herbes et ensilages. C’était un travail supplémentaire indispensable au maintien d’un revenu stable ».
Marie raconte encore, la traite du matin, et celle du soir. Les meuglements de celles qui sont impatientes d’être traites, et sa Sylvette toujours calme au milieu du raffut parfois. « Bien sûr il y a du plaisir aussi avec ces animaux, poursuit-elle, mais… » Le « mais » revient, sur cette vie de travail.
Et après, l’interrompt Nicole, tu as continué toute seule ? Tu t’es mariée, tu as des enfants ?
Marie reste silencieuse un moment. Elle hésite, elle ne veut pas dévoiler toute sa vie, elle tourne et retourne dans sa tête, les phrases à dire pour maintenir l’impression de cordialité ambiante, tout en se préservant.
« Je n’ai pas envie de leur parler de mon mari, certes on a travaillé ensemble, on a eu deux enfants, mais ce n’était pas très gai notre couple. A part le travail, il n’y avait pas grand-chose d’autre. D’ailleurs si cela se trouve c’est à cause de lui que j’ai été aussi dure avec ma petite Pauline, il voulait toujours que les enfants participent, mais elle, elle ne voulait pas, cela ne l’intéressait pas, et elle m’en voulait de lui détruire sa manucure, comme elle disait, elle voulait garder de belles mains fines aux longs ongles. Tu parles que chez nous… Et lui, il m’engueulait quand je ne l’obligeais pas à nous aider dans les hangars. Ah tiens je vais leur raconter ça, notre élevage »
« Ah oui » reprend-elle alors de vive voix. « Avec mon mari on a décidé de réorienter notre production, on a fait des poules, c’est moins astreignant. On a investi dans des hangars spécifiques, deux belles structures à performances isolante et acoustique de 300 mètres carrés chacune. Deux bâtiments accueillants chacun 1000 poulets fermiers label rouge. C’était un élevage extensif poursuit-elle, les poulets avaient accès à l’extérieur, disposaient d’un espace correct en intérieur, mais oui, il n’est pas facile de trouver un équilibre entre productivité, bien-être animal, rentabilité économique et durabilité environnementale. Toutes les douze semaines, une société spécialisée venaient chercher les lots et il fallait recommencer la préparation du bâtiment, désinfecter, installer les nouvelles volailles.
« Et la vente en circuit court ? Tu n’as pas essayé ? l’interromps Josiane, venue là avec Nicole dont elle est la voisine.
« Bien sûr, on en gardait un peu pour cela, mais là aussi il faut du monde. Il faut préparer la bête, être là pour le consommateur, ou faire les marchés. C’est du temps tout cela ! Enfin, les poules c’est quand même moins de travail que les vaches. Et puis les dernières années où nous avions la ferme, mon fils nous aidait. Et quand son père est décédé, il a voulu continuer. Mais c’est compliqué la gestion d’une ferme, il ne suffit pas de travailler dur, l’administratif, la comptabilité, tu ne peux pas savoir comme cela est complexe. Toujours se renseigner, connaitre les possibilités d’aides auprès des filières avicoles, faire les investissements structurels exigés, les délais à respecter, les assurances, la traçabilité des bêtes, de leur alimentation. Et Hugo, il n’a pas la tête pour ça, tout me retombait dessus. C’est un garçon rêveur, un étourdi de première. Quand tu penses qu’il s’est coupé deux doigts récemment dans l’un de ses emplois d’usine, parce qu’il n’a pas fait attention ! Il travaille avec des outils tranchants et lui, il fait de grands gestes… Enfin là, cela fait six mois qu’il est dans une entreprise de charpente, cela à l’air de lui plaire. J’espère qu’il va enfin se stabiliser ! Il n’habite pas loin, il vient déjeuner souvent. »
Près d’elle Nicole, étonnamment silencieuse d’un coup, reprend sa housse de couette pour en déchirer de longues bandes, toutes de la même largeur, sept centimètres précisément. Elle retire en même temps quelques brins de fils qui se détachent, les rassemblent au creux de sa main qu’elle tend à Marie. Tiens pour tes tableaux !
« Merci bien » Et devant la perplexité d’Hélène, elle précise. « Je garde tous les fils des tissus que j’emploie. Depuis que j’ai commencé à créer des chaises. Au départ je ne savais pas ce que j’en ferais, mais j’avais l’intuition d’une possible utilité ». « Peut-être est-ce lié à mon éducation dit-elle, tout est utile quand on vit dans une ferme, tout peut servir un jour ou l’autre. Et puis un jour, j’ai eu un déclic. J’avais une poignée de ces fils dans la main, c’était beau toutes ses couleurs emmêlées, elles m’ont fait penser à un coucher du soleil sur un champ de blé. On plantait plusieurs céréales pour nos bêtes, du blé, du lin, un peu de maïs. J’aimais les couleurs de nos champs en fonction des saisons. Mais bref, c’est comme ça que cela m’est venu. Alors j’ai voulu essayer, j’ai posé les fils sur un carton blanc, j’en ai tiré quelques-uns, aplatis d’autres, repoussé certains et peu à peu une image s’est formée, j’ai collé. J’en ai vendu quelques-uns au dernier salon « Fils croisés en Anjou » en octobre, cela m’a fait plaisir. »
Elle dit tout cela simplement, Marie, elle ne se prend pas pour une artiste, ne le dit pas en tous les cas, mais elle découvre le plaisir de la libre expression, la joie d’être reconnue dans ce qu’elle fait.
Mais, tu as une fille aussi, non ? qu’est-ce qu’elle devient ? reprend Nicole dont l’attention c’est de nouveau focalisé sur la vie de Marie.
« Oh, Pauline vit à Londres, on ne se voit pas souvent…Mais je manque à tous mes devoirs d’hôtesse depuis ce matin, voulez-vous un café, un thé ? »
Sans attendre les réponses, Marie s’éloigne un peu de sa voisine curieuse, elle vient dans la cuisine, met de l’eau à bouillir pour offrir la petite collation et sort des mugs, des verres et un pichet d’eau. La voilà donc, près de Hélène qui la trouve brusquement pensive, fébrile presque. La question la peine visiblement. Et ce qui l’embrume ralenti ses gestes.
De sa place, Hélène voit l’ombre qui a envahi le visage de Marie, alors pour la distraire un peu de ses pensées, elle appelle à la rescousse. Comment je fais là ? Je crois que j’ai atteint le carré demandé, j’ai bien mesuré, devant et derrière, c’est pareil, 32 centimètres. Je fais comment pour la suite ?
Voyons voir, suggère Marie dont le visage reprend des couleurs, et se lisse des pensées survenues. Elle saisit le mètre de couturière et mesure à son tour. Non, dit-elle regarde tu as 32 à l’intérieur et 32,2 à l’extérieur. Il faut que tu repousses les torons. Le mieux c’est avec une petite palette en plastique comme celle-ci et un petit marteau. N’utilisez pas de raclette en bois, dit-elle plus fort, en se tournant vers les autres stagiaires. Elle s’éroderait et pourrait abimer les torons. Puis de nouveau tournée vers Hélène, « tu peux aussi pousser en force, mais attention, si la raclette dérape, tu peux te faire mal ».
