Joëlle Jarrige
Je m’éclate.
Quand une lumière m’attire et m’irradie,
Quand une phrase m’arrête et m’entête,
Quand un mot m’absorbe et m’interroge,
Quand un son m’encercle et m’enserre,
Je m’éclate.
Lambarana « bach to africa », frémissement,
«Voix de lumières » opéra oratorio, éblouissement,
« Symphonie du printemps » Théodorakis, envoutement,
« Correspondances » Bratch, emportement,
Je m’éclate.
Comme une toupie, je valse,
Comme un pantin, je jerk,
Comme une somnambule, je danse,
Comme une illusion, je tangue,
Je m’éclate.
Marcher, randonner, trekker,
Monter, gravir, mon air se raréfie,
Barboter, nager, plonger,
Descendre, me diluer, la pression augmente,
Je m’éclate.
Je m’éclate parfois en rires,
Je m’éclate parfois en pleurs,
Prise d’émotions, je m’éclate,
Prise de sensations, je m’éclate,
Comme un ballon trop gonflé,
Comme un ogre rassasié,
Comme une lumière diffractée,
Comme un verre qui choit,
Je m’éclate,
Et que vive la vie !
JOËLLE
C’est moi, j’ai 3 ans. Mes parents me promènent au jardin Botanique. Front plissé, regard noir, mon pas traine et résiste devant la cage aux ours. Je regarde leur pelage fatigué, lessivé par les regards des promeneurs, leurs oreilles fendues par les interpellations des badauds. Privés de liberté, exposés aux joyeux ignobles endimanchés, les ours me tendent la patte et cueillent mon petite main qui voudrait ouvrir leur cage.
C’est moi, j’ai 10 ans. Je suis au fond de la classe. Comme d’habitude. Question de taille. Je ne vois rien de ce qui est écrit sur le tableau noir. Mon regard s’est emmuré dans une dépression optique. Les couleurs de la vie ont échappé à mon cristallin. Un ajustement optique s’impose. Mais suffira-t-il à redécorer le monde ?
C’est moi, j’ai 20 ans. Je danse et me gondole. Je rie et caracole. Je tourne sous les paillettes de lumière, je vire comme on patine, je saute et je vrille. J’ai 20 ans et la nuit est mienne. Je la choisie, je la caresse, elle m’immerge et m’embarque pour un tour de piste encore plus fou. La nuit est ma partenaire, elle est si profonde qu’elle enveloppe mes mots, mes soupirs et mes pleurs. Nous nous sourions, c’est mon amie.
C’est moi, j’ai 30 ans et je vis comme on court. Assoiffée de tout, mon ardeur à vivre équilibre le plongeon des questionnements existentialistes. L’âge d’une quête, sauts d’une puce dans l’univers, alourdie d’un sac à dos sur les pentes rocheuses, lestée d’une bouteille d’oxygène dans les mers accueillantes. J’ai 30 ans et je veux tout tenter, tout oser. J’ai 30 ans et j’interroge ma vie.
C’est moi, j’ai 40 ans, je n’ai plus d’âge. Joies et affres de la vie se sont trop mêlés. Les tourbillons sont devenus tourmentes, les danses ont perdu de leurs rythmes, les émotions ont décuplées des sensations abyssales. Mais sur le chemin trébuchant de la vie, il me revient des sillons d’énergie, des brouillons de projets, des épures de futures réalisations. Le rêve retrouve des couleurs.
C’est moi, j’ai 50 ans. Mon corps dénonce les injures faites à mon être, il plie mais ne cède pas. C’est l’époque du combat, de tous les combats, mon arme est la résistance, l’assurance du bien fondé de mes revendications. J’essuie l’opprobre, je lave la honte, et je pourfends ces trublions despotes jusqu’à leur faire rendre gorge.
C’est moi, j’ai plus de 60 ans. Je suis en atelier d’écriture et ma plume accouche de ces mots.
TOPOR : DE L’IMAGE AU MOT
« Marteau pilon, poil au menton 1972 ».
Je prie l’humanité,
Je prie, le menton haut pour mieux crier,
Je prie, le nez épaté pour respirer encore,
Je prie, les yeux ouverts pour t’affronter toujours,
Je prie, face fendue par ce marteau dont tu fais ton arme,
Une arme avec laquelle tu voudrais m’écraser,
Une arme avec laquelle tu voudrais me tuer.
