LE PASTICHE :
Vous épluchez une orange ou une pomme.
Sa peau imparfaitement lisse, tel l’épiderme d’un être transi de froid, s’avère douce dans sa paume, qu’il a si menue qu’elle n’enserre pas toute la sphère, et l’empêche de la malaxer comme l’envie lui en a pris en voyant ce fruit si rond.
Sa peau d’un orange vif, vivant, brille comme l’aile de ce papillon venu poser sa trompe tubulaire dans l’un des creux du flavédo pour aspirer une odeur de sucre, quelque peu acidulée malgré tout, arome survenu en arrière-goût de son inhalation et qui lui déplait tant, qu’il s’envole vers d’autres cieux frais et vifs comme il les préfère, laissant le fruit seul au creux de la main de cet enfant, lequel semble s’énivrer de sensations tactiles, caressant, pressant, grattant la peau, lançant l’orange comme une balle de jongleur jusqu’à ce qu’elle chute dans sa main gauche où il la maintient fermement, pendant que la droite tire un canif de sa poche.
La pointe de la lame fait un premier accroc, léger, à peine une éraflure, mais déjà l’odeur jaillit, les narines de l’enfant se gonflent, inondant tous ses canaux gustatifs et mentaux de plaisirs voluptueux et mémorables.
Il ferme les yeux, anticipant une dégustation longtemps désirée, toujours remise, car le fruit est rare en cette contrée, trop sèche pour les orangeraies, trop froide également, puisqu’il vit dans l’une de ces régions où presque rien ne pousse, et qu’il ne prend habituellement à pleine main que le vent et la poussière de la terre.
L’enfant ouvre le couteau pour entamer le déshabillage du fruit, glissant la lame sous le sommet de l’orange, là où une tige la tenait fermement auparavant, avant qu’on ne la cueille, pendant la longue saison de son éclosion, quand l’oranger la gorgeait de sa sève, alors qu’aujourd’hui l’enfant va s’en nourrir, s’en rassasier, se délecter de son jus, et qu’elle lui offrira en supplément, sa pulpe.
Le couteau tourne maintenant tout autour de l’orange révélant une couche interne blanche, qu’il conviendrait de retirer plus tard peut-être, à moins que l’enfant ne la savoure comme le reste, mais pas avant qu’il ne termine le façonnage d’un long limaçon de découpe, qu’il voudra garder pour le faire sécher et conserver l’idée de son arôme, le rêve de sa saveur.
La spirale pend maintenant au bout de ses doigts, et son bras s’actionne comme un levier, de bas en haut et de haut en bas, de plus en plus vite pour jouir du reflet de la lumière sur la brillance de l’orange, atténuée de son revers blanc, étrange pureté dans ce décor ensauvagé par la dureté du climat, la couche grisâtre qui recouvre toute chose, car le vent jamais n’arrête d’y apporter ses nuages de poussière qui s’incrustent dans chaque pore des peaux humaines, et même dans ceux de l’enfant, qui malgré son jeune âge a déjà pris la teinte de son environnement.
Alors de ses petites mains sèches et parsemées de mille entailles minuscules dues au labeur de la terre, de la culture, celle des tubercules qu’il faut arracher au sol dur et non pas celle des fruits qui égaient la vue par leurs couleurs, et se détachent si facilement entre vos doigts, pour peu qu’ils soient bien mûrs, il ouvre l’orange, lentement, doucement, chacun de ses doigts s’immiscent entre les quartiers, les détachant peu à peu, l’un de l’autre, dans leur partie supérieure tout en maintenant le lien entre chaque segment au niveau de leur socle, et découvrant ainsi une fleur, sœur trop épanouie de la renoncule, de la rose ou de la marguerite, mais il ne connait pas ces espèces et ne peut comparer, il voit juste un trésor de beauté, il soupçonne d’autres émotions possibles et entreprend de piqueter les fines peaux transparentes qui entourent chaque quartier d’orange.
Le jus jaillit sur sa peau, à peine quelques gouttes, liquide sucré que sa langue vient lécher, savourant la fraicheur, la douceur et le fondant du morceau qu’il se décide à détacher totalement, qu’il pose dans sa bouche demeurée ronde pour ne pas encore frôler l’objet de son désir, malgré lui ses papilles s’activent car le délice pétille dans la chaleur de son haleine, il presse alors sa langue vers son palais, le quartier est pris en étau et explose sa chair qui se mêle au jus dans un ultime souffle d’ailleurs.
