MONICA BOQUET
ALORS ON DANSE LE SILENCE
On disait qu’à Tours, le printemps était arrivé plus tôt cette année. Les arbres avaient fleuri avant les
élections, les journaux parlaient de sécheresse, les tramways roulaient comme d’habitude. Le
monde semblait à l’heure. Et pourtant, quelque chose vibrait. Ce n’était pas le vent. Ni les moteurs.
C’était plus bas, plus ancien. Un battement régulier, discret, qui semblait venir du sol.
Antoine Vuillaume travaille dans un atelier, au bord de la Loire. Un petit local coincé entre une
boutique de téléphones et un bar à sushis. Il y répare des violons, des altos, des guitares. Ses doigts
sont tachés de colle, d’huile et de vernis. Il aime le son du bois et cette vertu qu’a la matière de
garder le souvenir de chaque vibration. Parfois, il se dit que les violons respirent quand on ne les
regarde pas. Depuis quelques semaines, il a remarqué des bizarreries. Des cordes qui se mettent à
frémir toutes seules. Des harmoniques qu’il n’a pas accordées. La nuit, les lames de son plancher
craquent comme si quelqu’un marchait doucement dans la boutique. Et dehors, la Loire semble
battre à la mesure d’un cœur invisible. Il se dit que c’est peut-être le stress, ou la fatigue. Il n’a pas
de clients depuis des mois. Dans une ville de téléphones, un luthier est un vestige.
La première à danser fut une femme sur la place Plumereau. Une cinquantaine d'années, cheveux
gris, pull vert, sac à dos posé au sol. Elle se mit à tourner lentement, les yeux ouverts mais ailleurs.
Une danse sans musique faite de gestes secs, saccadés presque douloureux. Elle dansait comme si
quelque chose voulait s'échapper par ses talons. Ses bras battaient l'air et ses cheveux collaient à
son front. Des passants filmèrent. On crut à un happening, un numéro de théâtre de rue. Mais elle ne
s’arrêta pas. Une heure, deux heures, la nuit tombée, elle dansait toujours, pieds nus sur le pavé
tiède. Le lendemain, d’autres vinrent. Puis d’autres encore. Certains riaient, d’autres pleuraient. Ils
disaient ne pas pouvoir s’arrêter, que leurs jambes décidaient seules. On parla d’une crise nerveuse
collective, d’un effet mimétique amplifié par les réseaux. Des vidéos circulèrent sur internet sous le
hashtag # DanceFeverTouraine. Les médias s’en emparèrent, fascinés et baptisèrent le phénomène
"la Fièvre de la Loire".
La Nouvelle République, le quotidien régional a délégué Adéle Morin de la rubrique société pour
couvrir l'événement. Ses collègues lui trouvent un faux air d'Audray Hepburn. C'est vaguement vrai,
un je-ne-sais-quoi dans la nuque toujours droite, un regard qui écoute avant de parler. Elle n'a
jamais très bien su quoi faire de cette comparaison. Elle range ça dans la catégorie des compliments
encombrants, flatteurs et faciles. Elle vient d'un milieu où se mettre en avant n'est pas de mise. Dès
1son plus jeune âge, elle a appris à glaner l'essentiel, le subtil, le remarquable. Avant de se rendre
Place Plumereau, elle se gare devant l'Ehpad des Amarantes suite à l'appel téléphonique alarmée de
la directrice. Amarantes, serpolets, fleurs des champs ou fleurs bleues, jardin d'Iroise ou d'Arcadie,
les maisons de retraite de France ont des noms qui sentent bon l'ailleurs. Ses parents ont séjourné ici
avant leur décès. En pénétrant dans le bâtiment, elle se souvient de son adolescence, de son père,
professeur de lettres, qui parfois lui lisait un passage d'une copie qu'il trouvait "épatant", de sa mère,
assistante sociale qui rentrait souvent tard avec dans le regard ce mélange de fatigue et de réalisme
que donnent les vies des autres. On parlait beaucoup à table. Pas forcément de politique ou de
culture, des petites choses aussi genre comment une phrase peut changer la journée d'un étudiant ou
comment une visite à domicile peut bouleverser une famille. Idéaliste, Adèle l'avait été. Elle croyait
qu'un article bien fait pouvait influencer, même légèrement la manière de penser des lecteurs.