Hélène s’attèle à ce travail correctif, prenant la raclette d’une main, le marteau de l’autre. Mais la chaise bouge sous les petits coups de marteau et ceux-ci ne semblent guère efficaces. Déjà tout à l’heure son maniement de cet outil n’était pas satisfaisant, elle tordait les pointes plus souvent qu’elle ne les enfonçait. Tant pis, allons-y pour le travail en force… Cette fois c’est bon, elle a récupéré les 2 millimètres nécessaires, elle va pouvoir poursuivre le tressage.
A deux mètres d’elle Nicole et Josiane commencent à rassembler leurs affaires. Il est midi, terme de leur matinée de stage. Elles sont toutes excitées par l’avancée de leurs travaux, satisfaites du savoir acquis, qu’elles disent vouloir réinvestir dans d’autres meubles. Marie leur conseille la prudence tout de même, elles ont appris sur un type de sièges, et le travail n’est pas le même selon les formes notamment. A cette heure-là Josiane et Nicole écoutent à peine le discours de la professionnelle. L’une veut rénover une chaise basse pour son petit-fils, l’autre imagine déjà la réparation d’un fauteuil qu’elle demandera à son neveu ébéniste, avant que de développer son nouveau savoir-faire.
Les voilà parties et Marie se retourne vers Hélène : on fait une pause déjeuner ? J’ai fait une salade, on partage si tu veux. On avait dit que l’on mangeait ensemble.
Hélène a apporté un plat tout préparé, à réchauffer au micro-onde. Elle n’avait pas compris que Marie l’invitait, juste qu’elles déjeuneraient ensemble pour continuer le stage l’après-midi et rattraper le retard du matin.
J’ai apporté un plat, mais oui, volontiers partageons.
Marie sort deux assiettes, deux couverts, un bout de pain, un saladier où se mélangent semoule aux épices et grains de maïs, un œuf dur, et un paquet de tranches de saumon fumé entamé, un morceau de fromage. C’est simple, et si suffisant. Pas de présentation, pas de chichi pour faire joli, chacune prend ce qui la tente, l’essentiel n’est pas dans le paraitre. Sans doute que Marie n’est pas cheffe cuisinière, en tous les cas elle ne passe surement pas des heures avec ses casseroles à tourner des sauces, ou à décorer une assiette, rajouter des épices pour la saveur. Bon et simple, rapide et efficace, conforme à l’image qu’elle semble vouloir donner.
Mais la simplicité sied à Hélène qui accepte volontiers ce partage. Elle pense que si elle dit à Marie, « mais non, j’ai mon plat », elle va la décevoir. Elle donne beaucoup Marie avec ce repas, elle offre sa vie.
Car maintenant que les voilà assises toutes les deux sur des tabourets rénovés de tissages en draps évidemment, chacune grignotant de part et d’autre de la table où l’instant d’avant Hélène travaillait à sa chaise, Marie parle. Bien sûr elle échange depuis ce matin avec toutes, mais là, Marie a besoin de poursuivre, d’évacuer ce qui la remue depuis des heures, ce torrent d’angoisse et de certitude, sentiments incompatibles pour la raison et le cœur.
Alors elle commence par questionner Hélène « Tu faisais quoi toi avant ? » Je travaillais dans le social répond celle-ci, différents postes auprès des familles, des enfants, des handicapés ou des personnes âgées. Mais Marie ne rebondit pas sur ces informations, elle regarde pensivement Hélène, comme si elle voulait retenir encore ce qu’elle a besoin de dire, ou bien évalue-t-elle la capacité de son vis-à-vis à comprendre ce qu’elle veut exprimer. Sa question n’est qu’une rhétorique inconsciente pour amener l’autre sur le terrain du personnel. Hélène perçoit bien que sa réponse n’a guère d’importance, qu’elle évoque un domaine totalement inconnu de Marie. En fulgurance, elle revoit une rencontre faite au Vietnam, un homme au parcours incroyable de débrouille, de courage et de travail, et qui avait franchement éclaté de rire en apprenant sa profession. Une similitude d’êtres entre Marie et cet individu, autour de la valeur du travail. Alors elle ne s’attarde pas sur ses anciennes fonctions, ce n’est pas essentiel. Elle entend ce que Marie attend d’elle, une écoute empathique, la liberté d’évoquer ce qui la tracasse, profitant d’un contexte et de ce qu’elles ne se reverront, à priori, jamais.
Alors soudain, aussi brusquement, qu’un barrage fluvial qui s’effondre sous l’assaut de la crue, Marie laisse couler un ruisseau d’amertume, un flot de peurs. « Ma fille je ne l’ai pas vue depuis plus d’un an, il y a six mois que je n’ai pas de nouvelles, rien, pas de téléphone, pas de mail, rien ! » Il n’y a pas de colère dans sa voix, mais un grand désarroi.
« As-tu essayé de l’appeler ? »
« Elle a changé de numéro, et elle ne répond pas à mes mails. En fait, il y a plus d’un an qu’elle est repartie à Londres. La première fois elle avait 18 ans. Après son bac. Bon, pourquoi pas ? elle voulait découvrir Londres. En fait elle s’est toujours prise pour une future star, « je serai connue un jour » disait-elle. Moi, je pensais que cela lui passerait, qu’elle murirait, alors j’ai dit ok tu peux aller à Londres pour étudier. On s’est sacrifié pour ça, Londres tout est cher. Elle s’est inscrite à des cours de théâtre, elle a fait quelques petits boulots, je ne sais pas trop quoi d’ailleurs, elle n’en parlait pas tellement. Je crois qu’elle a posé pour des peintres, des magazines, bref elle a usé de son corps pour gagner un peu d’argent. Ce n’est pas comme cela que je vois la vie, on doit travailler, et elle, elle ne voulait pas. Toujours son leitmotiv, je serai célèbre…
Et puis elle m’appelait, elle avait besoin d’argent. Alors je lui en ai envoyé un peu, de temps en temps. Comme pour son frère, je voulais bien l’aider pour une facture, un loyer mais pas l’entretenir, chacun doit travailler. Alors on se disputait, elle a appelé de moins en moins, elle a vingt-huit ans aujourd’hui, tu te rends compte. Il y a eu une fois où elle m’a téléphonée, elle voulait que je lui paye son retour, elle n’en pouvait plus. J’ai payé le billet, elle est revenue ici et cela s’est mal passé, très mal.
Elle ne voulait pas travailler, elle a eu l’assistance, enfin… »
« Le RSA tu veux dire ? » suggère Hélène, « le revenu de solidarité active ?».
« Oui c’est ça. » Dans la voix de Marie, on sent la honte mêlée au défi. « Cela ne pouvait pas durer, on s’engueulait chaque jour, je lui disais d’aller bosser, et elle, non, pas d’esclavage répondait-elle. Elle se moquait de moi, de mon parcours, de ma vie, une vie de labeur, pourquoi faire ? clamait-elle. Tu n’es même pas plus riche maintenant, tu n’as rien fait de ta vie, pas de voyages, pas de distractions, et tes chaises… encore du travail, et t’encombre tout partout avec ça.