Joëlle
Juin 26
LE PASTICHE :
Vous attendez un bus sous la pluie (à la manière de Duras)
Quinze ans, la même ligne, le même bus, gris, cinq jours par semaine, quarante sept semaines par ans durant quinze ans. Imaginez le nombre de trajets réalisés, les deux marches d’accès montées sept mille cinquante fois, puis redescendues autant de fois.
Aujourd’hui encore je vais m’entasser dans ce bus, quand il sera là, enfin ! Quinze ans que j’attends des minutes, des heures, quinze ans que je me gèle l’hiver, que les automnes m’écrasent du manteau de la pluie, que les senteurs printanières disparaissent au milieu des odeurs corporelles de mes congénères réduits, comme moi, à utiliser ce transport, lent, usant.
Aujourd’hui il pleut. Je serre mon imper gris autour de mon corps ramassé, mes pieds sont trempés, il va faire nuit, ce bus n’arrive pas, les voitures nous éclaboussent, nous les passagers en attente. Passagers anxieux, stressés, malveillants, indifférents. Aucun regard ne s’échange. Pas un mot possible, les oreillettes bouchent les oreilles. Le bus tarde. Il pleut. Mon parapluie pèse dans mon poing. Il pleut. La circulation est encore plus dense que d’habitude. C’est ainsi, toujours. Une sirène au loin, ça aussi c’est fatal quand il pleut.
Les gens bougent, se rapprochent du bord du trottoir, quelle masse ! Le bus arrive. Ils montent, je suis derrière, la dernière. Non, je ne veux pas, pas cette fois. Tant pis ! Je rentre à pied, libre sous l’ondée.
Joëlle
Juin 26
Vous buvez un café seul à une terrasse :
Elle est assise, jambes croisées à la terrasse d’un café. Trois tables alignées le long du trottoir. Elle est au centre, à sa droite un homme seul, à sa gauche un trio joyeux.
Son regard est flou. Les traits de son visage sont fermes, presque rigides, ses cheveux lissés. Sa veste boutonnée jusqu’au col limite l’envolée de son bras lorsqu’elle veut prendre le sucre sur la table d’à côté. Ses yeux glissent sur l’homme, qui, prévenant, le lui tend. Un hochement de tête en remerciement.
Elle est ailleurs ou bien en elle. Son dos s’arrondit, la veste se froisse. Son regard bleu luit. L’ombre a envahit son visage. Elle pleure.
Elle remue le café, lentement, longuement. Les gouttes salées rejoignent le sucre fondu. Le breuvage a la couleur du malheur, l’âcreté de la tristesse, l’odeur d’une vie encagée.
Elle sait qu’il faut partir, dénouer ses jambes accrochées aux barreaux de la chaise, remonter son foulard sur la tête. Elle sait qu’elle est épiée. Que son regard flou sera pris pour une invitation parce qu’elle a tendu son bras vers la droite.
Un instant, un instant seulement, elle a cru profiter d’une pause, du soleil, d’un arôme. Elle a cédé à ses envies. Mais la tension dans ses doigts, les tremblements intérieurs, le cœur accéléré lui révèlent son impudence.
Elle doit partir, retourner d’où elle vient. La liberté n’existe pas encore, pour elle.
LE PASTICHE
Vous retrouvez une paire de chaussures usées :
Il m’a suffi d’ouvrir la porte, cette porte de faux bois plaquée d’un aggloméré lourd, et dont les coins commencent à dégorger le mélange de sciure, de colle et de copeaux rapidement ajusté dans une usine du nord de la France, dont les ouvriers s’épuisent à réaliser un travail de forçat, dans un environnement pollué, il m’a suffi, donc, de cela, pour que surgisse les souvenirs de milles chemins sur lesquels je marchais, ces chaussures aux pieds, lacets noués jusqu’aux derniers œillets, chaussettes retournées sur le haut des godasses, base de mon équipement autorisant le plaisir de l’accès aux cimes.