Enthousiaste et appliquée, elle menait ses premières interviews comme si chaque rendez-vous
détenait la promesse d'un dévoilement. Aujourd'hui, à quarante ans, elle n'y croit plus de la même
façon pour avoir croisé trop souvent les injustices, les témoignages rétractiles et les scandales à
répétition où seul le patronyme change. Elle n'a pas renoncé pour autant, elle s'est ajustée. Moins
lyrique, plus tenace. Elle a appris à écouter autrement, à mesurer ce qu'on lui dit à l'aune de ce qu'on
ne lui dit pas. Elle sait qu'un mot peut mentir. Elle sait surtout que son métier n'est pas de changer le
monde mais de laisser une trace lisible de ce qui, sinon, s'étoufferait dans le bruit ambiant.
Arrivée au second étage, section Alzheimer, elle aperçoit Raphaël de l'Association "Réveil en
musique" entrer dans la chambre 234 avec son radio-cassettes. Elle connait son travail de musicien
thérapeuthe. Elle le suit. Ça sent l'antiseptique et le désinfectant, un peu aussi le parfum poudré,
douceâtre et suranné de "l'heure bleue". Le plafonnier éclabousse d'une lumière blanche les lampes
d'ambiance inutiles disséminées aux quatre coins de la pièce, le sol sur lequel les roues des chariots
ont tracé des sillons de plastique, la télévision muette dans son meuble d'acajou rouge, le lit
mouvant et ses barrières garde-malade. La nonagénaire se tient droite, absente, frêle, si frêle dans le
fauteuil de skaï beige. Sur la tablette à roulettes le goûter qu'elle n'a pas touché. Une madeleine, un
yaourt nature et un verre de jus d'orange. Epinglées aux murs, des photos en noir et blanc de
"L'Après-midi d'un faune", des portraits de Rudolf Noureev et d'Anna Pavlova, une affiche
annonçant quatre représentations du "Lac des Cygnes" au New York City Ballet en octobre 1962
avec Odette Swann première ballerine écrit tout en haut. Rapha, diminutif que tous lui donne,
s'installe à côté d'Odette, appuie sur on, la musique prend possession de l'espace, le charme opère.
La vieille dame fait signe de hausser le volume sonore. Son buste se redresse, le cou se tend, fragile
tige, le regard s'anime. Elle se lève. Pas d'un seul bloc. Par fragments, les mains se déplient en
2premier, longues, maigres, si belles et si expressives qu'on ne voit qu'elles. Puis le pied sec, si léger
qu'il semble peser moins que le souffle de la nonagénaire. Elle danse. Pas vraiment droit, pas
vraiment stable, mais absolument, définitivement ballerine. Ses gestes ont l'exactitude d'un souvenir
qui s'obstine, une précision d'avant l'oubli, d'avant les trous, d'avant le morcellement des jours. Elle
trace une arabesque et chaque centimètre parcouru semble retrouver un nom. Elle tourne lentement
et son monde se réagence. Odette sourit, elle n'est ni vieille, ni malade, ni perdue. Elle est une suite
de gestes précis. Une main qui glisse, un coude qui s'élève, un poignet qui s'arrondit, une femme qui
redevient entière.
La cassette est finie depuis longtemps mais le lac des cygnes semble déborder dans le couloir, dans
la salle commune, envahit l'air, s'infiltre entre les plateaux repas, sous les roues des déambulateurs.
Alors quelque chose d'étrange se produit. D'abord imperceptible, comme un courant d'air qui glisse
sous les portes coupe-feu. Un frémissement, une onde, une contagion de gestes, l'Ehpad entier se
met à danser. C'est une propagation discrète, une sorte d'épidémie de mouvements. Un résident plie
maladroitement les genoux mimant un geste de salut incomplet. Une dame agite les doigts
improvisant une chorégraphie minuscule. Les soignants d'abord surpris, sont happés malgré eux.