Un jour elle est repartie, comme ça, sans prévenir. »
Marie fait une pause dans son récit, puis, « j’avoue » dit-elle, « au début j’étais soulagée. Je retrouvais ma maison tranquille, mon calme quotidien. Et puis, elle a recommencé à me téléphoner pour me demander de l’argent, et là, il y a six mois, j’ai dit non ! stop ! Tu n’as qu’à travailler ! Et voilà depuis, plus rien, elle a changé de téléphone, elle ne répond pas à mes mails. Je ne sais pas où elle est, ce qu’elle fait, je l’imagine dans les rues, elle, une jolie jeune fille et j’ai peur ! »
La voix de Marie s’est creusée, voilà c’est sorti, ce rejet de l’assistance, ce besoin de conformité à son monde à elle, celui du travail. Mais aussi la terreur de ce qu’il pourrait arriver à sa fille, son angoisse de mère que violente ses principes de femme.
Hélène est attentive, elle voudrait suggérer quelques possibilités de raccords et tenter d’ouvrir un espace de possible médiation entre la mère et la fille, mais Marie semble bien fermée à cet instant. Dans cette incompréhension réciproque sans doute aurait-elle aimer n’être qu’une mère, mais les racines sociales sont trop ancrées en elle pour qu’elle accepte le rêve de sa fille. Un rêve quelque peu idéaliste peut-être, sans doute, se dit Hélène, mais surement un objectif qui l’a soutenue durant toute son enfance pour aller de l’avant, sortir de ce déterminisme social, professionnel. Se voir et se représenter une vie à l’opposé de celle de sa mère, partir loin, quand celle-ci n’avait pas quitté son village, être célèbre en opposition à toute une vie d’anonymat rural voué à la critique et le mépris de citadins et autres soi-disant bien-pensants, et s’éclater dans une vie de plaisirs quand sa mère n’avait connu que l’obligation de la servitude.
Mais la voix de Marie s’élève à nouveau. Elle tient entre deux doigts son morceau de fromage, un chèvre très sec, et d’un coup « c’est la faute aux protestants tout ça ! »
« Qu’est-ce que tu veux dire ? Pourquoi les protestants ? »
« Oh, l’épanouissement personnel, tout ça, quoi… »
« Tu crois qu’elle s’est faite embrigadée, qu’ils la soutiennent dans son désir de devenir une personne Connue ? »
« Oui un truc comme ça… »
Hélène réfléchit, que dire, elle ne connait pas vraiment la doctrine protestante, elle ne voit pas le lien qu’il pourrait y avoir. Elle ne peut renchérir en ce sens, et ne veut pas blesser Marie par des interrogations qui bousculeraient les certitudes qu’elle s’est créée. Le silence accompagne cette révélation, Marie ne s’explique pas plus, Hélène est circonspecte, ce n’est pas l’idée qu’elle se fait de cette pratique religieuse, mais qu’y connait-elle ? Elle songe plutôt que la jeune femme a pu se faire abuser, soit sous emprise, en détresse en tous les cas.
« On ne sait pas toujours comment il faut faire avec ses enfants », reprend-t-elle. « On ne peut pas toujours aller dans leurs sens, c’est certain, mais s’opposer est parfois plus dévastateur encore…Dans un sens comme dans l’autre, on s’en veut, on le vit comme un échec, on est toutes pareilles pour ça ! » Face au silence de Marie, elle croit opportun d’arrêter là cet échange. Aussi, ramasse-t-elle son assiette, son verre et se lève-t-elle « Bon, allez je m’y remets ! »
« C’était une courte pause alors », sourit Marie qui se relève aussi, ouvre le lave-vaisselle où trainent un ravier, un bol et deux assiettes. « Même quand je suis toute seule je mets le lave-vaisselle, il n’y a pas de raison… » « Mais oui, pourquoi s’embêter ! »
La banalité des propos est nécessaire après cette confession terrible pour Marie. Revenir à une routine apaisante, reprendre les gestes de l’ouvrage, permettre aux angoisses de refluer, ne retenir que l’espoir d’un ailleurs aux contours flous mais satisfaisants pour celle dont elle espère bientôt des nouvelles.
Hélène s’éloigne vers l’atelier, prend une longue bande de tissu déjà préparée par un triple repli et la trempe dans la bassine pour en faciliter le vrillage et accentuer la tension du tressage.
Marie, la rejoint, une pièce de tissu en mains, un feutre jaune d’or, qu’elle a déjà cousu en forme de seau, un « tote-bag », fourre-tout qu’elle doit maintenant finir de personnaliser. Assise à sa machine à coudre, elle tente un point d’abeille en motif décoratif sur les coutures extérieures. Le résultat ne lui plait pas, » regarde » dit-elle, « cela donne un mouvement au tissu qui n’est pas joli, on dirait qu’il est distendu, tant pis je défais et je brode à la main ».
Tout en tirant sur le toron, et en l’enroulant autour des quatre montants de la ceinture de la chaise, Hélène poursuit dans les banalités « J’ai eu des soucis avec ma machine à coudre ces jours-ci. Quelle galère ! C’est une vieille machine qui était à ma mère, le fil cassait tout le temps, j’ai cru que je n’arriverais jamais à finir tout le travail de préparation pour aujourd’hui. Heureusement qu’une amie m’a prêtée la sienne ! J’ai pris rendez-vous pour l’emmener en réparation, mais je ne vais pas la récupérer tout de suite…
« Chez nous », répond Marie, « on a créé une association pour toutes ces petites réparations. Ce sont des bénévoles qui font des permanences pour remettre en état du petit électroménager, ou des machines à coudre… Là je connais bien, c’est mon compagnon qui le fait, parce que mon mari est décédé mais j’ai un compagnon ! » Son ton est devenu plus ferme et tout en disant cela, elle se redresse de sur son ouvrage, et regarde Hélène. Ses yeux ont une lueur nouvelle, ils imposent la phrase, l’intonation, le fait. Hélène sourit, Tiens pense-t-elle, voici le mystère de la troisième serviette de table résolu, et Marie n’est sans doute pas aussi rigide qu’elle veut bien le faire croire avec ses propos au sujet de ses enfants. Elle découvre une nouvelle part de cette femme, enthousiaste, impliquée dans la vie locale, joviale presque. Elle est surprise même par cette déclaration, faite un peu sur le ton du « allez pas croire que je suis une vieille femme déprimée », et qui contraste avec son occupation très personnelle de tout l’espace commun de la maison.
Elles poursuivent alors leurs activités, dans un calme feutré, rompu cependant par Marie « tu écoutes de la musique quand tu travailles comme ça ? »
« Non pas forcément, cela dépend, le silence ne me gêne pas, au contraire. Mais j’ai remarqué que beaucoup de gens n’aiment pas cela, il faut qu’ils meublent… »
« Moi, j’aime le silence reprends Marie, je pense, je suis dans ma tête, c’est ma méditation à moi ! »
« Je comprends » rétorque Hélène, « Quand je travaille, je me concentre mieux dans le silence. En revanche pour me délasser, j’aime bien écouter du classique, des musiques dont chaque note ruisselle d’influences orientales, sahariennes ou autres et me transporte ainsi dans d’autres parties du monde, d’autres siècles, d’autres milieux sociaux. C’est comme une évasion vers des gens dont je ne partagerai jamais les mots, la vie, mais dont les sonorités me parlent d’universalité des émotions. Il n’y a rien à comprendre alors, juste à ressentir. C’est reposant je trouve ».
