Goéland

 

Marie Pierre Rigault

Février 2026

 

 

Chapitre 1

 

 

 

Je contemple le vaste océan déchaîné. Le gris du ciel se mélange au vert de l’océan, les nuages défilent à toute vitesse, le vent tourbillonne, il malmène les pins déjà courbés par les tempêtes. Les vagues en furie se fracassent sur le remblai. J’entends les cris stridents des mouettes et des goélands ; ils jouent avec les rafales de vent en attendant le retour des bateaux de pêche au port. Je sais qu’ils sont déjà nombreux à les avoir suivis. Mon cœur bat à tout rompre, tant de souvenirs m’assaillent. Je ferme les yeux et je me rappelle le jour où tout a commencé.

 

Ma petite voiture cahotait sur le chemin communal longeant la côte. J’avais voulu faire un petit détour pour admirer l’océan. L’immensité grouillante et plate m’attirait, l’eau était mon élément. La couleur vert-gris et les vagues moutonnantes annonçaient la tempête. C’était beau, j‘aimais ce spectacle où l’eau, la terre, et l’air se mariaient pour le meilleur et aussi pour le pire. Cette magie de la rencontre de ces trois éléments me fascinait. J’habitais à plus de trois cents kilomètres des côtes, ce n’était pas si loin, mais trop. J’avais décidé de partir aux aurores afin de profiter pleinement du spectacle grandiose de l’océan avant d’être enfermée le reste de la journée dans le palais des congrès. J’y étais attendue pour exposer devant un public d’infirmières de bloc opératoire et de médecins la technique de la greffe rénale robot assistée. Je présentais en tandem avec un chirurgien passionné par cette nouvelle technologie. Le lieu du congrès, Brest, m’avait fait accepter d’y participer. J’étais la seule de mon équipe à faire le déplacement, pas suffisamment de budget comme d’habitude. Comme j’intervenais sur la quasi journée, et faisait partie de l’association, mon déplacement était pris en charge par les laboratoires exposants. J’avais pu obtenir seulement deux journées de congrès auprès de ma hiérarchie, et je comptais mettre à profit ce déplacement pour me ressourcer.

Mes journées de travail étaient longues, souvent sans pause, les gardes de nuit étaient très chargées, nous enchaînions notre journée de travail le lendemain épuisées, rincées. Les plannings sans cesse changeant pour pallier aux manques, ne nous permettaient pas de nous projeter dans la sphère privée. Ces derniers jours avaient été plus intenses, j’étais fatiguée, éreintée physiquement et aussi moralement. Les cinq cents kilomètres avalés ce matin en cinq heures avaient été longs et intenses et j’étais heureuse d’être arrivée dans les temps. Le manque de sommeil commençait à se faire sentir, et la journée était loin d’être terminée. J’étais entraînée à résister à la fatigue, mais mon corps depuis quelques temps se rebellait.

 

Ma petite voiture fit une embardée. Le vent forcissait et gênait  la conduite. Un crachin fin mais dru m’obligea à enclencher les essuie-glaces, je pestais. La pluie s’intensifia, la chaussée était devenue glissante, je devais slalomer entre les nombreux nids-de-poule et je voyais de moins en moins. Soudain, une énorme masse sombre percuta mon pare-brise. Instinctivement je donnai un coup de volant, la voiture dérapa, le choc puis plus rien. Ce fut le vide, le néant.

Je me réveillais hébétée, fourbue. La lumière m’aveugla instantanément. Je fermais aussitôt les yeux, une sourde douleur me vrillait le crâne, j’avais froid, très froid. Je poussai un long cri que je ne reconnus pas, cela ressemblait davantage à un croassement. Je perçus au loin le piaillement des mouettes et des goélands mêlé au rugissement du vent. Je me rappelais ce que je faisais sur cette route, la réalité s’imposa, je venais d’avoir un accident, j’avais dû être éjectée malgré la ceinture de sécurité.  Je n’osais bouger et restais immobile. Le sol était froid et gluant de boue. Avec appréhension, j’ouvris les  yeux. Ma vision fut remplie d’une myriade de couleurs auxquelles je n’avais jusque là jamais prêté attention. Peu à peu j’apprivoisais ce nouveau flux lumineux riche d’un incroyable kaléidoscope de tonalité. Cette nouvelle perception était peut-être générée par une commotion cérébrale pensais-je.

Un énorme goéland s’ancra dans mon champ de vision. Il était tout près, je pouvais sentir des relents de poissons dans son haleine. Curieusement, ce ne fut pas le dégoût, mais la faim qui se réveilla. Attentive à d’éventuelles blessures, je me redressais avec précaution. Mon regard dévia sur mes membres.

L’espace temps se figea quelques secondes. Je fermais et rouvrais alternativement mes yeux, c’était toujours la même vision. Ce n’était pas un rêve ! C’était un cauchemar. C’était tout simplement impossible, cela ne pouvait être vrai ! Une douce chaleur m’enveloppa. Je réalisais avec stupéfaction que l’énorme goéland avait déployé ses grandes ailes pour me protéger. Mon cerveau s’emballait dans tous les sens, mon cœur tambourinait dans ma poitrine. Incompréhension, horreur, peur, désespoir. J’étais dans une hallucination. Je me réfugiais dans cette douce hypothèse et attendis de me réveiller dans ma normalité. Ce fut vain. Les secondes, puis les minutes se succédèrent, rien ne changeait. Le spectre de mon ouïe était plus riche en tonalités. Mon odorat était devenu surpuissant.  Cette nouvelle réalité était impensable. Mes bras, mes mains étaient devenues ailes, mes pieds, palmes, ma bouche bec, ma voix croassement. Mon accident avait dû me basculer dans un univers parallèle. Face à cette hypothèse cauchemardesque, je me réfugiais au plus profond d’un repli du cerveau que j’habitais.