Une psychomotricienne rit en s'approchant d'un patient, jure qu'elle ne sait pas danser, mais se laisse
entraîner à gambiller un pas de deux. Le personnel administratif, attiré par le bruit, arrive à son tour
et entre dans la danse. L'Ehpad, d'ordinaire machine fonctionnelle devient un immense corps
articulé. L'établissement entier respire, glisse. Il n'y a plus de pathologies, de dépendances, de
dossiers. Seulement un lac invisible, des cygnes imaginaires et ce miracle d'un lieu de fin de vie
redécouvrant la joie d'être vivant.
Adèle et Rapha sortent de la chambre et s'installent dans le PASA (pôle d'activités et de soins
adaptés), un espace aménagé donnant sur le jardin sécurisé.
"- Vous avez vu ça souvent ? demande Adèle, son carnet déjà ouvert mais son stylo immobile
comme si écrire risquait d'abîmer ce qu'elle vient de voir. Des scènes comme celle-ci ? Tout un
Ehpad qui danse ?
Rapha sourit d'un sourire de musicien qui a appris à écouter avant de répondre .
- Souvent, non. Jamais comme cela, à vrai dire. Mais que le corps se souvienne avant les mots, ça
oui, je l'ai souvent constaté.
- Elle ne se rappelait même plus son prénom ce matin dit Adèle. On me l'a dit à l'accueil. Et
pourtant...
- Et pourtant, elle savait exactement où placer ses mains, complète Rapha. Où ouvrir les doigts. Où
suspendre le geste. La mémoire ne disparait pas. Elle change de pièce.
- Vous voulez dire qu'elle déménage ?
3- Oui, elle quitte le langage. Elle quitte la chronologie. Elle s'installe ailleurs. Dans le rythme. Dans
la répétition. Dans la chair. Il marque un temps. La danse, c'est souvent le dernier langage intact.
- Dernier, répète Adèle, en notant enfin. C'est un peu lourd, non ?
- Pas triste précise-t-il. Dense. Quand tout s'effiloche, les dates, les noms, les visages, il reste le
mouvement. Le corps sait avant nous. Il se souvient d'avoir su.
- Mais comment expliquer que les autres aient suivi ? Les résidents, le personnel. J'avais, moi
même, envie de bouger.
- Parce que la mémoire n'est pas individuelle dit-il simplement. Elle circule. Elle se transmet
pareille à une mélodie qu'on croit ne pas connaître et qu'on fredonne quand même.
- Vous pensez que la musique réveille quelque chose de collectif ?
- Je pense qu'elle enlève les barrières. Le cerveau dit "Je ne sais plus". Le corps dit "regarde".
- Et quand il n'y a plus de mots du tout ? demande Adèle. Quand il ne reste que le silence ?
Rapha réflèchit. Il ne répond pas tout de suite. Il écoute, comme s'il vérifiait quelque chose dans
l'air.
- Alors on danse le silence. Un balancement. Une respiration. Un doigt qui bouge. Cest suffisant.
- Vous appelez ça un réveil, dit-elle en regardant le logo de l'association sur sa veste. Ce n'est pas
trompeur ? Ils ne redeviennent pas "comme avant".
- Non dit-il doucement. On ne réveille pas le passé. On réveille la présence.
- Et la danse ?
- La danse, c'est quand la mémoire n'explique plus, mais qu'elle insiste. Quand elle dit "Je suis
encore là" sans faire de phrase.
Ils se taisent. Adèle referme son carnet.
- Je crois que je n'écrirai pas tout dit-elle.
- Cest normal, répond Rapha. Tout n'est pas fait pour être raconté. Certains gestes sont juste à
regarder passer.
- Je dois aller sur la Place Plumereau et voir si cette femme que l'on appelle déjà le patient zéro y
danse toujours.
- Je vous accompagne un bout de chemin dit Raphaël, je vais dans la même direction.
"
Ils sortent ensemble. Pas côte à côte, tout de suite. Un peu décalés. Comme s'ils avaient peur
d'occuper trop d'espace ou de mal se synchroniser.
Derrière, l'Ehpad continue de danser. On aperçoit à travers les baies vitrées des bras levés, des
ombres lentes, un fauteuil roulant qui pivote avec application. Une infirmière qui applaudit en
silence. Adèle et Rapha ne se regardent pas. Il y a cette chose fragile entre eux encore dépourvue de
nom, encore dépourvue de phrase. Sans préméditation, leur pas se mettent au même rythme. Ce
4n'est pas une danse franche plutôt une approximation. Une négociation discrète entre deux corps qui
s'écoutent. Elle ralentit, il ralentit. Il accélère d'un demi-temps, elle suit sans y penser. Une parade
miniscule presque administrative mais chargée d'électricité douce.