Elles reposent là, conservant les empreintes d’une usure faite pas à pas, les traces de pollens écrasés dans les herbes en fleur, les semelles usées parallèlement à la force du pied, le bout racorni par les petits chocs que font tous ces cailloux dont les chemins de montagne sont envahis, le cuir fendillé par la rencontre de la neige, quand, dans un total oubli du temps, de la saison et de l’heure où nous avions entamé notre excursion, et que nos pas s’enlisèrent dans la neige.
Je les avais conservées comme on garde une photo d’un paysage, leur vue me transportait, et je sentais déjà mon dos recevoir le poids du sac chargé des multiples objets utiles au camping sauvage, ma nuque assouplie par la vision panoramique offerte, mes jambes réchauffées dans l’effort continu, mais combien fortifiant, dense et émouvant, qu’elles devaient fournir, pour simplement pousser mes pieds sur le chemin étroit, sinueux, pentu, les pierres branlantes d’un passage de gué, l’escalade de rocs incroyablement lisses de l’usure du temps, ou bien la course, pour l’adrénaline du risque, dans une descente tapissée d’aiguilles de sapins. Quelques fois elles me chaviraient la cheville, quand la fatigue aidant, le pied se faisait moins sûr, mais toujours, elles restaient dignes, tenant toute l’articulation fermement, se conformant au rôle que je leur avais assigné, sans jamais fléchir.
Elles étaient là, et à leur vue, j’étais ailleurs.
Joëlle
12 mai 2026
Vous vous lavez les mains
L’eau coule, hypnotique. Un filet presque transparent, mais teinté de nuances bleu-gris. Elle ruisselle sur la pierre calcaire, et le flux l’éclaire, l’irise.
Les mains sont là, blanches, crayeuses de la poudre de marbre qu’il avait fallu appliquer sur la roche.
Les paumes sont ouvertes, elles se libèrent du travail de pose de l’apprêt mural.
Elles s’approchent du filet d’eau, lentement, comme pour ne pas dissiper tout de suite le témoignage de l’œuvre en cours.
L’eau coule maintenant sur les phalanges et ricoche dans un jeu de suintement. Elle s’insinue entre les doigts, elle en dévale les bouts et s’incruste sous l’ongle. La limpidité de son aspect se noie dans la blancheur de la poudre.
Les mains, elles, ont perdu leur pâleur.
Peu à peu, avec la couleur, la chaleur revient sur la peau.
Il hésite pourtant encore, avant que de rapprocher ses deux mains, d’enserrer ses dix doigts et de tourner l’une sur l’autre, l’une dans l’autre, dans une caresse d’abandon de ce dont il est imprégné, dans un geste d’oubli du travail accompli.
L’eau s’insinue dans chaque pore, elle pénètre dans ses veines, et lui parle de l’éternité de la création.
Joëlle
12-05-2026
Les bras de Morphée :
Dans les bras de Morphée, elle voudrait s’assoupir. L’enfant pose sa tête sur celle de l’ours en peluche de taille presque humaine. Ses cheveux blonds s’étalent sur les rondeurs, douces, veloutées et se mêlent à la pochette cousue sur le ventre. Elle y glisse la main, il y a là le mouchoir à carreaux, sacralisé en doudou réconfortant.
L’autre bras enserre l’épaisseur de ce compagnon et lui tient la patte. L’un et l’autre s’étreignent. Dans le profond abandon de la pose, les frémissements d’un soupir, secouent tendrement la petite. Elle rêve ! Et son visage reflète déjà l’expression d’une attente, un tourment incompréhensible à cet âge que l’on dit innocent.
L’enfant parfois cille dans son sommeil et l’espace d’une micro seconde, on retrouve dans l’iris des yeux, les couleurs de son imagination.
Elle ne dort pas vraiment. Elle fait corps avec son ami de velours. Elle lui susurre ses désirs, ses chagrins. Elle lui parle de ses peurs, de ses amours. Elle le prie d’être là, toujours.
Ses bras potelés par la bonté de ses premières années, s’affinent déjà. Ils s’accordent à ce nouvel univers que des perceptions récemment acquises amènent jusqu’à elle. Elle étreint plus fort encore l’image d’un bonheur, mais dans sa conscience, des représentations plus sombres naissent et parsèment son front de légères tensions.