 

Le froid insidieux obligea mon corps à bouger. Le grand goéland s’écarta avec attention. Je me laissais glisser hors du temps et devins spectatrice. Je me sentis me redresser, pilotée par une force primaire surgie du tréfond de ma conscience. L’oiseau posté à quelques centimètres m’encourageait, je comprenais ses injonctions pour que je me relève. Un lien puissant et indéfectible nous unissait,  c’était primaire, brut. Debout sur mes pattes, j’effectuais quelques pas chancelants, rassurée de ne ressentir aucune douleur. Mes ailes se déployèrent face à l’appel des airs. J’écoutai le vent, décryptai les flux du courant ascendant et m’élançai. Quelques centimètres, puis ma panique face au vide gâcha mon envol. Mon corps chuta en une mêlée de battements d’ailes désordonnés. Une rage sourde déferla contre moi, je me réfugiais de nouveau dans un recoin du cerveau que je partageais visiblement. Un instinct primaire et atavique était aux commandes de mon nouveau corps, pour notre propre survie, je devais l’y laisser. Seul l’espoir de me réveiller et de retrouver ma véritable enveloppe charnelle stoppa ma panique. Ce que je vivais ne pouvait être réel, il fallait faire preuve d’un peu de patience et tout redeviendrait comme avant, pensais-je.

Mes ailes se déployèrent à nouveau, mon compagnon criait des mots d’encouragement, il prit son envol avec facilité et tournoya au dessus, il m’attendait. Mon corps vibra de nouveau, face à l’océan. L’appel du large effaça la fatigue, la faim, la douleur. La promesse de nourriture, d’un nid chaleureux, de retrouver les miens l’emporta. Mes ailes captèrent le flux d’air. Je ressentis l’ivresse de décoller du sol, la caresse du vent. Libre, J’étais libre, c’était euphorisant. Le grand goéland planait à mes cotés, nous ondoyions sur les vagues des bourrasques. L’autre, qui avait les commandes de mon corps chassait ma confusion par la dextérité de son vol. Je découvrais une facette de cette nouvelle réalité que je trouvais fascinante. Voler comme un oiseau ! Qui n’en a jamais rêvé ? Tout à coup, je sentis l’attente, la préparation et l’ivresse de plonger sur ma proie, le contact brutal avec l’eau, saisir le poisson, remonter à la surface et l’avaler entièrement. C’était agréablement bon. Mon compagnon se posa sur les flots, à coté de moi et plongea à son tour. Il réapparut un alevin dans son bec. Repus, nous reprîmes notre vol. Vibrer au rythme du vent était une sensation grisante. Au loin sur la côte de l’endroit où nous étions, des bruits stridents accompagnés de lumières  intenses captèrent mon attention. Je réalisais qu’il s’agissait de véhicules de secours. Soudain, la réalité me frappa de plein fouet, je paniquai. Le tas de ferraille encore fumant encastré entre deux murs à moitié éboulés était ma voiture, et mon enveloppe humaine y était prisonnière. Je hurlais d’effroi intérieurement. Brutalement, mes ailes ne me portèrent plus, je chutai en piqué tout en tournoyant. Une voix puissante hurla dans ma tête et couvrit le tintamarre de ma panique. Honteuse, terrifiée, je me repliais dans un recoin de l’esprit de l’oiseau. Sa volonté de vivre me transperça. Je suivis son effort désespéré pour reprendre le contrôle de son corps. Le sol approchait dangereusement. Sur une ultime impulsion, ses ailes captèrent le flux ascendant d’une bourrasque rageuse. Mon corps, notre corps se redressa. Nous planions maintenant au dessus des rochers. Le grand goéland tournoyait au-dessus de nous, il craillait sa peur, son incompréhension. Cette cacophonie émotionnelle me fit réaliser que nous étions deux entités à partager le même corps et la cohabitation s’annonçait ubuesque. Je ne possédais ni l’instinct, ni l’éducation, ni les codes pour survivre en tant que goéland. Je n’avais pas ma place dans cette morphologie, j’étais l’intruse.

 

L’espoir, l’intime conviction de réintégrer mon enveloppe humaine éloignèrent la folie qui me menaçait. Je m’ancrais à cette bouée comme un naufragé en pleine tempête. Les questions revenaient, insidieuses. Comment savoir si mon enveloppe charnelle de femme était encore « en vie » ? Et si c’était ça la mort ? La panique me menaçait de nouveau, miraculeusement  je la chassais, je n’avais guère envie de réitérer l’exploit précédent. Je m’imposais d’affronter les problèmes les uns après les autres et reléguais ces hypothèses funestes au monde de l’impossible.

Le vent sifflait maintenant avec insistance, la pluie fine et drue glissait sur notre plumage. Nous prîmes de l’altitude. L’ivresse du vol occulta momentanément mes pensées noires. Une île hérissée de rochers à flanc de falaise se dressa à quelques encablures de la côte. Quelques touffes de buissons tordus ornaient son sommet balayé par les vents. Dans le fracas des vagues sur les récifs, les goélands, mouettes, fous de bassans, macareux et cormorans se disputaient la place. Mon autre était pressée de rallier ces rochers. Une force brute, atavique la guidait. Prudente, je restais dans mon poste d’observation. Quelle ne fut pas ma surprise d’atterrir sur un nid douillet protégé des vents où trois minuscules œufs reposaient couverts de brindilles. Mon autre inspecta méticuleusement son nid, et renifla de soulagement. Si d’autres couples avaient tenté de prendre possession du nid, ils ne s’y étaient pas attardés, mon autre et notre compagnon se sentaient d’humeur belliqueuse pour défendre le nid contre tout intrus. Non loin, d’autres nids, d’autres couples gardaient sauvagement leurs œufs contre toute invasion. C’était un bavardage incessant dans le flux du rugissement du vent. Les informations circulaient, les oiseaux commentaient. Une vie sociale intense régnait sur ce bout de rocher. L’emplacement de chaque nid avait été conçu pour être protégé des vents dominants. La sécurité du foyer m’apaisa, l’autre était plus détendue. Le grand goéland s’installa contre nous, protecteur