- Je ne danse pas dit Adèle comme une excuse.
- Moi non plus répond Rapha.
IIs marchent, puis marchent autrement, un pas devient plus ample, une épaule se dégage, leurs
mains se rapprochent sans se toucher. Un papillon volète autour d'eux. Rapha esquisse un
mouvement pour l'accompagner, le saluer. Adèle sourit à son geste.
- C'est ça la danse ? demande-t-elle.
- Non, dit-il. C'est le début.
Ils s'arrëtent. Le monde autour continue mais ils se font une petite enclave de lenteur. Leurs regards
se croisent cette fois. Aucune déclaration. Seulement cette certitude muette que quelque chose s'est
accordé. Rapha tend le bras. Pas vers elle. A côté d'elle. Un espace offert. Adèle s'y glisse
naturellement. Ils repartent. Deux silhouettes sobres, sages qui avancent ensemble.
Depuis une semaine, Antoine regarde les danseurs depuis sa vitrine. Ils voient les visages
transfigurés, illuminés d'une joie étrange. Peut-être, pense t-il qu'ils dansent à la place de ceux qui
n'en ont pas la force. Le son de leurs pas empli la rue d’un rythme presque régulier, comme une
musique sans notes. Il tente de travailler, mais chaque corde qu’il touche vibre d’elle-même, comme
si un archet invisible la frôlait. Il entend des accords qu’il ne comprend pas, des sons venus
d’ailleurs. Un soir, il pose son oreille contre la caisse d’un violon et jure entendre une rumeur de
foule, des pas, des souffles. Alors il sort.
Sur la place, la fièvre s’est propagée. Des jeunes, des vieux. Tous bougent, lentement ou
frénétiquement, mais sans parole. Certains ont les larmes aux yeux, d’autres sourient comme dans
un rêve. Antoine s’approche, et le sol vibre sous ses chaussures. Il sent la même pulsation que celle
du bois de ses instruments. Il pose sa main contre le mur d’une maison : il bat lui aussi. La pierre
respire. Et dans cette respiration, il perçoit un souvenir : celui d’une ville autrefois pleine de
musique, de fêtes, de processions, de pas qui faisaient corps. La ville se souvient. Un souvenir
organique, enfoui, presque géologique. Aujourd'hui, avec les écrans, les horaires, les surfaces
aseptisés, on a perdu cette mémoire là. La danse revient comme un réflexe ancestral, une réponse de
la chair à la fatigue d'exister sans joie. Dans un appartement du quartier Velpeau, un vieil homme
qui ne parle plus depuis deux ans se lève et se met à danser doucement, seul, au milieu du salon.
Dans les écoles, des enfants font la ronde et frappent dans leurs mains sans qu’on leur ait rien
5demandé. Place Jean Jaurès des adolescents dansent tous les jours sans sono, sans portables, sans
explication. Les ouvriers sortent des usines, les employés des bureaux, pour se joindre aux danseurs
disséminés dans le centre-ville. Les jours suivants la contagion s'étend encore. Les écoles ferment,
les tramways sont à l'arrêt faute de conducteurs.
Adèle arrive sur la place. Ici ce n'est pas l'épidémie douce de l'Ehpad. C'est une occupation, une
présence massive, déterminée. Pas de slogans, pas de musique amplifiée. Juste un rythme commun,
souterrain, que chacun semble entendre différemment mais suivre quand même. Au centre, ou plutôt
décentrée comme si elle refusait la position de centre, il y a la femme au pull vert que l'on
surnomme le patient zéro par qui l'épidémie s'est propagée. Elle danse sans emphase, sans
virtuosité. Des gestes nets, économes, répétés. Lever le bras, tourner la tête. Avancer de deux pas,
s'arrêter. Adèle l'observe longtemps avant d'oser s'approcher. Elle prend des notes mentales :
Absence de sourire - Regard fixe mais pas vide - Corps extrêmement présent - Silence total. Elle
tente d'engager la conversation. La femme ne répond pas. C'est une autre danseuse, une de ses
anciennes collègues au Barreau de Tours, apprend-elle qui finit par lui expliquer à voix basse.