L’enfant est devenue plus grande que l’ours. Elle s’affale toujours sur la peluche, dans les bras duquel elle recherche la fraicheur de son enfance. Ses rêves sont moins purs, les désirs et les craintes plus emprunts de relations complexes dont elle peine à maitriser le flot. Elle glisse vers cet âge, où l’ours ne sera plus le compagnon essentiel, le refuge de toutes émotions. L’abandon de la pose, le relâchement de l’expression derrière les paupières hésitent entre l’enfance et l’envie de tendre la main vers d’autres réconforts.
Joëlle
31-03-2026
Joëlle
3 – 02 - 2026
DE LA CHAIR A L’ECRITURE :
Une danse improvisée dans une chambre trop petite
La musique résonne en son corps, les pulsions battent le rythme de son sang, le cœur explose de couleurs. Elle n’a plus le discernement pour s’arrêter, elle virevolte, jette une jambe sur l’assise de la chaise, l’autre prend possession d’un espace libre sur le bureau.
La chambre est si petite qu’elle ne peut faire plus de trois pas sans se cogner à un meuble.
Elle se livre à la musique et retient le flot de sa propre sonate. Elle danse avec son corps le printemps de sa vie, la force de son sang qui l’étourdit. Sa tête bouillonne de projets, elle les dessine sur le mur, de ses pieds nus.
Une pirouette sur le lit l’exalte, et, surprise, elle entend le rugissement de ses tripes, la houle qui monte par son œsophage, le déferlement qui envahit sa bouche, se heurte à son palais et cavale en cris joyeux, enfantins, puérils, mais gracieux, convaincus de leurs beautés et de leurs pouvoirs, un cri de vie, d’amour, une puissance d’espoir, une incarnation de vie naissante.
Le cri s’ajuste à la musique, il s’apaise et rebondit, il n’a pas encore audible, mais déjà syllabes d’un nouvel abécédaire qu’elle veut vivre.
Quand le morceau s’arrête, son corps s’affranchit du mouvement, seule sa main s’agite encore, elle saisit le crayon et trace ses premiers mots. Comme sa danse l’instant d’avant, ses calligraphies s’arrondissent, bondissent, tournent et tressautent.
Au bout de la phrase, le point lui ouvre l’avenir.
Le jour comme un fruit rond
Le détenu s’éveille au son du muezzin. L’appel à la prière, retentit comme une injonction. Mais il ne ressent aucune obligation d’obéissance. Il ne prie pas ce Dieu, ni aucun autre d’ailleurs. La voix diffusée par le haut-parleur glisse sur son ombre que l’apparition du soleil par la lucarne de sa geôle, dessine sur le mur gris. Le contour de l’homme est flouté par diverses inscriptions, tags, ou tâches maculant les murs. Près du lit rudimentaire, une table, une chaise. C’est là qu’il se dirige dès l’aube, qu’il s’assoit et écrit. Il note ses pensées, pensées d’amour envers ses proches, mais aussi réflexions philosophiques, sociétales, analyse de ce monde où l’indépendance d’esprit est condamnable.
Son corps âgé, fatigué se déplace lentement, ses gestes sont ralentis par les conditions de détention, mais il sourit, sa pensée bouillonne, les images se convoquent en lui, le dialogue peut s’engager entre la feuille de papier et lui.
A chaque lever du jour, avant de saisir son stylo, il prend entre ses mains, la grenade posée sur la table. Fruit des enfers dans la légende grecque, symbole de bonne fortune en Arménie, elle est aussi représentation de la perfection divine chez les chrétiens ou emblème de lutte contre la haine et l’envie chez les musulmans. Il en a goûté la première graine, il y a 327 jours, première journée de son incarcération. C’est un présent de l’avocat local venu lui rendre visite. Qu’elle ironie dans ce contexte, alors que la raison de sa détention ne lui est toujours pas communiquée. Ce fruit rond comme une pêche, à la peau lisse et ferme, il le tient entre ses mains tel un calice. Avec le temps, la peau s’est desséchée, le rouge éclatant a pali, comme lui, qui n’a pas pris le soleil depuis des mois. Entre ses mains il laisse le fruit s’entrouvrir, dévoilant ses centaines de petites graines encapsulées dans leurs loges. Une fois cueilli, ce fruit ne muri plus, mais la chair s’est asséchée, les arilles charnues et translucides ne sont plus désaltérants. S’il n’avait pas tant d’humour, il n’aurait pas conservé cette grenade pour l’effeuiller chaque jour de l’une de ses graines. Mais c’est ainsi qu’il compte les jours passants, ainsi qu’il commence chaque matinée, armé d’une grenade fruit, dont il dissèque peu à peu l’intérieur. C’est la trois-cent-vingt-septième graine qu’il en retire. Un jeu, un pied de nez à ses tortionnaires. Et chaque graine, il l’écrase sur une feuille, en un dessin rouge marron esquissant un homme lisant face à des armes crachant des graines.