 

A l’abri, perchée à flanc de falaise, je me sentis enfin en sécurité pour réfléchir en toute quiétude. Mon esprit divagua vers de lointains souvenirs, je n’aimais pas m’y attarder…  L’image de mon petit ami, Tom se dressa comme un phare dans la nuit de mon existence, je l’aimais profondément. Il était mon amarre pour le présent et le futur, je criai intérieurement pour l’appeler à l’aide en vain. Il était quelque part en Somalie. Pour la première fois depuis nos quinze années de complicité, j’avais supplié, tempêté pour qu’il ne parte pas en mission, j’avais peur pour lui. Mais quand l’armée ordonne… Et « c’est mon métier » avait-il argumenté. Au petit matin, il avait pris son paquetage pour l’Afrique, et moi, ma petite glacière contenant mon repas de midi que je mangerais probablement  en arrivant chez moi après ma longue journée de travail. Nous nous étions quittés, la bouderie en bandoulière. Notre lien était puissant, il nous avait réunis depuis l’âge de douze ans dans une famille d’accueil où la gentillesse du couple nous avait permis de nous reconstruire ensemble. Ce furent quatre années de félicité durant la période agitée qu’est l’adolescence. Quand la DDASS nous sépara  l’un de l’autre car trop d’attachement selon eux, ce fut un véritable cataclysme. S’enchaînèrent deux  années de fugues, chapardages pour survivre dans la rue ensemble. Puis la majorité, la délivrance du système qui nous broyait. La reprise de nos études en faisant multiples petits boulots nous permettant de louer un minuscule studio, notre premier chez nous. Puis l’engagement de Tom dans l’armée, mes études d’infirmière en bossant la nuit et les week-ends. Avec nos diplômes s’installa notre indépendance financière, une douceur de vivre, un avenir radieux à deux…

Jusqu’à ce jour, ce stupide accident. Les émotions me submergèrent, mais je refusais de laisser la peur s’installer, elle était mon ennemie. Je voulais survivre, comprendre ce qui m’arrivait, et retrouver ma vie d’avant. Je m’accrochais à cet espoir. Je devais appréhender mon nouveau milieu de vie pour pouvoir  mieux le contrôler et peut-être réussir à échanger avec l’entité avec laquelle je partageais le même corps. Je me positionnais en poste d’observatrice le reste de la journée en priant que la tempête se calmât. Faire les montagnes russes sur les courants d’air n’avait rien d’une attraction foraine. L’autre dominait le vol version super bowl, moi, je savais tout juste déployer mes ailes.

 

La nuit succéda au soir. Un calme apparent régnait sur la falaise. Il n’y avait plus de vol, la violence des vents rendait les excursions nocturnes dangereuses. Notre compagnon s’était endormi profondément nullement gêné par le déchaînement des éléments. Mon autre réclamait le calme dans sa tête, j’étais incapable de lui fournir ces moments. La tempête rugissait de partout, elle assaillait le moindre abri avec furie. Plus bas, les flots se fracassaient contre la paroi rocheuse, des gerbes d’eau éclairées par la lune éclaboussaient les récifs. La peur succéda à l’angoisse, je me sentais peu protégée à flanc de falaise au milieu de ce maelstrom. L’autre était résignée, habituée à la violence de la nature, elle avait l’art et la connaissance de s’y adapter, elle vivait avec. Son calme conjugué à notre fatigue physique eut raison de mon agitation. Le sommeil me happa avec l’espoir que tout cela ne fût qu’un cauchemar.

Chapitre 2

 

 

 

Paul Durand regarda sa montre avec nervosité. Jamais Sophie n’avait été en retard, il s’inquiétait. Le comité d’organisation du congrès avait jonglé avec les intervenants pour décaler leur présentation. La pause de midi était maintenant bien avancée et il n’avait toujours aucune nouvelle de sa coéquipière. Sans y croire, il tenta une nouvelle fois de la joindre sur son mobile, une voix d’homme lui répondit. C’était un brigadier de la gendarmerie, Sophie avait perdu le contrôle de sa voiture sur le chemin des falaises, par chance sa voiture s’était encastrée entre deux murs, les pompiers l’avait désincarcérée, le SAMU l’avait héliportée vers le CHU de Brest. Il resta quelques secondes, prostré par cette nouvelle et se leva. Il voulait en savoir davantage. Après avoir expliqué la situation, et annulé leur présentation au congrès, il joignit un de ses anciens camarades de faculté de médecine qui travaillait à l’hôpital de Brest. Dehors, la tempête s’était déchaînée, il s’engouffra dans sa berline et programma son GPS, l’hôpital était en périphérie de ville. Le trajet lui parut interminable, la pluie s’abattait avec violence sur son pare-brise, il dut réduire sa vitesse, son auto se déportait sous les coups de butoir des rafales. Il gara sa voiture, et se précipita vers l’entrée des urgences. Son ami qui avait embrassé la spécialisation gynécologie, l’accueillit.

— Sale temps ! Demain, la météo sera plus clémente.

Ils se serrèrent la main.

— J’aurais préféré te voir dans d’autres circonstances. Ton infirmière est au scanner. Tu me suis ?