- Agression. Le mot tombe sans effet comme un objet trop lourd pour être déplacé. C'était il y a un
an, une nuit ordinaire, un lieu ordinaire. Rien d'exotique, rien de spectaculaire. Un homme. Un
corps imposé. Une menace suffisamment claire pour que le cerveau comprenne qu'il n'y avait pas
d'issue immédiate. Le corps de Constance (elle s'appelle Constance Grimaldi) a fait ce qu'il savait
faire pour survivre : se figer, se dissocier, se taire. Une stratégie ancienne. Efficace. Les détails sont
restés flous comme souvent quand le traumatisme a tout avalé. Ce qui est certain, c'est que sa voix
s'est retirée d'un coup. Définitivement. Elle aurait pu reparler. Les médecins y croyaient, les
orthophonistes aussi mais Constance a fermé la porte. Je pense que pour elle le langage qu'elle
maniait si bien dans ses plaidoiries était devenu un territoire miné. Chaque mot une possible
réouverture. Chaque phrase un risque.
- Elle n'a plus jamais parlé ? demande Adèle.
- Non, répond l'autre. Elle a commencé à bouger. Au début, c'était presque rien. Un balancement.
Un transfert de poids. Elle a déplacé la parole et s'est mise à danser. Longtemps, seule chez elle
avant de sortir, il y a trois semaines.
- Et les autres ?
- Les autres ont reconnu quelque chose. Quand les mots sont trop dangereux, on se comprend
autrement.
Adèle regarde la femme au pull vert. Elle danse maintenant face à un groupe compact de corps qui
se frôlent sans se prendre. Les distances négociées avec une attention extrême. Ici, rien n'est volé.
6Tout est consenti. Même le regard. Constance danse en évitant les contacts prolongés. Elle règle
l'espace. Elle décide. Chaque geste est une frontière claire. Adèle comprend alors. Ce n'est pas une
danse de débordement, c'est une danse de reprise de territoire. Le mutisme n'est pas une absence.
C'est un refus précis. Et la danse, un langage reconstruit sur des bases non violables. Quand
Constance s'arrête, plusieurs danseurs s'arrêtent aussi. Pas tous. Personne n'obéit. Personne ne
commande. C'est une écoute collective, délicate, presque politique. Adèle note une dernière chose,
mentalement. Constance n'a pas perdu la parole, elle l'a déplacée là où personne ne peut la lui
prendre. Sur la place, les corps continuent de parler, lentement, prudemment, puissamment dans une
langue née d'un danger extrême et devenue contre toute attente, un lieu sûr.
Et pendant ce temps, les autorités politiques, médicales, médiatiques parlent de crise nerveuse. Ce
qu'elles craignent, en réalité, c'est cette forme sauvage de lien, une solidarité instinctive, non
contrôlée, non productive. La danse est devenue subversive. Elle échappe aux institutions, aux
diagnostics, aux écrans. C'est un bouleversement du vivant, une révolte douce contre la solitude.
Une grève du silence. Un retour du rythme dans une société déshabitée. Les autorités hésitent : faut-
il interdire, soigner, enfermer ? Mais comment soigne-t-on une musique qu’on n’entend pas ? On
parla d’hallucinations de groupe. Les médecins diagnostiquèrent un trouble psychotique collectif.
Les virologues prirent des échantilons d'air, d'eau, de sang. On évoqua un champ
électromagnétique, une onde sonore, une fuite chimique. Les historiens rappelèrent les grandes
chorémanies, ces épidémies dansantes survenues dans le monde entre le 7ème et le 19ème siècle
avec un pic en Europe au Moyen âge et à la Renaissance. Une des plus spectaculaires fut celle de
Strasbourg en 1518 qui réunit plus de quatre cents danseurs pendant un mois dont plusieurs
moururent d'épuisement ou de crises cardiaques. Les historiens s'interrogent encore sur les raisons
de cette peste dansante. S'agissait-il d'ergotisme dû à un champignon psychotrope ayant empoisonné
les moissons de la ville ? Ou bien d'hystérie de masse développée suite à des soulèvements
populaires dûs entre autres causes aux famines, aux inondations, aux chasses aux sorcières. Ou bien
encore de croyances religieuses et de superstitions, de punition divine ou de possessions
démoniaques ou plus simplement était-ce un moyen de défense contre le désespoir ? En 2026, à
Paris, on parle d'une crise psychosomatique régionale. On envoit l'armée. Les militaires mettent des
barrières autour du vieux centre de Tours mais les soldats en nombre laissent tomber leur arme pour
tourner et danser à leur tour. Les réseaux s'emplissent d'images de corps en mouvement, beaux,
effrayants, sans logique.