Mais regarde-moi,
Regarde-moi bien,
As-tu vu gonfler la veine de ma joue
Là où le sang pulse encore la vie,
As-tu ressenti sous mon front bombé
La force de ma pensée ?
As-tu perçu dans mon regard clair
La lumière de mes croyances ?
Crois-tu vraiment qu’il suffit de me frapper ?
Crois-tu vraiment qu’il suffit de ta haine
Pour mettre à bas l’humanité ?
Vas, poursuis donc ta tâche,
Ma liberté de pensée est indestructible,
Ma liberté intérieure est inaltérable,
Je suis les clous que tu voudrais enterrer,
Je suis les pointes sur lesquelles tu t’acharnes,
Vas, achèves donc ton crime,
Je resterai le silex dans ta chaussure
Qui blessera tes pieds et paralysera ta marche.
Mon voyage s’arrête là. J’ai vu ces paysages, cieux, saules, vallées, fougères. Je les ai vus à l’aube, au crépuscule, éclatant de lumière ou perdu dans les ombres. Je les ai vus.
J’ai vu les silences et les cris du monde entier. J’ai vu les jours s’enrouler un à un autour du pieu de ma naissance. Les saisons puis les ans ont peu à peu grossi mon ombre. Aujourd’hui je n’ai plus qu’une gabardine et un chapeau qui dessinent ma silhouette vieillie. Mes valises sont vides, je me suis dépouillé de tout superflu. De quoi aurai-je besoin là où je suis ?
Le jour de ma naissance on m’a donné un nom. Un nom d’appartenance à une communauté, un nom d’exclusion du reste du monde.
Un jour, un jour d’espoir un peu fou, je m’étais saisi de ces deux valises. Je les ai remplies durant mes voyages, je les ai alourdies de toutes les rencontres faites. J’y ai ajouté les merveilles de la nature devant lesquelles mon âme frémissait, les œuvres extraordinaires créés par l’homme, la beauté des animaux dans leur course vers l’infini.
Je croyais qu’en enrichissant ainsi ma culture, mon être, je deviendrai comme eux, du moins qu’ils me reconnaitraient comme un des leurs. Eux, ceux qui ne sont pas nés auprès d’un pieu, eux dont les origines légitimisent tous leurs gestes, toutes leurs pensées, toutes leurs actions, même celles d’oppression.
Ils m’ont forcé à ouvrir mes valises, et ils ont ri. Ils ont ri de ce qui faisait ma force, ils ont ri de ce que je croyais être la richesse du monde. De chagrin, d’amertume, j’ai renversé mes valises. Elles n’étaient plus passeport pour un ailleurs, et devenaient permis d’arrestation pour là où je devais revenir.
Depuis je suis là, mes mains rivées à mes espoirs déçus, mes pieds enchainés à ma terre d’origine. Je regarde ce mur noir qui se profile derrière le tableau de mes rêves, ce sol rouge qui respire le sang, notre sang, nous les déshérités de la terre.
Haut les mains dit le pouce
Planqué derrière le mont Vénus.
Trapu, il n’atteignait pas la ligne de vie,
Dodu, la ligne de tête était trop loin pour lui.
De son ongle bombé il tenait 2 colts
Qu’il dirigeait vers d’autres monts supplantés d’appendices élancés.
En haut de Jupiter, l’index louchait de peur,
Il tentait de retenir sa phalange
Qui glissait vers l’agresseur.
A côté de lui, Saturne ne parvenait pas à retenir son majeur,
Qui, dressé, droit comme un piquet,
Ne faisait cependant pas un doigt d’honneur.
Près de lui, le mont Soleil pâlissait sous l’annulaire
Qui tentait de rejoindre l’astre
Et dont les yeux imploraient en vain un secours divin.
Enfin quoi, tonna Mercure, petit auriculaire,
Le plus vaillant semblait-il,
Empêché cependant dans son effort de fuite.
Le Mont de la Lune regardait Mars et sa plaine nichée entre Tête et Vie.
La ligne de Cœur ne savait plus où elle avait la Tête,
Tous levaient les ongles, ils étaient bien polis,
Ils ne voyaient plus la ligne de Chance,
Elle se perdait dans un sillon,
Quand soudain l’Anneau de Vénus se replia,
Recourbant les quatre pointes carnées vers leur Destin,
Les phalanges se recourbèrent,
Têtes en bas, ils durent faire allégeance au trapu,
Ils auraient mieux fait de suivre leur ligne d’intuition !