Paul lui emboîta le pas, tout en maugréant que Sophie n’était pas SON infirmière, simplement qu’il l’appréciait beaucoup dans le champ professionnel où elle excellait selon ses critères. Son collègue ricana, il aimait le provoquer, mais le sujet était grave pour continuer ce jeu puéril.

— Pour le moment, elle est en coma profond. Aucune autre lésion. La ceinture de sécurité et l’air bag, l’ont bien protégée, elle et son bébé.

—Quoi ? Paul se stoppa net.

Son collègue se tourna vers lui.

— J’ai évalué son terme à environ 26 semaines, l’enfant est en pleine forme à ce jour.

— J’ignorais qu’elle était enceinte, Sophie a toujours été très discrète sur sa vie privée… 26 semaines, ça ne se voyait vraiment pas et elle est loin d’être dans la catégorie du surpoids. Comment l’avez-vous découvert ?

— Son pouls était un peu rapide et sa tension un peu basse, on lui a passé une échographie en première intention pour exclure une hémorragie interne, c’est comme ça qu’on l’a su. Ses constantes sont normales pour une grossesse. Pour le moment, elle est stable sur le plan physique et le bébé se porte comme un charme et fait des cabrioles. Espérons que ce coma ne durera pas.

Ils pénétrèrent dans la zone de contrôle du service radiologie.

— Je ne vois rien d’anormal, commenta le radiologue en faisant défiler les coupes du scanner sur les écrans.

Le neurochirurgien à ses cotés confirma. Il plissa des yeux et reprit le défilement des images. Il se frotta plusieurs fois les tempes, se recula des écrans pour se concentrer. Sa mine était soucieuse.

— Moi non plus, je ne vois rien d’anormal, rien, absolument rien, insista-t-il.  Elle est classée glasgow 3, en coma profond. Je ne comprends pas, ça ne colle pas avec l’imagerie, on devrait trouver quelque chose pour expliquer, mais rien. Pas d’hémorragie, ni d’œdème, aucune lésion visible, rien, nada. La famille est prévenue ?

— Je ne sais pas, avança Paul ébranlé par ces nouvelles. La gendarmerie a dû s’en occuper. Elle est de Tours.

— Elle est infirmière ? Les pompiers ont remarqué son caducée sur sa voiture. Qu’est-ce qu’elle faisait à faire du tourisme par ce temps ?

— Elle travaille avec moi, nous devions présenter la greffe rénale au robot aujourd’hui au congrès des IBODEs. Quant à savoir ce qu’elle faisait sur ce chemin… je l’ignore.

Le neurochirurgien Bastien Delatour sursauta.

— On ne le saura peut-être jamais. C’est demain après midi, que notre équipe présente les critères d’admission au prélèvement multi-organes et ses enjeux. Avec ce tableau clinique, nous risquons d’être dans le vif du sujet pour cette jeune fille soupira-t-il. Sa grossesse va compliquer sa prise en charge, elle va être surveillée étroitement en attendant des examens complémentaires, et la venue de sa famille. Pour le moment, il faut attendre, nous ne pouvons rien faire de plus. Peut-être prier, si on est croyant.

Ils se turent. Le bip régulier du monitoring et le bruit du respirateur meublaient le silence pesant.

Chapitre 3

 

 

 

Une douce chaleur m’envahit. Le soleil pointait et dardait dans le ciel ses douces couleurs irisées de rose. Le vent après le tumulte de la nuit s’était calmé. Tout était étrangement calme. Mon compagnon se posa à mes côtés, un poisson dans son bec. Il m’apportait mon repas que je dévorais avec appétit. Le rocher commençait à s’agiter, la colonie se réveillait dans un joyeux brouhaha. Nombre d’oiseaux tournoyaient dans les airs à la recherche de nourriture.

Dans le nid voisin, régnait une étrange agitation. Le goéland perché dessus craillait sur quiconque s’approchait du nid. Deux petites têtes décharnées émergèrent du dessous de son ventre. C’était la période de la couvaison et les œufs avaient commencé à éclore, s’en suivait cette effervescence quasi généralisée sur notre minuscule île ou plutôt rocher. Les parents se relayaient inlassablement pour les nourrir.

Je sentis du mouvement sous mon corps d’oiseau. Mon autre se recula avec précaution. Un des œufs bougeait, il se fendilla, une aile, puis une tête toute aussi décharnée que les oisillons du nid voisin, apparut. Les deux autres œufs se fendillèrent à leur tour. Je contemplais avec attendrissement l’éclosion des petits de la femelle goéland qui m’hébergeait en elle. Je ressentis tout son amour inconditionnel, son attachement à sa progéniture, mais aussi sa volonté d’en découdre à quiconque oserait approcher du nid. Je n’avais jamais désiré d’enfant, ce que je vivais dans le corps de ce goéland chamboula toutes mes certitudes, mes convictions sur la maternité. Cette révélation puissante me submergea comme un raz de marée. Il n’y avait rien à comprendre, c’était primaire, viscéral. Les oisillons devinrent aussi ma priorité.

Chapitre 4

 

 

 

Sophie gisait, minuscule dans son lit d’hôpital. Aux machines de surveillance et d’assistance, s’était ajouté un monitoring pour surveiller le fœtus. Son cœur galopait.  La sage-femme débrancha la ceinture bardée de capteur, les bips rapides disparurent aussitôt. Après avoir enduit de gel le ventre à peine rebondi de Sophie, elle passa délicatement la sonde de l’appareil à échographie. Elle sourit, le bébé était vigoureux. Bastien Delatour observait l’écran de l’appareil avec toujours autant d’émerveillement. L’enfant se portait bien. Il sourit en regardant le lecteur de CD posé sur la paillasse. L’équipe soignante l’avait installé pour que le bébé écoute autre chose que les bruits de la réanimation qui devaient lui faire peur, avaient-ils tous argumenté auprès de la hiérarchie. Bastien avait beaucoup ri en voyant la tête des cadres de santé et de son patron. Il avait soutenu l’équipe et bénéficiait de leur complicité depuis. Plusieurs fois, il avait surpris les aides soignantes, les infirmières parler au bébé, à Sophie comme si elle était en vie. « Pour palier à l’absence de visite » avaient-ils chuchoté.