7Antoine passe ses journées à observer la ville comme on écoute un instrument. Les ponts vibrent,
les lampadaires tremblent, les pigeons tournent en spirales. Le soir, le luthier rentre et trouve ses
violons accordés à une fréquence nouvelle, plus basse, plus grave, presque humaine.
Il note ce son sur un vieux magnétophone : c’est comme un chœur souterrain, un battement géant,
étouffé mais vivant. Il pense à Jeanne, sa grand-mère, qui jusqu'à sa mort avait vécu dans une
maison troglodyte de Rochecorbon, aux murs épais, où l'on entrait comme dans une grotte. Il y avait
des plantes médicinales suspendues au plafond, des bocaux sans étiquettes sur les étagères et des
pierres posées sur les rebords de fenêtre. On venait la voir quand les médecins ne savaient plus.
Pour des fièvres longues, des enfants qui pleuraient sans raison, des douleurs qui n'avaient pas de
nom. Elle posait les mains, elle écoutait. Souvent, elle demandait simplement :
- Où est-ce que ça bat fort ?
Antoine se souvient de ses doigts noueux mais précis. Elle lui avait appris à écouter le bois avant
même qu'il sache lire. A poser l'oreille contre une table, contre un tronc, contre la terre.
- Tout parle disait-elle, mais tout ne crie pas.
Un soir d'enfance, alors qu'il n'arrivait pas à dormir, elle l'avait emmené dehors. Ils avaient marché
jusqu'à la Loire. Elle lui avait fait enlever ses chaussures.
- Tu dois sentir avait-elle murmuré.
Le sol était froid. Il avait senti, déjà, cette pulsation lente presque imperceptible.
- Ça, c'est le vieux rythme avait-elle dit. Quand il revient, les gens ont peur. Ils appellent ça la folie
mais c'est juste la mémoire.
Jeanne descendait, disait-on, d'une longue lignée de femmes qu'on avait appelées guérisseuses puis
sorcières, puis folles, selon l'époque. Elles n'avaient laissé aucun livre. Seulement des gestes. Des
façons de toucher. De se taire. De reconnaître quand quelque chose dans le monde se mettait à
sonner faux. Jeanne disait souvent de manière mystérieuse : “Un jour, la musique reviendra
chercher ceux qui ne l’écoutent plus”. Antoine comprend maintenant que la danse qui s'est emparé
du centre-ville de Tours n'est pas une maladie. Que c'est un appel. Une tentative du monde pour se
réaccorder. Comme un instrument trop longtemps tendu qui finit par gémir tout seul.
Raphaël a rejoint Adèle et ils sont descendus jusqu'à la Loire, où un autre foyer a été signalé. Sur
les berges, des formes dansent, seules ou par deux, sans rythme apparent. Le fleuve qui brille sous
la lune reflète leurs mouvements. Des centaines de danseurs marchent, à demi-immergés, les bras
8tendus vers le ciel. Leurs images bougent sur l'eau comme une constellation. Au bord du fleuve ce
n'est plus une agitation solitaire ni une transe désordonnée. Sous les frondaisons, des corps
commencent à se chercher. Un homme s'arrête devant une femme qu'il ne connait pas.. Ils se
regardent longtemps comme si quelque chose en eux reconnaissait une forme ancienne. Puis leurs
mains se touchent. Aussitôt, leurs pas s'accordent. Ils ne dansent pas ensemble, ils se rejoignent. Sur
les berges, des couples se forment. Jeunes ou vieux, inconnus l'un à l'autre, parfois du même sexe,
parfois non. Ils s'approchent lentement, front contre front, dos contre dos, paume contre paume.