Il peut alors se saisir de son crayon et vivre par les mots.
Quand l’appel à la prière retentit à nouveau, il sort lentement de cette exaltation littéraire qui lui tient lieu de colonne vertébrale. Il se redresse pour prendre des mains de son gardien, un repas inodore, incolore ou presque.
La nourriture a l’odeur de la répression, le goût du sang. Elle n’est pas là pour rasséréner, ni pour donner plaisir.
Il enroule sa fourchette dans un univers tout autre, déploie des saveurs orientales retrouvées au fond de sa mémoire, goûtées dans sa famille de cœur. Il est d’ici et d’ailleurs, il est ici et là-bas. De chaque côté de la Méditerranée, il a rencontré la vie et la mort, la liberté de pensée et l’endoctrinement. Il s’est forgé une foi, celle du combat pour la libre expression.
Il savait qu’en revenant ici, il serait emprisonné. Il devait pourtant le faire, au nom de la liberté, celle de vivre chez lui, celle de promouvoir sa croyance en l’homme. Cette foi demeure en lui, elle circule en chacune de ses veines, elle tourne dans son cœur, elle se diffuse dans son cerveau.
La luminosité évolue doucement. Dans un instant le silence sera de nouveau perturbé par l’appel à la prière. C’est l’heure où le changement de lumière, rappelle son esprit vers d’autres cieux, l’instant où il passe les frontières pour apporter à son intellect d’autres sensations, d’autres accents, d’autres mots.
Bien souvent, lui revient cette chanson de Serge Reggiani, « Le temps qui passe ». Il chantonne alors dans sa gorge :
« Combien de temps…
Combien de temps encore,
Des années, des jours, des heures, combien ?
Quand j’y pense mon cœur bat si fort…
Mon pays c’est la vie.
Combien de temps….
Combien ? »
Son regard devient plus lointain encore, son pays tant aimé, ses pays adorés, car il se sait constitué de multiples influences, il aime l’un et l’autre, il sait sa place dans l’un et l’autre.
Au crépuscule, il s’allonge, pour reposer son dos et fermer ses paupières sur ses rêves. Il est là enfermé dans ce carré gris, absent du monde pour lequel il se bat, dans lequel il croit, l’humanité, la liberté d’être et de penser.
Quand retentit la cinquième prière depuis le minaret, il ne l’entend pas. Sa force de pensée l’a emmenée vers ses chemins intimes que nul ne peut lui prendre. Il dort dans une infinie patience.
Demain tout sera pareil, sauf la grenade qui perdra un nouveau grain, sauf le dessin qui sera un peu plus rouge.
Un arbre raconte son temps circulaire et son temps linéaire
Quelle nuit ! Cette tempête m’a couché. Ou presque… J’ai la cime dénudée et mes branches maitresses font de drôles d’angles. Je vous en prie, buissons et arbustes environnants, mes amis de toujours, soutenez-moi ce matin, devenez mes tuteurs le temps de soigner ma plaie, de cautériser ma sève.
Dans ma jeunesse, lorsque le vent se fâchait ainsi, il m’emportait des ramilles, mais mes charpentières tenaient bon. Elles tremblaient parfois, frémissaient dans l’air, et résistaient. Mais mes ramures ont vieilli, c’est évident. Il faut reconnaitre que depuis tant d’années que nous jouons ensemble, nous tous en cette futaie, balançant nos branches pour y cueillir la parade amoureuse d’oiseaux, rivalisant dans nos couleurs, la douceur de nos feuilles, la souplesse de nos attaches, le ballet des saisons a tourné et retourné. Cent ans peut-être, que je suis là, chêne ancré en pleine garrigue, sans crainte de la soif, et supportant les gelées.