Le professeur, chef du service tempêtait à chaque visite, il répétait à qui voulait l’entendre que Sophie n’était plus qu’un corps, qu’elle était morte. Bastien le savait, les soignants aussi, tous les examens l’attestaient. Il n’y avait plus la moindre activité cérébrale dans  le cerveau de la jeune femme. La coordination pour les prélèvements d’organe suivait de prés son dossier. Seul son bébé avait fait retarder l’échéance. L’excellent état physique de la jeune femme permettait d’amener à maturité son fœtus.

Sophie n’avait pas de famille hormis le père de son enfant à venir, elle n’était pas inscrite sur le registre des refus. Et l’armée n’avait plus aucune nouvelle de Tom et de son unité en Somalie. Une embuscade ? Pas de demande de rançon ou autre contrepartie. Dix hommes parmi les forces commandos avaient  disparu, sans aucune trace. Sans aucune famille pour contrer la procédure, la voie était grande ouverte pour prélever le maximum d’organes sur le corps de la jeune fille.

L’affect avait pris beaucoup de place dans le cœur des soignants, même pour lui. Lorsque le jour viendra, se posera un sérieux problème d’éthique. Même au sein du bloc opératoire pourtant aguerri, certaines infirmières avaient fait valoir leur droit de retrait, chose jamais vu dans  ce milieu. Son chef de service avait explosé, il n’avait pas pu s’empêcher de hurler sur ces pauvres soignantes. Son éclat avait rallié d’autres soignants  à ne pas participer à ce prélèvement. D’autres chefs de service s’ y en étaient mêlés. La direction de l’hôpital avait tenté de rappeler à l’ordre les dissidents, les syndicats étaient montés au créneau. Une contestation sourde régnait au sein de l’hôpital, mêlée de résignation.

Chapitre 5

 

 

 

 

Les jours et les nuits se succédaient sur le rocher. Les oisillons avaient grandi, ils étaient prêts à quitter le nid. Avec notre compagnon, nous nous relayions sans cesse pour les nourrir, les protéger du vent, des risques de chute, et parfois de la convoitise de nos congénères. C’était une surveillance accrue de chaque instant. Leur croissance exponentielle augmentait leurs besoins nutritifs. Nous faisions une rotation permanente pour les nourrir.

Nous perdîmes un de nos bébés, j’en fus davantage affectée que mon double, sans doute ma nature humaine. L’autre le vécut comme une sorte de fatalité rationnelle. Cette disparité d’émotion signait la différence entre nos deux espèces. Je n’étais pas née goéland, je ne le serais jamais, je n’avais rien à faire dans ce corps. Assurer la becquée aux oisillons chaque jour, chaque heure de la journée m’avait détaché de ma condition humaine. La routine s’était installée et m’avait étouffée.

J’ignorais combien de temps durerait le sevrage de nos jeunes oiseaux. Ils avaient bien changé, leur plumage juvénile était fait de taches et mouchetures brunes, ils occupaient maintenant toute la place dans le nid. Curieusement, je n’étais pas pressée qu’ils prennent leur envol. Je me découvrais une fibre maternelle inattendue. Cela m’étonnait et m’enchantait à la fois. Jamais je n’avais eu le désir d’enfant, trop chahutée par la vie, mes souvenirs d’enfance, mes peurs de pas être à la hauteur. Mon métier trop prenant, avec Tom souvent en mission ne me permettait pas d’envisager une seule seconde la venue d’un enfant à choyer dans notre mini sphère familiale. Ce constat qui m’avait jusque là bien arrangée avait volé en éclats. Mon état animal venait de balayer toutes mes convictions, mes peurs sur la maternité, l’enfance. L’inenvisageable était devenu évidence, je le ressentais comme un besoin primaire. L’humain en moi s’effaçait-il ? Retrouver mon état antérieur devint ma priorité, je programmais cet objectif,  dès l’envol des jeunes. Je passais de longues nuits à débattre sur ma condition, et ourdir un plan pour sortir de ce cauchemar.

Chapitre 6

 

 

 

La porte s’ouvrit avec fracas, une nuée de blouses blanche s’effaça pour faire place à l’éminence du service. Il pénétra dans la chambre, suffisant. L’assemblée resta silencieuse autour du lit. Le clair de lune de Claude Debussy fut brutalement interrompu et remplacé par les bips des monitorings, le bruit de l’insufflation et exsufflation du respirateur. Une main glissa vers lui les derniers résultats d’analyse. Il resta de marbre, un léger froncement de sourcil le trahit. La messe allait être dite.

Sophie occupait cette chambre de réanimation depuis cinq semaines maintenant. Le doux renflement de son ventre révélait qu’une autre vie se jouait aussi au milieu de ce déploiement de technologie. Bastien Delatour s’adossa contre le mur et serra les poings dans les poches de sa blouse. Le père de l’enfant était toujours porté disparu, l’armée n’avait aucune nouvelle, ils n’avaient plus d’espoir de le retrouver vivant. Son chef de service l’avait prévenu hier soir, il ne voulait plus attendre.

Dans un long monologue tremblant, l’interne exposait le cas clinique de sa patiente. Le professeur coupa la parole à son étudiant, et commenta vivement la qualité de ses observations. Après avoir pris un certain plaisir à saper son travail, il s’adressa à l’assemblée.