Leurs mouvements sont circulaires, patients presque graves. On a l'impression qu'ils tentent de
retrouver une géométrie perdue. La danse n'est plus une fièvre, c'est une réconciliation. Adèle
observe cela avec une attention nouvelle. Elle pense, sans vraiment penser, plutôt comme on se
souvient d'un rêve ancien ou plutôt d'un mythe entendu, qu'autrefois, les êtres humains n'étaient pas
seuls dans leur corps. Qu'ils marchaient à deux dans une même peau. Qu'ils furent séparés, coupés
puis condamnés à errer en quête de leur moitié manquante. La danse à laquelle elle assiste dit cela
sans mots. Chaque couple semble recomposer une unité fragile, provisoire, mais juste. Deux
souffles deviennent un rythme. Deux solitudes, un seul mouvement. Adèle sent alors que la ville ne
se souvient pas seulement de la danse mais de l'unité perdue. La Loire reflète les corps enlacés. sur
l'eau, les silhouettes se confondent, doubles et pourtant une. Le fleuve semble ralentir, comme s'il
reconnaissait enfin ce qu'il portait depuis toujours : Le désir de se rejoindre. Adèle retire ses
chaussures et entre dans l'eau à son tour. Le froid la traverse comme un chant. Elle sent la pulsation
plus forte maintenant sous ses pieds, sous le sable. Elle ferme les yeux et se met à onduler. Certains
danseurs s'abandonnent à la transe et rejouent un rituel oublié. C'est un réveil du monde ancien dans
un monde qui ne croit plus à rien. Adèle ouvre les yeux. Raphaël se tient dans l'eau face à elle.
Cette nuit là, la Loire déborda un peu. La danse gagna tout le centre-ville. Des centaines de corps,
pieds nus sur les pavés. Des gens qui n’avaient plus dansé depuis l’adolescence, des mères, des
retraités, des livreurs, tous pris d’un même élan. Antoine s’avance au milieu d’eux, son violon à la
main. Il ne sait plus s’il rêve ou s’il obéit à quelque chose de plus vaste que lui. Il pose l’archet sur
les cordes. Une seule note s’en échappe, longue, grave, immense. La foule s’immobilise. Puis, peu à
peu, se remet à danser non plus dans la fièvre, mais dans une lenteur nouvelle, presque douce. Le
mouvement s’apaise. Le monde, pour un instant, semble respirer à nouveau. Le lendemain, la place
est vide, les berges désertes, l'Ehpad tranquille. Des chaussures, des portables, des bouteilles d’eau,
et un silence presque beau. Les autorités relativisèrent en parlant d’une crise passagère, d’un
phénomène psychosocial inédit. On remit les trams en service. Les journaux passèrent à autre
chose.
9Antoine rouvrit son atelier. Les violons dormaient sagement sur leurs étagères. Mais parfois, dans le
calme du matin, une corde vibre encore d’elle-même. Il pose alors la main dessus, ferme les yeux,
et croit sentir battre sous la table du bois le pouls léger de la ville.
Monica BOQUET
10
L'ART, SORTIE DE SECOURS DE NOTRE HUMANITE
- Je suis devant ton oeuvre
comme devant une porte entrouverte;
Je ne sais pas ce que je cherche.
Je sais ce qui me manque.
Quelque chose bat derrière la forme,
un coeur que je reconnais
sans l'avoir jamais vu.
- Je n'ai pas voulu expliquer.
J'ai tracé des lignes
pour ne pas disparaître.
Créer, c'était respirer plus large
quand l'air manquait,
c'était laisser une preuve fragile,
un pas posé sur une terre incertaine.
- Je regarde, j'écoute et soudain
ma fatigue a un visage.
Ma peur trouve des mots
que je n'osais pas dire.
Ce que tu as fait sans me connaître
me connaît mieux que moi.
- Je ne savais pas pour toi.
Je travaillais dans l'ombre,
guidé par une urgence muette.
Je pensais parler seul,
je préparais sans le savoir
notre rencontre.
- Devant ton oeuvre, je ralentis.
Le monde cesse un instant
de me demander d'être utile.
Je ressens, simplement.
Et dans cet espace accordé,
je retrouve ma place.
L'oeuvre ne me sauve pas,
elle m'empêche de me durcir.
- Je n'ai pas ouvert une issue,
j'ai frappé dans un mur.