Marie poursuit sa broderie, elle travaille debout, adossée au plan de travail. Elle a baissé un peu le volet roulant pour calmer l’ardeur du soleil sur elles.
« Tu vois » reprends Hélène, « depuis tout à l’heure je repense à ce que tu me disais pour ta fille. Je trouve que vous avez une identité commune, celle de l’envie d’une réalisation personnelle. Elle veut être reconnue comme une star, c’est difficile, mais pourquoi pas ? As-tu eu l’occasion de découvrir son talent, et si elle s’est fait connaitre dans un certain milieu, qui sait ? Quand tu dis que c’est la faute des protestants, c’est peut-être au contraire un groupe ou une foi qui la soutient ? La notion de réalisation de soi, prime en protestantisme par rapport à celle du devoir qui fonde la religion catholique. Regarde-toi, tu as mis presque une vie à pouvoir faire ce que tu aimes, à faire éclore ton potentiel artistique. Et ta fille est d’une autre époque, elle ne veut pas subir un quotidien contraignant avant d’atteindre son objectif. »
Hélène hésite, peut-elle bousculer Marie ainsi ? Mais puisque celle-ci a soulevé ce sujet, elle ne peut lui reprocher de répondre, et puis qu’importe, elles ne se reverront pas, alors elle décide de poursuivre…. Regarde ce que tu as fait toi, comment tu as créé ton univers, une seconde vie, un second lieu de vie. Quand on entre ici on voit bien que c’est ton domaine, ta passion. Tu t’épanouies ainsi. Mais tu n’aurais pas parlé de ton compagnon, je n’aurais pas pensé que tu vivais avec quelqu’un. Ces pièces de vie sont les tiennes assurément, tu y imposes ton art et c’est super pour toi. Je ne vois pas trop comment ta fille aurait s’y sentir bien quand elle est revenue. En même temps, c’est normal, elle n’a plus l’âge de vivre chez sa mère… Mais ce que je veux dire c’est que Pauline, peut-être, elle demande juste un mot de reconnaissance de ta part, d’encouragement ? »
Marie relève la tête, détache son regard du tote-bag, et esquive la réponse. « Regarde » dit-elle, « je vais coudre des boutons sur chaque découpe ronde pour les rabattre sur le corps du fourre-tout. Je fais cela pour un échange entre clubs de villages. Chaque club propose un modèle et on récompense les plus belles créations réalisées à partir de l’exemple. Des boutons noirs, oui tu as raison, je dois en avoir… » Puis, en un souffle, comme découlant d’une harmonisation concrète de couleurs et de formes, « oui, peut-être, ce que tu dis pour Pauline ».
Hélène sent émerger quelque chose, un fil qui se tire pour renouer ce lien filial. « Excuse-moi » poursuit-elle, « je ne devrais sans doute pas te parler ainsi ! Mais je sens bien ton ambivalence entre ton besoin de retrouver ta fille, et celui de faire primer des valeurs essentielles pour toi ! Laisse-lui une chance de t’expliquer ses projets, elle peut vivre sans toi, ou faire comme si, mais toi peux-tu vivre sans elle ? Et puis franchement, est-ce que c’est le fait qu’elle ne travaille pas qui te hérisse ainsi, ou est-ce parce qu’elle a rejeté tout l’aspect traditionnel de la vie d’une femme. Vivre avec quelqu’un, avoir des enfants. Tu me disais tout à l’heure, que la situation de ton fils aussi te désespérais, parce qu’il est toujours seul à trente-trois ans, qu’il fallait qu’il se pose, se case… L’un est indécis, l’autre est une rêveuse. Et alors, est-ce que le plus important n’est pas de passer du temps ensemble, de privilégier ton amour de mère ? »
Déjà le soleil décline, Marie remonte le rideau occultant. Hélène annonce son prochain départ, « la nuit arrive » dit-elle, » je vais y aller, je t’enverrai la photo de ma chaise quand je l’aurai finie » ».
« Merci » répond Marie, « je crois que je vais faire comme tu dis, ce fut une belle journée n’est-ce pas ? »
Gérard Bréal
janvier 2026
La veuve
Quelle indigence. Après deux cents ans de bons et loyaux services, on me laissa inactive pendant trois ans. Moi la veuve, tout le monde était pourtant content de me laisser faire leur sale boulot. Ceci n’empêcha pas ces messieurs de me reléguer dans un musée, non point pour m’exhiber mais pour m’y cacher. Sans doute faisais-je peur. Le plus drôle reste que je suis maintenant dans le musée des arts et traditions populaires.
On m’a accusé de tous les maux. Je veux bien que l’on m’accuse de tous les maux à condition que chacun prenne ses responsabilités.
Qu’en est-il de celui qui par pure vengeance a dénoncé son voisin. Qu’en est-il du policier qui a arrêté un pauvre bougre sans preuve ou qui a embastillé sur ordre. Qu’en est-il du juge qui a condamné sur la base d’une enquête foireuse ou pour des idées qui ne plaisent pas au pouvoir. Qu’en est-il de celui qui savait, mais n’a pas osé dire la vérité et éviter l’erreur judiciaire.
Soit, j’ai été créé pour mettre fin à la question préalable consistant à infliger une dernière torture après la condamnation pour forcer l’accusé à dénoncer ses complices. Soit, je suis là pour remplacer la main du bourreau et marquer ainsi un progrès et un rejet de la cruauté. Soit, je suis là pour que les délits du même genre soient punis par les mêmes genres de peine quels que soit le rang et l’état du coupable. Soit, je vous fais sauter la tête en un clin d’œil, et vous ne souffrez point. La mécanique tombe comme la foudre, la tête vole, le sang jaillit, l’homme n’est plus. Ainsi que le disait mes concepteurs le bon docteur Antoine Louis et le député Joseph-Ignace Guillotin. Entre parenthèses, on peut dire qu’ils en avaient dans la tête.
Alors que dire de ces badauds présent les jours d’exécution qui, dès le petit matin, se pressent sur la place pour voir le choc de la lame comme s’il s’agissait d’un spectacle.
Moi, je ne faisais que suivre les décisions de mes mentors et concepteurs. Alors arrêtez, Arrêtez tout, je veux couper net à tous vos reproches. D’autant que d’aucun considérait cela comme un progrès au service de la mort pour assainir la société.
Evidemment j’étais censé faire peur. Faire peur à tel point que cela devait réduire les faibles à devenir délinquant et à subir pour les cas le plus graves ma lame tranchante. Or je puis vous dire que j’ai retrouvé sous ma coupe des personnes qui était venues en spectateur à une exécution et savaient donc que je ne plaisantais pas.