— Cette jeune patiente est en coma dépassé depuis cinq semaines. C’est l’enfant qu’elle porte qui a retardé cette difficile décision en l’absence de toute famille. Nous sommes maintenant à 31 semaines.  Attendre plus longtemps pourrait compromettre la viabilité de l’enfant, même si l’état de la patiente est étonnement stable. Comme chacun le sait, en état de mort encéphalique, son état physique peut se dégrader à tout moment.

Il laissa planer le silence quelques secondes avant d’ajouter :

— L’équipe de la coordination commencera les derniers tests cet après midi. L’agence de biomédecine attend les examens complémentaires pour valider les prélèvements et les attribuer. Vu son jeune âge, et l’absence de restriction, ce sera la totale : cœur, poumon, foie, pancréas, reins, peau, os, cornée ainsi qu’artères et veines. J’ai programmé la césarienne demain en soirée pour ne pas bousculer les programmes opératoires déjà bien chargés. Puis, on enchaînera les prélèvements sur la garde pour les mêmes motifs.

Il regarda longuement son équipe muette avant de terminer en martelant ses mots.

— Ce serait criminel d’attendre plus pour l’enfant !

Puis il sortit en claquant la porte. Bastien abattit son poing sur le mur et sortit à son tour rageusement. La messe avait été dite.

Chapitre 7

 

 

 

Les beaux jours étaient là, une douceur printanière réchauffait les corps. Le rocher grouillait de vie, un groupe de jeunes goélands s’était formé, ils survolaient les récifs, surfaient sur les vagues.  Nos deux jeunes se chamaillaient dans le nid, ils étaient prêts pour leur premier vol. Nous faisions sans cesse des allers retours sur la côte à la recherche de nourriture. Notre nid surplombait l’océan, je pouvais le voir à des kilomètres, il agissait comme un phare. J’ai pu apprendre en observant, quelques rudiments de survie et de vol, notre cohabitation était devenue plus harmonieuse. Chaque jour, je chérissais mes souvenirs du monde humain, Tom était devenu omniprésent dans mon esprit. Etait-il revenu de mission ? Me cherchait-il ? Où était mon corps ? Ce cauchemar s’arrêtera-t-il ? Beaucoup trop de questions étaient sans réponses. Notre progéniture nous avait accaparées, j’avais depuis longtemps perdu le décompte des jours. Je savais avec certitude, que nos jeunes prendraient leur envol très prochainement, ils étaient prêts. Je sentais la hâte de mon autre à reprendre sa liberté.

Nous survolâmes la ville à haute altitude. Ma vision décuplée me permettait de distinguer avec précision habitations, arbres, rochers, étangs, la moindre proie, la moindre nourriture. Le vent portait les odeurs, je pouvais les identifier avec aisance. Il nous chantait la terre, la mer. Le soleil, la lune, les étoiles étaient nos guides invisibles. Il nous suffisait de savoir écouter et de nous laisser porter. La brise nous avait chuchoté la nouvelle d’une décharge embaumante dans les terres. Nous n’étions pas seules à suivre le flux de senteurs portées par la brise.

Soudain, un énorme vrombissement fracassa le ciel. Au sol, j’identifiais un hélicoptère. Les ondes de chocs générées par ses pales rebondissaient sur les bâtiments. Le son assourdissant des turbines brouillait nos radars. Il s’éleva dans le ciel avec la lourdeur d’un bourdon. Mon autre était terrorisée, je ne pus que suivre sa fuite dans un repli à l’abri des turbulences. L’odeur du kérosène chatouilla notre odorat, ce n’était pas agréable. Le souffle des pales du rotor lécha le mur où nous étions réfugiées. Mon autre crailla d’effroi, elle nous terra sur le rebord d’une fenêtre. Celle-ci était légèrement entrouverte. Je pus reconnaître une chambre d’hôpital. Mon cœur s’emballa, un flot d’espoir me submergea. J’avais trouvé l’hôpital, mon corps y était peut-être encore. Une sourde appréhension s’insinua en moi. Existais-je toujours ? Je ravalais mes sombres pensées pour me centrer sur le vol. Pour me libérer de ma condition aviaire, il importait que je sache la maitriser. Nous avions repris la route vers notre nid, tant pis pour la manne de nourriture portée plus tôt par les vents, l’odeur de kérosène avait brouillé la piste. Nos jeunes avaient encore besoin de nous.

Chapitre 8

 

 

 

Bastien Delatour discuta de longues minutes avec son confrère obstétricien. Tous deux partageaient la même intuition, tous deux avaient parfaitement conscience qu’elle était irrationnelle et tous deux adhéraient pleinement au don d’organe, ils possédaient même leur carte de donneur. Aucun d’eux n’arrivait à expliquer pourquoi ils s’étaient dressés contre ce prélèvement. L’affect ? Probablement avaient-ils conclu. Mais une petite voix leur soufflait une autre musique «  et si ». Une question le taraudait depuis le début, et il détestait ne pas avoir de réponse : Qu’est-ce qui avait pu provoquer cette mort encéphalique ? Tous, à l’unanimité, étaient sûrs que ce n’était pas dû à l’accident, ni dû à un malaise. Rien, toujours aucune explication.

Il lui restait une dernière formalité à accomplir avant l’heure inéluctable : appeler une dernière fois les bureaux de l’armée. Il s’arma de courage. Comme les autres fois, ce fut long et laborieux, l’armée n’échappait pas à la lourdeur administrative. Un secrétaire lambda lui promit qu’ « on » le rappellera. Il soupira de lassitude. Son regard fut happé par la photo encadrée posée sur son bureau. Sa femme et ses deux enfants riaient aux éclats face à l’objectif. Son métier l’accaparait beaucoup, ces moments partagés en famille étaient rares. Pour la première fois il en souffrit, l’injustice de la vie l’étouffa. Il balaya son bureau de la main, des dossiers volèrent, il frappa du poing sur son bureau renversant le cadre.

