MONICA BOQUET

 

ADRIAN & ROSALIE

 

J'accuse Adrian et Rosalie d'avoir hanté mes nuits enfantines. Ce duo improbable aux parfums de raifort, d'ail et de moutarde, lui le défenseur elle l'attaquante dansaient sous le ciel zébré et bruyant dans leurs culs-de-basse-fosse. Un chant de gorges ouvertes les

accompagnait parfois : "Rosalie c'est ton histoire, Rosalie c'est ton histoire, que nous chantons à ta gloire - Verse à boire ! - Tout en vidant nos bidons - Buvons donc !"*

Des prières de gorges avides quémandant en argot cadencé s'élevaient ici ou là : - Donne-moi donc un peu d'perlot*, j'ai l'as de carreau* tombé du dos, le groin* loin du museau, -

Donne-moi donc un peu de pinard pour chasser l' gluant cafard. - Buvons à la santé des embusqués puisque c'est à nous de trinquer !

Drôle de façon de faire la bombe pour tuer le temps et oublier le doigt bagué tranché du fiancé, les jambes amputées des cavaliers de bals parquets, les rictus figés, les nez sectionnés, les machoires explosées, les yeux crevés des gueules cassées.

Zig et zig et zig, après chaque veillée au cours de laquelle mon grand-père se racontait, la danse macabre nocturne recommençait, zig et zig et zag.

Il n'était revenu qu'à moitié mon pépé, le coeur brisé par un éclat d'obus qui lui avait volé ses rires et sa joie. Au début de la guerre, il avait écrit à ma grand-mère, il se faisait l'écho des gazettes poilues qui circulaient dans les tranchées. " Courage les civils ! " la manchette du premier journal satirique " Le Crapouillot " l'avait beaucoup amusé. Puis, la correspondance avait cessé, les mots bus par l'éclat d'obus. Pépé était revenu pour la Noël 1918 avec Adrian sous un bras et Rosalie sous l'autre. Il a mis des années avant de retrouver les mots. Ses enfants d'abord, puis ses petits-enfants se placèrent alors en rond autour de lui, lors des

veillées pour prendre la becquée des mots régurgités.

En grandissant, j'ai appris qu'Adrian lui avait sauvé la vie, à lui et à plein d'autres p'tits gars. Adrian était le nom donné au casque militaire conçu et fabriqué dans l'urgence de la première guerre mondiale. Dans cette guerre des tranchées, trois quarts des blessures étaient localisées à la tête avant son adoption. Chiffre qui retomba à moins d'un quart après sa distribution aux millions de soldats engagés.

J'appris que Rosalie aussi avait sauvé des vies mais d'une bien déconcertante façon, un peu comme un vampire assoiffé du sang des combattants allemands. Rosalie la blanche arme, Rosalie la rouge, cette baïonnette sanglante équipait les fusils Lebel. Prolongation du bras vengeur abreuvant les sillons de l'impur sang. La peur sans frontières, la peur dans les yeux du patriote et dans ceux de l'ennemi, la peur au ventre de celui qui se fera transpercer à bout portant pour avoir hésité.

Je suis mère et même grand-mère à présent, mon père vient de mourir. Je sais que je n' hésiterai pas une seule seconde à rompre cette sombre transmission. Mon devoir de mémoire est saturé. Je me suis réveillé trop de nuits, zig et zig et zig, tableaux dantesques de soldats inconnus, sans noms et sans nationalités dansant la danse macabre, zig et zig et zag.

Adrian et Rosalie, c'est  décidé, ce ne sera pas un au revoir ici-bas ou là-haut entre nous mais un salutaire et indispensable adieu.

Monica Boquet

* "Rosalie c'est ton histoire.....Buvons donc !" Extrait d'une chanson de Théodore Botrel

* l'as de carreau = le sac à dos ; le groin = le masque à gaz ; le perlot = le tabac en argot du poilu