Cent ans et je sens la fin venir… Je me revois si petit, émergeant d’un gland balancé là. Vous m’avez apporté l’ombre qu’il me fallait pour grandir, puis je vous ai dépassé, j’avais la tête dans les nuages et je vous protégeais de la pluie.
Je voudrais tenir encore quelques saisons, mais il me faudrait affronter cet automne pour cela. Cette période m’effraie un peu plus chaque année. Je sens mes feuilles se détacher, je les vois s’envoler et laisser les tiges nues. Mes forces refluent, je le vis au plus profond de mes racines. Lorsque mes feuilles perdues crissent sous les pas des bipèdes ou quadripèdes, je ne goûte plus leurs exclamations d’enchantement bucolique, je voudrais qu’ils touchent mon tronc pour raviver mes forces.
Aujourd’hui je préfère l’hiver à cette période automnale, c’est la saison de mon âge. Tout y est ralenti, mes nombreuses couches de pousses successives forment un chaud manteau dont la couverture m’isole du froid et m’accompagne dans ma sieste.
Pourtant j’aimerais revoir le printemps encore une fois. Voir le retour de la lumière, réentendre le chant des oiseaux, les bruissements de la course des animaux. Sentir à nouveau les bourgeons et les jeunes pousses s’épanouir. Mais pour y parvenir il me faudrait cicatriser de cette plaie béante.
Ma plus belle branche est à terre. Je ne me croyais pas si fragile. Mes racines sont larges et profondes mais elles ne m’apportent plus autant de nutriments. Elles se dessèchent ou bien est-ce moi qui n’assimile plus ?
J’ai vécu cent fois la naissance printanière, l’épanouissement de l’été, le ralentissement de l’automne, et l’hibernation hivernale. Cent fois les mêmes évènements, faisant de moi cet arbre majestueux, cent cercles de vie.
Ecoutez ! Le vent revient. Il enfle et me dévore, mais je suis prêt pour cette autre vie que me donnera la scierie.
Joëlle nov 25
L’ETERNEL RETOUR
J’ai 10 ans. Aujourd’hui comme demain je suis assise en classe, en fond de classe. Je vois les crânes de mes camarades, cheveux blonds, bruns, roux. La maitresse s’agite au tableau, la craie grince entre ses doigts. Je m’ennuie. L’encre sèche sur mon cahier, mon exercice est fait, j’attends. J’attends que les têtes se relèvent, qu’un bruit de fond revienne, que la voix crispante de madame Hélène s’élève. J’attends la cloche, la sonnerie, la récré, la sortie. Alors je regarde autour de moi, la classe vitrée donne sur quelques arbres, où se nichent des mésanges. J’admire leur envol, je les poursuis du regard, je m’élève avec elles, je franchi les murs. Mais madame Hélène ne laisse personne échapper à son enseignement fastidieux « allons tête de linotte, ce n’est pas ainsi que l’on apprend ».
J’ai 30 ans, les bancs de l’école se sont éloignés, les souvenirs désagréables sont stockés au fond de l’hippocampe. Pink Floyd et sa chanson « Another brick in the wall » résonne toujours en moi, mais ma colère contre l’inanité des contenus enseignés a su trouver un exutoire dans la recherche. Je suis une brique dans le mur de la connaissance et de la lutte contre l’oppression et le conformisme. Je savoure le plaisir de savoir pour comprendre, savoir pour analyser, savoir pour partager. Je suis à nouveau en cours, par choix, pour exercer autrement, pour vivre différemment. Le choix de ces travaux ne tient qu’à moi. L’envol est en moi, j’abats les murs des classes, j’ouvre toutes les portes, j’apprends.
J’ai 70 ans, je veux prendre le temps d’approfondir, de connecter les connaissances diffuses qui se sont glissées dans tout mon être et dont j’essaie d’extraire une âme. Je n’irai plus vers de nouvelles académies, mais je partagerai avec ceux qui le voudront tous ces savoirs pelotonnés en moi. Je les digère, je les projette, je les distille, je les donne.