La vie n’est pas tendre, pensa-t-il amer. Et le bébé de Sophie ? Qu’allait-il devenir ? Les services sociaux étaient prévenus. A peine né et aucune famille pour le serrer dans ses bras. Certes, il sera adoptable très rapidement. Ce n’était pas juste ni pour Sophie, ni pour ce jeune homme probablement mort au tréfonds de l’Afrique. Qui se rappellera d’eux ? Il n’avait réussi qu’à retarder l’inéluctable, Sophie était décédée depuis son accident, l’écho doppler, l’angioscanner cérébral, les deux électro encéphalogrammes avaient confirmé l’état de mort cérébrale. Même si rien n’expliquait pourquoi ! Le choc n’avait pas été violent avaient relaté les pompiers, sa voiture s’était gentiment encastrée entre deux murs rendant impossible l’ouverture des portières. L’état physique était  étonnement stable, tout fonctionnait parfaitement hormis sa respiration qui dépendait de l’assistance respiratoire. Il devait admettre que son chef prônait le bon sens et la sagesse, mais c’était difficile de l’admettre. Dur parce qu’aucun des multiples examens n’avait pu permettre d’avancer la moindre hypothèse sur la cause du décès, et il détestait pardessus tout, rester dans le flou. Sa raison était pour la sécurité de l’enfant à venir, son intuition lui soufflait d’attendre encore un peu. Il se leva, redressa le cadre photo renversé et ramassa les dossiers éparpillés au sol. Il les entassa sur un coin de son bureau et sortit.

 

Chapitre 9

 

 

 

Le lendemain matin de notre virée à l’intérieur des terres, nos deux oisillons avaient pris leur envol. Avec notre compagnon, nous les surveillâmes à distance. Je ressentis un grand vide. Mon autre les contemplait sans émotions particulières, juste la satisfaction d’avoir réussi. Je ne comprenais pas ce détachement après avoir été liée à eux viscéralement. Le monde sauvage était-il ainsi pour toutes les espèces ? Mon instinct maternel s’était ancré en moi durant cette période. Avec leur départ, ce manque d’enfant se transforma en faim, en soif.

Vivre dans le corps de cet oiseau devint une torture. Je ne supportais plus leurs craillements. Tom me manquait cruellement. Ma seule raison pour ne pas sombrer dans la folie était de retrouver mon enveloppe humaine.

« Où étais-je ? Sous six pieds de terre ? Non ! Impossible, impensable ! Je refuse de vivre dans cette dimension animale. Je n’ai jamais demandé de squatter le corps de ce pauvre goéland. Alors pourquoi ? Comment cela a-t-il pu arriver ? Etait-ce ça la mort ? Etait-ce définitif ? Je dois savoir, pour cela je dois chercher, enquêter. L’hôpital sera mon point de départ, si besoin j’irai jusqu’à ma ville, mon appartement. Mon enveloppe charnelle était quelque part et j’allais le découvrir. L’autre acceptera-t-elle que je lui impose ce choix ? Comment réussir à m’imposer ? »

Survoler de nouveau le centre hospitalier devint mon objectif. J’élaborais un plan pour prendre le contrôle du corps. J’appris la patience pour gagner la bataille d’usure contre l’autre.

Chapitre 10

 

 

 

Pour la première fois depuis de longues semaines, le docteur Bastien Delatour affichait un sourire de satisfaction. Il posa son DECT sur son bureau, se cala dans son fauteuil et pivota vers l’unique fenêtre de son bureau. Il apercevait au loin les reflets bleutés de l’océan, c’était apaisant. Il poussa un profond soupir de soulagement et ferma les yeux pour savourer ce moment. Mû par le désir de partager la nouvelle avec son ami, il composa avec fébrilité son numéro.

— Je n’ai pas beaucoup de temps, je peux…

— Tom est vivant, hurla Bastien dans le combiné. L’armée le rapatrie demain à Toulon. Ils font tout leur possible pour lui permettre de voir Sophie avant.

— Vivant ?

Bastien entendit nettement le soupir de soulagement de son confrère.

— Oui, il est blessé mais bien vivant ainsi que six autres de son unité, m’ont-ils dit ! Si je n’arrive pas à stopper la procédure pour ce soir, l’armée me propose d’intervenir directement par le biais des ministères. Tom serait un héros apparemment. Je te laisse, je file voir mon boss et la coordination.

— Tu ne peux pas imaginer le soleil que tu apportes à cette journée !

— J’imagine très bien, c’est pareil pour moi, rigola Bastien avant de raccrocher.

Chapitre 11

 

 

 

Cela faisait deux jours et deux nuits que je tentais inlassablement d’influer mon autre. Elle avait la maîtrise du corps, du vol, de la survie, des codes de la colonie. Moi, j’étais prisonnière de ce corps que j’étais loin de contrôler. Nos deux petits avaient joint un groupe de jeunes et faisait l’apprentissage de la vie au milieu de la colonie. Mon compagnon s’était éloigné vers d’autres horizons, d’autres groupes. Mon autre faisait de même.

Mon moi humain tempêtait, fulminait jour et nuit, sans relâche. Deux jours, deux nuits à tergiverser dans tous les sens empêchant l’entité animale de se reposer, de dormir. Mon objectif était de la harasser de fatigue pour endormir sa volonté de me résister, prendre le contrôle de notre corps et voler vers les terres intérieures où l’appel se faisait de plus en plus pressant. Des tressautements dans mon abdomen d’oiseau attestaient l’urgence, ils me tenaient en éveil constamment. L’image de Tom était mon phare dans la nuit de mes incertitudes, je m’y accrochai comme un naufragé à sa bouée en pleine tempête.