Des têtes j’en ai vu. Je peux même dire que certaines têtes me reviennent. Surtout celles que j’ai coupées. Des belles, des moches, des tordues, des chauves, des qui étaient chevelues avant la préparation du bourreau. Des têtes couronnées, enfin qui l’avaient été. Des coupables, beaucoup. Des non coupables certainement. Des hommes, des femmes aussi. Dans tous les cas, je plaide non coupable.
Mes premières têtes furent celles de cadavres. Cela me répugnait mais il fallait bien s’assurer que je fusse efficace. Cela avait l’attrait de la nouveauté, un plaisir de jeunesse. Puis vinrent les premières exécutions. Un voleur de grand chemin, un roi pour faire bonne figure. Je commençais à maitriser mon art.
Puis vinrent les chariots de la révolution, pleins à craquer certains jours. Parfois plusieurs à la fois. Comme si on emmenait des bêtes à l’abattoir. Le principe de précaution coupait les têtes des ambitieux, des inciviques, de ceux qui n’avaient pas obéis. Il fallait de l’exemplarité pour faire peur et maintenir la populace sous bonne coupe. S’en devenait trop, j’y perdais la tête aussi.
Il y eu des condamnés joyeux
De ceux qui arrivaient en chantant, en riant, en éructant se donnant en spectacle une fleur à la bouche. Il y en a même qui aurait fait du Hallyday avant l’heure : « quoi ma gueule, qu’est-ce qu’elle a ma gueule ». La foule en était ravi, des anecdotes à rapporter à la maison, une distraction gratuite. Cela me distrayait aussi.
Il y eu des résignés aussi. Tel celui-ci :
Vers l’échafaud, il égrène ses derniers instants de vie dans des pas lents, marche par marche, seconde par seconde. Son cou allait s’offrir au couperet, il allait le faire fièrement, tout dénudé, la sueur le faisant briller dans la lumière du matin. Tel un volcan avant l’éruption, son regard noir cache sa colère. Quelle colère ? Celle de l’injustice qui ne peut plus être réparé ? Celle du coupable ? Celle de s’être fait prendre ? Celle liée au fait que sa vie allait prendre fin ? Allait-il exploser pour crier au public présent une éventuelle injustice, ou rester silencieux devant l’exécuteur des basses œuvres. Hé bien, il resta silencieux jusqu’au bout. Sa tête et son secret tombèrent dans le panier.
Il y eu le balafré.
Même en photo, vous auriez dit quelle sale tête. Quel sale type. Un corps large et épais, un cou et une tête de taureau. Une balafre qui lui barre le visage depuis le haut de l’oreille gauche, dont il manquait le lobe, jusqu’aux lèvres. Des mini-cratères remplissaient sa joue droite comme des explosions d’acnés, plus certainement des traces de plombs, dont l’un avait crevé son œil maintenant inerte. Des tatouages sur ses gros bras. Des poings comme des massues. Je n’avais jamais vu un tel « animal ». A ce physique désagréable, il joignait la parole. Il traitait ses geôliers, l’exécuteur et la foule de tous les noms. Et dieu, et le prêtre bien sûr. Et le représentant de l’état. Il assénait des jurons, des grossièretés. Cela le condamna devant la foule. Cette dernière n’était pas en reste pour répondre à ses insanités. Tout cela entrecoupé de rire, de cris, de jurons, de larmes parfois. C’était une joute continue entre le condamné et la foule devenue hystérique. Le condamné aussi. Cela se poursuivi sur la plateforme où je ressenti ses gesticulations et ses sauts, et même ses coups de pieds pour me déstabiliser. L’exécuteur ne traîna pas pour faire son œuvre. Ma lame tomba rapidement, brutalement. La foule émis un hourra, de soulagement sans doute. La chose avait assez duré.
Puis il y eu la jeune mère aux enfants.
Ce matin-là, j’entendis les cahotements de la charrette bien avant son entrée sur la place. Ils couvraient le silence de plomb de la foule. Cela ne signifiait rien de bon. Le ciel, bas et gris, ne laissait passer que peu de lumière et déversait en pluie dense son trop plein de tristesse. La charrette était accompagnée d’une litanie « Mes enfants, je veux mes enfants, je veux voir mes enfants ». La condamnée du jour avait les yeux bleus, d’un bleu délavé par les torrents de larmes qui ne la quittaient plus depuis l’annonce du verdict. Ses cheveux blonds, coupés à la serpe, avaient dû être longs et éclatants pour encadrer un visage rond, mais émacié, qui avait dû être agréable avant les privations des dernières semaines. Elle était trop jeune pour venir me rencontrer. L’arrivée jusqu’au lieu du supplice prit un temps interminable. La litanie devenait insupportable. « Mes enfants, je veux mes enfants, je veux voir mes enfants ». La foule était compacte et immobile, comme si les nuages avaient déversé une averse de glu pour la coller au sol et la figer. Muette aussi, sidérée par la litanie toujours renouvelée.
La montée vers l’échafaud fut pénible. Elle était plus frêle que je ne l’imaginais. Une petite taille, un petit gabarit, presqu’une adolescente. Comme il elle avait perdu 10 ans, comme si la pluie l’avait rétrécie. Les pieds de la condamnée étaient lourds, lourds de peur. Peur de ce qui allait se passer, peur de ne pas revoir ses enfants. Une peur panique. Tout cela me faisait trembler. L’exécuteur n’en menait pas large. Il avait hâte que cela pris fin. La litanie devenait trop obsédante. Chaque marche fut un supplice, comme si ses enfants étaient accrochés à ses jambes pour les empêcher de progresser sur les quatre marches de l’escalier.
Lorsqu’enfin, elle fut allongée, je ne voyais plus son visage, ni ses yeux. Seulement son cou. D’une voie devenue rauque, la litanie « Mes enfants, je veux mes enfants, je veux voir mes enfants » Mes enfants, je vv.. » pris fin brutalement lorsque je tranchais ce cou si gracile. Cela coupa le silence de l’assistance lorsque le mot assassin fut éjecté par une bouche qui n’en pouvait plus. » Assassin, assass » fut tout de suite interrompu lorsque la tête tomba hors du panier, sur la plateforme, pour s’immobiliser visage face à la foule, pétrifiée, couverte par un silence de plomb. La litanie était encore dans toutes les têtes.
J’eu mes passionarias. Dont Sanson et ses élèves. Exécuteurs. Exécuteurs des hautes œuvres disaient-ils. Ou bien vengeur du peuple ou barbier national, selon la sensibilité. Il y eu aussi ces femmes féroces, furies de la guillotine, ou bien ces tricoteuses, devenues, sur leurs chaises louées pour être aux avant-postes, d’ardentes partisanes de la manière forte. Ils et elles me volaient la vedette.
J’eu moi aussi mes soucis. On, des insurgés toulonnais ou plus tard les communards, on me brula pour avoir décapité le roi. On commençait à ma honnir. Il était temps que je prenne ma retraite.
Alors quand je pense qu’aujourd’hui certains verraient bien mon retour en grâce pour satisfaire leur soif de vengeance, leur soif d’adrénaline, leur soif de purification, leur soif de prendre au cou les maux de la société perpétrés par des illuminés, des faibles d’esprit, des assassins, des qui ne pensent pas comme la masse, alors non, je passe mon tour. Dites-leur qu’ils perdent la tête. Je suis bien dans mon musée à prendre la poussière et les toiles d’araignées.