La fissure est devenue passage.
Si tu t'y glisses,
alors l'effort valait la peine.
Ainsi l'art circule entre nous.
Sortie de secours partagée,
lumière allumée dans le chaos.
Toi qui regardes, toi qui écoutes, moi qui crée,
nous fuyons ensemble
ce qui voulait nous rendre moins humains.
Monica BOQUET
ADRIAN & ROSALIE
J'accuse Adrian et Rosalie d'avoir hanté mes nuits enfantines. Ce duo improbable aux parfums de raifort, d'ail et de moutarde, lui le défenseur elle l'attaquante dansaient sous le ciel zébré et bruyant dans leurs culs-de-basse-fosse. Un chant de gorges ouvertes les
accompagnait parfois : "Rosalie c'est ton histoire, Rosalie c'est ton histoire, que nous chantons à ta gloire - Verse à boire ! - Tout en vidant nos bidons - Buvons donc !"*
Des prières de gorges avides quémandant en argot cadencé s'élevaient ici ou là : - Donne-moi donc un peu d'perlot*, j'ai l'as de carreau* tombé du dos, le groin* loin du museau, -
Donne-moi donc un peu de pinard pour chasser l' gluant cafard. - Buvons à la santé des embusqués puisque c'est à nous de trinquer !
Drôle de façon de faire la bombe pour tuer le temps et oublier le doigt bagué tranché du fiancé, les jambes amputées des cavaliers de bals parquets, les rictus figés, les nez sectionnés, les machoires explosées, les yeux crevés des gueules cassées.
Zig et zig et zig, après chaque veillée au cours de laquelle mon grand-père se racontait, la danse macabre nocturne recommençait, zig et zig et zag.
Il n'était revenu qu'à moitié mon pépé, le coeur brisé par un éclat d'obus qui lui avait volé ses rires et sa joie. Au début de la guerre, il avait écrit à ma grand-mère, il se faisait l'écho des gazettes poilues qui circulaient dans les tranchées. " Courage les civils ! " la manchette du premier journal satirique " Le Crapouillot " l'avait beaucoup amusé. Puis, la correspondance avait cessé, les mots bus par l'éclat d'obus. Pépé était revenu pour la Noël 1918 avec Adrian sous un bras et Rosalie sous l'autre. Il a mis des années avant de retrouver les mots. Ses enfants d'abord, puis ses petits-enfants se placèrent alors en rond autour de lui, lors des
veillées pour prendre la becquée des mots régurgités.
En grandissant, j'ai appris qu'Adrian lui avait sauvé la vie, à lui et à plein d'autres p'tits gars. Adrian était le nom donné au casque militaire conçu et fabriqué dans l'urgence de la première guerre mondiale. Dans cette guerre des tranchées, trois quarts des blessures étaient localisées à la tête avant son adoption. Chiffre qui retomba à moins d'un quart après sa distribution aux millions de soldats engagés.
J'appris que Rosalie aussi avait sauvé des vies mais d'une bien déconcertante façon, un peu comme un vampire assoiffé du sang des combattants allemands. Rosalie la blanche arme, Rosalie la rouge, cette baïonnette sanglante équipait les fusils Lebel. Prolongation du bras vengeur abreuvant les sillons de l'impur sang. La peur sans frontières, la peur dans les yeux du patriote et dans ceux de l'ennemi, la peur au ventre de celui qui se fera transpercer à bout portant pour avoir hésité.
Je suis mère et même grand-mère à présent, mon père vient de mourir. Je sais que je n' hésiterai pas une seule seconde à rompre cette sombre transmission. Mon devoir de mémoire est saturé. Je me suis réveillé trop de nuits, zig et zig et zig, tableaux dantesques de soldats inconnus, sans noms et sans nationalités dansant la danse macabre, zig et zig et zag.
Adrian et Rosalie, c'est décidé, ce ne sera pas un au revoir ici-bas ou là-haut entre nous mais un salutaire et indispensable adieu.
Monica Boquet
* "Rosalie c'est ton histoire.....Buvons donc !" Extrait d'une chanson de Théodore Botrel
* l'as de carreau = le sac à dos ; le groin = le masque à gaz ; le perlot = le tabac en argot du poilu
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