Je suis entrée dans l’incertitude en poussant la porte du silence,
C’est par les sens que vient le réconfort.
A la porte du silence, je découvre des océans tumultueux, des mers immobiles, des lacs immenses peuplés d’iles, où la chaleur étouffante succède au froid des flocons de neige en quelques secondes. Mes bras rament, ma vue se brouille, je tremble devant l’infini, je crains l’engloutissement, mais soudain le soleil ranime la vie, en moi.
A la porte du silence, je ne comprends pas pourquoi tu n’es pas venue. Pourquoi je vous ai perdues, l’une et l’autre, l’une parce que l’autre. Je ressens ta tristesse, j’entends tes sanglots, je n’ai pas de mots, personne n’a de mots.
A la porte du silence, je m’enfonce dans des eaux marines, je converse des yeux avec mes compagnons plongeurs, je scrute les profondeurs d’où surgissent les lames brillantes et acérées que sont les thons, je m’approche des dauphins, je virevolte autour des coraux, je me lance à la poursuite des bancs de poissons-chirurgien, je m’émerveille des couleurs des poissons-ange et sergent-major, je glisse avec les poissons-ballon, et sourit aux poissons-clowns. Leurs déplacements ne sont que grâce, fluidité, perfection. Je m’adapte, mon corps ne pèse plus, j’expire l’air tout en douceur, ralentit les bulles pour ne pas gêner ces indigènes marins, j’inspire à peine, rien ne me pèse, les contraintes terrestres n’existent plus.
A la porte du silence, je devine ton désarroi, je perçois ta plainte retenue, ton incompréhension. Je tais ma culpabilité, mon manque, ma fureur retenue, mes larmes ancestrales.
A la porte du silence, je trouve des paysages grandioses, sommets blanchis, pentes abruptes, ravins vertigineux, chemins équilibristes des crêtes. Mes pas s’ancrent dans la terre, la neige, la glace, ma vue se perd dans les hauteurs, mon âme devient vertige de la vie.
A la porte du silence, je lutte contre moi-même et pour les autres. Le silence des non-dits terrasse mon cœur, j’ai tant cherché les mots, tourné les phrases, respiré les humeurs, sans que le dialogue ne prenne.
A la porte du silence, les années ont filé, tissant ces liens élastiques des pourquoi, des multiples pourquoi dans une vie, érigeant un édifice fragile d’années de devinettes, mais ouvert à d’autres aspirations, contemplations, découvertes, et réassurances.
A la porte du silence, j’arpente le Hoggart, l’ombre des pierres défie la mienne, le sable brule mes pieds nus, la sécheresse de l’air sèche ma sueur. Je m’éloigne du groupe, des bavardages, je choisis le silence et l’éveil des sens.
A la porte du silence, j’ouvre la porte aux mots muets, ceux que me donnent la nature, les arts, la beauté, ceux qui me viennent quand le vent souffle et emporte la nostalgie.
Joëlle
12 janvier 2026
J’enserre mes joues de mes mains
Je ne veux plus ressentir,
Je bouche mes oreilles à la force des pouces
Je ne veux plus entendre.
La mort m’approche
Elle fait vibrer chaque latte du pont,
Ce pont suspendu sur le monde,
Ce pont branlant au-dessus des flots déchainés,
Ce pont surchauffé par les flammes de l’enfer,
Enfer terrestre où je hurle pour m’échapper,
Enfer pour ceux qui n’ont plus,
Ni maison, ni famille, ni jouets,
Enfer pour ceux qui connaissent
La faim, le froid, la douleur.
Ma bouche s’ouvre sur un son
Le son « Oh ! » de l’épouvante,
La mort me suit,
Déjà elle a drapé sur moi
Le manteau noir des ténèbres,
La mort me suit,
Les flammes rouges de la guerre
Enlacent la rambarde du parapet,
La mort me suit,
Les eaux noires de vos crimes
S’élancent à l’assaut de mes pieds,
Ciel, terre, mer et moi,
Nous tous foudroyés par les hommes.
Je suis un homme,
Pris dans le piège d’autres hommes,
Voué à mourir par
Indifférence ou cupidité,
Ce sont mes derniers instants,
Je vous alerte,
Ne fermez pas les yeux,
Ouvrez grandes vos oreilles,
Entendez mon cri,
Reprenez mon cri,
Partagez mon cri,
Qu’il ne soit plus vain.
Joëlle
26 janvier 2026
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