Martine Murail
janvier 2026
Un prénom de lumière
Elle vint au monde quelques années après la Grande guerre qui avait fauché deux des frères de sa mère .
A leur naissance ses propres frères furent lesté du prénom des morts : ces jeunes hommes qui étaient restés la bas sur les champs de bataille de Champagne .
Quant à sa petite sœur, elle fut nommée comme leur mère.
Elle, échappa à cela. On lui donna un prénom libre de toute ascendance, exempt de souvenirs douloureux, un prénom signifiant : lumière.
Ainsi armée, elle entra dans une enfance heureuse . Les tranchées s' éloignaient peu à peu, bien que les années folles n'eussent pas trouvé le chemin des campagnes.
La lumière s'éteignit l'année de ses dix ans : on vint la chercher à l' école et on la mena embrasser la joue froide d'une pâle jeune femme : sa mère . En ces temps et en ces lieux, on vivait de peu et mourait de pas grand chose.
C' était en mai 1936 et le Front populaire peinait lui aussi à trouver le chemin des campagnes.
Une épaisse tristesse s' installa en cette maison de deuil : les deux petits furent confiés qui à un oncle, qui à une tante. Une tante Marie , d'une longue lignée de Marie qui toujours avaient su où était leur devoir.
Les deux aînés restèrent . Et ne furent pas les plus chanceux.
Le grand frère troqua son chagrin contre une colère qui ne le quitta plus.
Elle, souffrit en silence : n'est -ce pas ce qu'on attendait des filles.
La bienveillance vint un première fois à sa rencontre : une voisine qui tentait d'adoucir le quotidien de la petite orpheline lui offrit un gros baigneur qu'elle avait gagné à une loterie. Ce cadeau extraordinaire donna à la fillette sans joie ni jouets un bonheur immense. Le poupon ne la quitta jamais.
Elle eût quinze ans en 1941. La guerre. Encore. Le père ne partit pas : il était veuf chargé de famille. Elle n'eut donc à souffrir d'aucune séparation. Ni d'aucune privation : la nourriture ne manquait pas dans une petite ferme. Ce fut même pour elle une période joyeuse car elle se découvrait jolie et avenante. Du moins avait- elle la chance de correspondre aux canons de cette période : pommettes hautes, lèvres fines et dessinées, cheveux naturellement bouclés.
Les garçons du village s'en aperçurent bien vite. Elle était joyeuse, adorait les bals où elle virevoltait légère et infatigable. Si les rassemblements festifs étaient interdits, la jeunesse s'organisait en bals clandestins dans les granges, les maisons inhabitées, les arrière-salles des cafés. Les sols en terre battue étaient peu favorables au pas de valse, qu'importe : une table ronde faisait office de piste parquetée et des concours s'improvisaient où un couple motivé autant qu'habile tournait sans sortir du cercle étroit, glissant avec grâce.
Elle était très courtisée : elle avait quatre soupirants. L'un d'eux eut sa préférence : pas le plus courageux disait-on, mais le plus beau, le plus grand. Et qui venait d'ailleurs...
Ce serait lui, pour la vie. Et elle serait belle leur vie... Ils partiraient à la ville et auraient un petit salon de coiffure... En attendant ils dansaient, s'embrassaient, s'aimaient.
Son père n'était pas homme à plaisanter sur la vertu de ses filles. Le presque fiancé promit, jura qu'on n'avait pas à craindre de lui : « la femme qu'on veut épouser , on la respecte » disait-il à qui voulait l'entendre. On disait des choses comme ça dans ces années-là.
Mais en tous temps et tous lieux il y eut des filles qui ne demandaient pas tant de respect. Et il s'en trouva une justement, délurée et sensuelle : elle croqua tout cru le chaste jeune homme qui peut-être trouvait son serment difficile à tenir sur la longue durée. Le péché était véniel et serait passé inaperçu si la donzelle n'était pas venue prétendre qu'elle allait avoir un enfant... tant va la cruche à l'eau... Et que précisément le père, c'était lui.
Il prit la chose avec légèreté : allons donc, il n'avait pas été le seul à oeuvrer !
L'enfant vint au monde quelques mois plus tard : un beau petit qui hélas ressemblait si fort à son géniteur qu'aucun doute n'était possible.
Il fallu réparer. C'est ainsi qu'on voyait les choses à ce moment-là quand on était un homme d'honneur.
La pauvre amoureuse fut sacrifiée sur l'autel des mortes à ce champ d'honneur. La lumière de nouveau s'éteignit. La parenthèse enchantée se referma : finis les bals, la valse et la musique, la gaîté, l'avenir...Elle sombra dans une mélancholie si profonde que personne ne pouvait l' apaiser.
La bienveillance de nouveau se présenta : des cousins de Paris lui trouvèrent une place de femme de chambre dans une grande maison de la très chic banlieue ouest. On la convainquit que c'était là son salut, que c'était sa chance d'oublier, de ne plus croiser celle qui lui avait volé l'amour ni celui qui avait failli. Elle partit la mort dans l'âme, et son gros baigneur connut avec elle l'inconfort d'une chambre de bonne.
Le temps passa. Elle essaya de vivre. Sa patronne était gentille, exigeante mais gentille. Son service accompli, elle pouvait se reposer dans le magnifique jardin qui descendait en terrasses vers la Seine, et même parfois se dorer au soleil au bord de la piscine. Elle cachait sa peine et veillait à ne laisser tomber aucune larme sur l'immense nappe en dentelle découpée qu' elle devait repasser sans le moindres faux pli, après les réceptions de Madame.
Un jeune homme sérieux la remarqua et la courtisa avec d'honnêtes intentions : il avait un métier. La famille espéra.
Mais l'éclaircie était illusoire.
Elle sombra de nouveau dans une dépression si profonde qu'il fallut les ramener elle et son baigneur, dans le village et la maison du père. Elle fut soignée par un jeune médecin qui lui offrit une chance : dès qu'elle serait capable de quitter le lit, elle viendrait chez lui pour aider sa jeune épouse qui avait exactement son âge et ployait sous la charge de ses grossesses répétées, et l'énergie débordante des petits.
Encore une fois la bienveillance ... Elle s'attacha aux enfants d'une autre, reçut les confidences de leur mère épuisée dont le parcours semblait tellement plus enviable que le sien, mais qui peinait malgré tout sur le chemin de la « maternité bienheureuse ».
Un des soupirants d'autrefois n'avait pas oublié celle qui avait meurtri son cœur: il ne l'avait pas remplacée. Il tenta sa chance de nouveau. Il était doux, gentil, travailleur, estimé de tous. Ils se rencontrèrent régulièrement, se fiancèrent, une robe de mariée fut achetée... et tout s'écroula : elle ne put aller plus loin, fut incapable de tenter l'aventure du bonheur simple.
Ce fut un séisme : elle dut rendre la bague, humilier et blesser profondément ce jeune homme amoureux. La robe blanche ne quitterait pas sa housse. Elle se sentit indigne, coupable.