CARTOGRAPHIE INTERIEURE : VOYAGE AU CŒUR DE SOI
Ses pas l’ont menée là, sans quête personnelle consciente. L’attrait de l’immensité, sous un ciel bleu. Trop bleu pour sentir l’hiver de son cœur, trop bleu pour épouser le rythme du temps, trop bleu pour se rappeler que c’est Noël ailleurs et qu’elle a choisi ce lieu pour passer ce temps, pour récuser toute sensation de froid, tout souffle de vent autour d’elle et en elle.
Elle a choisi ce voyage pour vivre dans cet univers statique, irradié le jour par un soleil brulant, surplombé d’une voûte étincelante la nuit.
Elle n’a rien appréhendé des émotions qu’elle vivrait dans cet univers incroyable.
Pourtant, déjà, elle ressent la sensation d’un détachement de sa réalité, d’un éloignement de ses préoccupations habituelles, matérielles bien souvent.
Au sein du désert du Hoggart, elle marche, blanchie par la chaleur, lavée par un paysage originel, qui lui semble la décrasser.
Le sable jaune forme une pellicule sèche sous ses pieds, et lorsqu’elle retire ses chaussures elle se complait à le farfouiller de ses orteils. Il est doux au toucher, et s’accroche à la sueur dégagée, dessinant des ridules dorées sur la peau veinée, carte peinte de la suite de son cheminement, glissement de grains s’affinant au fil de ses gestes au cours de la soirée.
Les roches volcaniques, métamorphiques s’élèvent tout autour d’elle. Durant les longues marches elle s’emplit du silence de la terre, et retrouve en elle l’envie de l’aventure, de l’ouverture. La sécheresse des lieux rend chaque respiration palpable, la soif des êtres oblige au partage de l’eau, du thé.
C’est à l’ombre d’une cahute, un simple mur de torchis, que lui est revenue la force d’affronter une routine aimable, de libérer et générer des émotions, de réorienter sa vie peut-être.
Elle est subjuguée par la force de cette femme, découverte au cœur d’un territoire de rien, petite vie imperceptible dans l’environnement sévère, petite femme dénuée de tout bien matériel, offrant sa natte tressée de feuilles de palmier dattier pour s’assoir, son mur pour s’abriter de l’astre rayonnant, et sa théière en métal argenté où l’eau bout à petits bouillons.
Le partage ne peut être de mots, mais son sourire vaillant enveloppe d’un regard amusé ces randonneurs qui tentent de ramener sous eux leurs jambes, afin de ne pas encombrer le seuil de son gite.
L’hôte offre dans son geste de partage, la transmission d’un rite, d’une cérémonie à travers ce verre de thé, elle rassasie l’autre, lui offre la vie, vie si vite perdue dans ce paysage déshydratant.
Notre randonneuse est exaltée par la rencontre, la puissance de ce don, de ce partage. La question du tout et du rien, avoir tout et vouloir encore, n’avoir rien et tout donner. Elle ne sait que faire de ce ressenti, il lui faudra bien revenir à son propre tout, mais elle empoche cette expérience comme une ressource à sa fatigue viscérale.
Aux portes du désert, un olivier s’épanouit, incongru dans ce paysage rocheux, mais ouvrant déjà la porte à la douceur des ressentis, à l’apaisement de son embrasement intérieur. Il est comme un symbole, celui de la vie au milieu de son cataclysme interne.
Dans sa peau frémit encore les sons inaudibles émis par ces êtres du désert, quand le voyage la ramène au port. Au port mais peut-être pas à bon port. Le tumulte de la ville l’effraie, les bruits l’assourdissent, la cohue l’exaspère. Pourquoi, vers quoi tant de hâte ? Poursuite d’un temps sitôt perdu, hâte d’une plénitude qui ne peut l’envahir là.
Le voyage doit se poursuivre pour prolonger le renouveau, pour offrir aux germes ensablés de son âme une terre d’éveil.
C’est auprès d’une cascade qu’elle comprendra ses désirs paradoxaux dans l’écoulement de sa vie. Le glissement de l’eau sur sa peau, le tintement des gouttes sur les roches environnantes sont une longue chanson à son oreille. Revenue à la source, elle n’a plus froid, elle n’a plus soif, les ombres du soir tombant glissent sur elle sans qu’elle s’en inquiète. Elle tient sa vie entre ses mains.
Joëlle
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