Cet épisode de désespoir la conduisit dans une maison de repos assez éloignée du théâtre de son drame intime. Elle s'y installa, le gros poupon assis sur le cosy corner de sa chambre la regardait sans la juger. La bienveillance se présenta encore une fois. Les résidentes de cette maison étaient majoritairement de vieilles dames : elles la gâtèrent et tricotèrent pour le baigneur une layette digne d'un bébé de bonne famille.
La mère supérieure de l'établissement, s'étant attachée à cette jeune femme triste lui fit une proposition : elle resterait autant qu'elle voudrait , en qualité de patiente quand sa santé l'exigerait, et d'employée dans les périodes où elle en serait capable. Le travail ne manquait pas, on la savait travailleuse, sérieuse, pour peu que le chagrin consentit à desserrer son étreinte.
Un jour pourtant, elle voulut partir, quitter ce refuge, retourner vers la vraie vie.
Elle reprit sa valise encombrée de la layette tricotée par les bonnes dames qui la pleuraient .
La bienveillance s'était-elle lassée ? Voulut-elle porter ses bienfaits ailleurs ? Désormais, elle devrait affronter seule sa vie.
Elle fut rude la vie. De tâches pénibles en logements lugubres.
La jolie fille avait bien changé. Il lui arrivait encore malgré tout d'être sollicitée par des célibataires résolus à ne pas le rester... épisodes de courte durée , tristes pis-aller.
Un jour pourtant, la quarantaine bien sonnée, elle rencontra un homme, retrouva ses quinze ans, se précipita dans un tourbillon de folie amoureuse . Il était jeune, beaucoup plus jeune... Connaissant son passé, il brûla les étapes, ne lui laissa pas le temps de se reprendre : en trois mois elle avait un mari , une maison et un travail : elle l'aiderait dans sa ferme.
Un an plus tard, elle eut un grand espoir... la promesse d'un enfant, un vrai … inespéré .
L'étonnement émerveillé dura quelques jours, quelques jours seulement...
La promesse se déroba avec une indicible cruauté.
L'éblouissante lumière s'éteignit définitivement. Le jeune mari ne se révéla pas apte à supporter le poids d'une épouse désespérée. Le malheur s'installa, glauque, épais, persistant : ils n'y mirent pas fin tout de suite. Il n'osait pas, elle craignait que cela arrive. Il est si dur de renoncer aux rêves.
Après quelques années de mal être conjugué, c'est lui qui trancha et se remaria avec une femme solide.
Elle continua seule une vie où le jour ne se leva plus, honteuse de son échec, répudiée, objet de pitié.
Son baigneur, ce compagnon silencieux, la suivit jusqu'au bout … et au delà : on le coucha près d'elle dans la boîte qui l'emmenait vers l'éternité.
JEANNE C.
janvier 2026
LE CHOIX
Il était une fois
Un dimanche figé, silencieux, où tout semblait fermé, même l’avenir.
Lily serrait son téléphone, la voix tremblante.
— Catherine… c’est Lily. J’ai une semaine de retard.
(sanglots)… J’ai oublié ma pilule un soir… Aujourd’hui, j’ai cherché partout pour trouver un test. Les pharmacies, les rues… tout était fermé. Comme si le monde entier s’était ligué contre moi. J’ai couru, paniquée, jusqu’à en trouver un. La notice dit qu’il faut le faire le matin…
— bien, demain matin tu sauras,
— Cette nuit sera interminable. Je vais fixer le plafond, écouter mon cœur cogner. J’ai peur, Catherine. Tellement peur.
Et puis, je connais Max depuis deux mois à peine…
La voix de Catherine se fit douce, solide.
— Ma chérie… respire. Appelle-moi demain matin. Je serai là. Quoi qu’il arrive.
L’appel se coupa. Le silence revint.
Et avec lui, l’ombre d’un destin déjà en marche.
Deux jours plus tard.
Lily appelait depuis le bureau, la voix pressée, presque étouffée. Elle avait repoussé ce moment, espérant encore que tout cela ne soit qu’un mauvais rêve. Mais le test était là. Positif.
Elle s’accrochait aux rares erreurs possibles, à l’idée qu’elle avait mal fait, qu’elle tremblait trop, qu’elle pleurait trop pour que ce soit vrai. Elle refusait d’y croire. Pas elle. Pas maintenant. Elle n’avait que dix-huit ans. Sa vie ne pouvait pas basculer ainsi.
Catherine parlait doucement, parlait de médecin, de prise de sang, de certitude à venir.
Lily acquiesçait sans y croire vraiment. Sa gorge était serrée, ses jambes flageolaient. Elle avait l’impression que tout le monde voyait la panique gravée sur son visage.
Elle raccrocha vite. Elle n’arrivait plus à parler.
Demain, peut-être, elle rappellerait.
Et au bout du fil, Catherine serait là.
Quelques jours plus tard.
Lily tenait une enveloppe entre ses mains. Le papier froissé tremblait autant qu’elle. Sa gynécologue l’avait reçue entre deux rendez-vous, et maintenant la réponse était là, enfermée, prête à tomber comme un verdict.
Elle n’osait pas l’ouvrir. Son cœur s’emballait. Et si le test s’était trompé ? Et si, au contraire, tout était vrai ? Elle n’arrivait même pas à y penser.
Au bout du fil, Catherine l’invitait à respirer, lui rappelait qu’elle était là.
Alors Lily ouvrit l’enveloppe.
C’était écrit noir sur blanc… Elle était enceinte. Une phrase qui ne semblait pas parler d’elle, comme si la vie d’une autre venait de basculer sous ses yeux. Pas elle. Pas maintenant. Pas comme ça.
Elle pensa aux chiffres, aux statistiques, à l’espoir absurde d’une fausse couche, que son corps déciderait peut-être à sa place. Tout lui semblait trop lourd, trop rapide. Elle sanglotait, épuisée, incapable de savoir si elle était prête à quoi que ce soit.
Catherine évoqua sa mère. Lily secoua la tête. Sa mère était en dépression, depuis le divorce. Elle avait coupé les ponts.
La voix de Catherine se fit douce, presque un murmure. Repose-toi. La nuit porte conseil.
Lily raccrocha, vidée.
Et la peur, elle, resta.
Chaque matin, Lily ouvrait les yeux avec cette même boule au ventre, cette oppression qui lui serrait poitrine. Le temps n’apaisait rien ; il resserrait l’étau. Il l’enfermait dans une attente sans issue.
Elle s’était accrochée, presque désespérément, à l’espoir d’une erreur. Un test défaillant. Une méprise née de la panique. Mais la prise de sang avait été sans appel, froide, définitive. Enceinte. Ce mot résonnait en elle comme une condamnation. Il n’y avait plus de fuite possible.
Alors, peu à peu, une pensée interdite avait germé. Une pensée qu’elle n’osait ni formuler ni regarder en face. Et si tout s’arrêtait ? Si son corps décidait pour elle ? Une fausse couche, naturelle, silencieuse, qui effacerait tout sans qu’elle ait à choisir. Que la peur se taise enfin. Que ce cauchemar cesse.
Lily s’accrochait au plus fragile signe qui pourrait annoncer une délivrance. Elle vivait suspendue à cette attente cruelle, ballotée entre une culpabilité dévorante et un soulagement qu’elle redoutait autant qu’elle l’espérait. Prisonnière de son propre corps, de son propre esprit, elle avançait sans repos, rongée par une angoisse qui ne la quittait ni le jour ni la nuit.
Quelques jours plus tard.
Lily avait parlé à Max. Et quelque chose s’était brisé.
Elle raconta à Catherine les reproches, la colère, la violence des mots. Il l’accusait, disait qu’elle l’avait piégé, lui avait fait un enfant dans le dos, que tout était de sa faute, qu’elle était irresponsable. Deux mois à peine, répétait-il. Il refusait de la revoir. Il exigeait qu’elle avorte. Chaque phrase était un coup, chaque accusation une blessure de plus.
La colère montait autant que la douleur. Pourquoi porter seule ce poids ? Pourquoi être la seule coupable ? Elle n’avait rien fait exprès. Elle n’acceptait pas d’être traitée ainsi, jugée, écrasée, comme si elle n’avait aucun droit sur sa propre vie.
Catherine l’écoutait, lui disait que ce n’était pas sa faute. Elle n’avait pas à subir cette violence. Mais la peur restait et Lily demanda à Catherine :
— Et si je me trompe ? Et si je prends une décision que je regrette toute ma vie… tu ferais quoi, toi, si tu étais à ma place ?
— Lily… dit Catherine, personne ne peut décider pour toi. Il n’y a pas de bonne ou de mauvaise décision. Il n’y a que celle qui sera juste pour toi. Quoi que tu choisisses, je resterais avec toi.
Lily raccrocha, le cœur encore battant.
La nuit tomba.
Et avec elle, le poids d’un choix impossible.
Quelques jours plus tard.
Lily annonça qu’elle avait pris sa décision. Sa voix tremblait, mais les mots étaient clairs. Elle n’avait que dix-huit ans. Elle venait à peine de s’installer seule, ses parents s’étaient séparés et avaient coupé les ponts. Max s’était retiré, refusant cet enfant. Elle se sentait incapable d’enfanter seule. Pas maintenant. Elle n’en avait pas la force.
Alors oui, elle avait décidé d’avorter.
Un silence lourd s’installa entre elles, chargé de tout ce que cette décision contenait.
Catherine ne jugea pas. Elle rappela simplement que ce choix lui appartenait, que sa peur était légitime, que ce qu’elle traversait était d’une violence extrême. Quoi qu’elle déciderait, elle ne serait pas seule.
Catherine disait que l’essentiel était que ce choix soit le sien, et non un choix dicté par l’abandon, la solitude ou la peur.
La peur, pourtant, était là. Immense. Débordante.
Catherine lui promit d’être là, même si le regret venait un jour frapper à la porte. Elles traverseraient tout ensemble.
Lily sanglotait. Elle demanda encore un peu de temps.
La nuit tomba sur sa décision fragile, suspendue.
Et Catherine pensa très fort à elle.
Le lendemain
Lily rappela Catherine. Sa voix était fragile, mais une certitude nouvelle s’y glissait.
Elle avait réfléchi. Elle ne voulait pas avorter. Cet enfant, elle voulait le garder. Elle savait que ce serait difficile, que la route serait rude, mais au fond d’elle, c’était clair. Elle ne pouvait pas faire autrement.
Catherine ne posa pas de questions. Elle dit simplement que, si cette décision sonnait juste, alors des solutions existeraient. Qu’elles les trouveraient.
Le temps passait, et l’angoisse grandissait. Lily se sentait abandonnée, à la fois par sa mère et Max
Elle était traversée de sentiments opposés, déchirée de l’intérieur. Par moments, cette grossesse lui apparaissait comme un don du ciel. Puis, l’instant d’après, elle devenait un drame intime, une épreuve trop lourde à porter. Lily vacillait sans cesse : un jour persuadée que l’avortement était la seule échappatoire possible, le lendemain convaincue qu’elle devait garder cet enfant.
L’avenir la terrifiait. Se projeter en mère célibataire, sans repères, sans soutien, sans sécurité, faisait naître en elle une peur viscérale. La responsabilité lui paraissait immense, écrasante, presque inhumaine. Submergée par le tumulte des événements, Lily ne savait plus où elle en était. Elle se sentait perdue, à bout de forces.
Un jour, la gorge serrée et les mains tremblantes, Lily appela.
Un autre jour
Lily rappela en sanglots. Sa voix se brisait à chaque mot. Elle disait que c’était décidé, qu’elle allait avorter. Elle se forçait à regarder la réalité en face, sa situation précaire, l’absence de père… même si cela lui faisait mal. Max avait peut être raison, garder cet enfant était irresponsable.
Catherine écouta sans juger. Elle lui rappela qu’elle serait là, quelle que soit la décision.
Lily se disait perdue, ballotée entre des élans contraires. Mais cette fois, croyait-elle, elle savait. Elle répéta qu’elle allait avorter.
Catherine lui conseilla de voir son médecin, de se renseigner sur les délais. Non pour presser, mais pour permettre de réfléchir jusqu’au bout, en sachant exactement où elle en était.
Une heure plus tard, Lily rappela. Un rendez-vous était fixé pour le lundi suivant. Elle promettait de rappeler après.
Catherine pensa très fort à elle.
Le téléphone resta silencieux plusieurs jours.
Catherine, inquiète, se entait impuissante. .
Elle savait que, désormais, aucune parole ne pourrait alléger ce que Lily portait seule.
Ce choix-là ne se partage pas.
Catherine se souvenait des mots de Simone Veil « Aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l’avortement… Il suffit d’écouter les femmes. C’est toujours un drame et ce sera toujours un drame. »
Le lundi soir, après des heures interminables d’attente, Catherine réussit enfin à joindre Lily.
— Bonjour Lily… j’étais inquiète. Comment vastu ?
— Ça va…
— Et ton rendez-vous avec ta gynécologue, ça s’est bien passé ?
— Quel rendez ?
— Celui de ce soir… pour les délais légaux…
— Ah… j’ai complètement oublié.
Un silence.
— Tu vois, Lily…. Tu as ta réponse. Si tu n’avais pas voulu de cet enfant, tu n’aurais jamais oublié ce rendez-vous. Au fond de toi, tu sais ce que tu veux…
À cet instant, Catherine comprit : Lily avait choisi.
Un choix difficile, lourd de sacrifices, mais assumé.
Peu à peu, les angoisses commencèrent à s’apaiser.
Elle avançait enfin, malgré la peur.
Lily posa la main sur son ventre.
Ce n’était ni de la certitude, ni du soulagement.
Juste une décision.
Et avec elle, la fin de l’attente.
Quelque temps plus tard
Lily portait l’enfant depuis déjà quatre mois,
Le destin plaça sur sa route un homme dont le plus grand rêve était de devenir père.
Ils se mirent en couple et il adopta l’enfant.
Puis ensemble, ils donnèrent la vie à un second enfant.
Ce récit n’est pas un conte. C’est une histoire vraie.
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