Nous planions au dessus du port en quête de nourriture. Une poubelle débordante par ses effluves alléchantes capta aussitôt notre attention. Hélas, nous n’étions pas seules à l’avoir repérée, s’en suivit une bagarre généralisée pour quelques bouchées d’un sandwich trop épicé. Repues, nous prîmes les courants ascendants pour prendre un peu d’altitude. Une barre sombre se profilait sur l’océan, annonciatrice d’orage. Il nous fallait trouver un abri. Les immeubles du centre ville avec leurs vieilles pierres étaient la solution. Le ciel s’assombrit et se gonfla d’air. Nous étions en sécurité. Apaisée, épuisée, l’autre s’endormit profondément, je veillais, tapie.

Avec précaution, tout en douceur, je pris les commandes du corps.  J’avais attendu ce moment opportun avec patience. Je m’aperçus rapidement que je maîtrisais le vol aussi bien que nos deux oisillons. Je redoublais de prudence pour me concentrer à surfer avec le vent. Je me dirigeais droit vers l’intérieur des terres. L’appel s’intensifiait, je reconnus aisément le grand centre hospitalier, je laissais les rafales de vent me porter vers ma destination. Je tournoyais presque avec grâce au-dessus de l’héliport. Le tonnerre gronda, son écho se démultiplia sur les bâtiments de l’hôpital.

L’autre émergea brusquement de sa torpeur. Peur, colère, incompréhension se mélangèrent. Le battement désordonné des ailes témoignait de notre duel intérieur pour le contrôle du corps. Le tonnerre devint un roulement continu, les flashs des éclairs étaient aveuglants. Le vent se transforma en tempête, nous étions malmenées dans les airs. Fixée sur mon objectif, je n’avais pas été vigilante, maintenant l’orage était sur nous. Je me sentis stupide. En un battement d’aile furieux, l’autre prit le contrôle du vol. Soudain, une lumière aveuglante conjugué à un effroyable claquement. Puis, le néant.

Chapitre 12

 

 

 

Tom venait d’atterrir à Brest. L’armée l’avait préparé pour Sophie. Le sort s’acharnait contre lui, il était doublement sonné. Dans le même temps, il perdait celle qui était son amarre, celle qu’il aimait plus que lui-même, et il allait devenir père. Il avança comme un somnambule vers le médecin qui l’attendait.

Ce n’était pas usuel, mais le Docteur Delatour avait tenu à accueillir le jeune homme qui était accompagné par un médecin militaire. Bastien remarqua son visage fatigué et tuméfié, il portait des marques de strangulation sur le cou, il boitait légèrement et il maintenait son bras gauche plaqué sur ses côtes. Il était grand et musclé, un guerrier, mais un guerrier qui avait déjà vu et vécu beaucoup trop de choses. Ses yeux criaient pour lui. Tom, visiblement déjà très éprouvé par sa mission allait devoir encore vivre l’horreur de la vie. Bastien compatit, sa mission était la plus difficile de sa carrière, et il désirait plus que jamais que l’humanité soit au rendez-vous.  Ils se saluèrent.

Ils roulèrent silencieusement vers l’hôpital. Le temps s’était obscurci, l’orage grondait. Bastien espéra arriver avant l’averse orageuse. Il remarqua très nettement la zébrure de l’éclair  frapper un oiseau en plein vol, une mouette ou un goéland. Il fut surpris, habituellement les oiseaux sentaient le danger bien avant l’humain, et s’abritaient avant l’orage. Il fut étonné de voir l’oiseau réussir à se redresser après une chute vertigineuse, il semblait indemne, or, il était certain d’avoir vu la foudre le faucher dans les airs. Une bizarrerie de la nature pensa-t-il. Il reporta son attention sur Tom.

— Avant d’aller voir Sophie, nous vous expliquerons tout ce qui s’est passé depuis l’accident. Mon collègue qui est l’obstétricien et une psychologue se joindront à nous.

Le jeune homme acquiesça  mécaniquement, toujours muet. De grosses gouttes s’écrasèrent sur le pare-brise, ils se hâtèrent vers le porche. Un déluge s’abattit dans un fracas de tonnerre, il était temps !

Bastien les pilota dans le dédale des couloirs. Il leur expliqua brièvement la géographie des lieux, cela lui permettait de rompre le silence pesant et de commencer un échange impersonnel. La psychologue attachée à la coordination des prélèvements et son collègue obstétricien qui suivait la grossesse de Sophie les attendaient. La pièce était vide, dénuée de décor. Ils s’installèrent autour de la table, un lourd dossier posé au centre rappelait pourquoi ils étaient réunis, le nom de Sophie flottait. Tom restait mutique, ses yeux visitaient les contrées de la douleur. « C’était trop pour un seul homme » pensa Bastien. Il se racla la gorge et commença avec douceur, en choisissant avec soin ses mots. Il fit revivre Sophie, lui donna une histoire après sa mort. Après de longues minutes, il soupira et termina.

— Nous avons attendu le maximum de temps pour la vie du bébé à venir…

Tom releva la tête, ses yeux étincelaient.

— Elle n’est pas morte, martela-t-il à l’assemblée, c’est impossible, impossible, répéta-t-il plusieurs fois.

Les praticiens gardèrent le silence avec compassion.

— Elle m’a appelé là bas, expliqua Tom d’une voix sourde. C’est elle qui m’a sauvé, je l’ai entendue m’appeler, j’en suis sûr. Sans elle, on serait tous morts !

Il murmura des mots que personne ne comprit. Brusquement, il se leva de sa chaise et sortit de la salle en claquant la porte. Il avait besoin de se calmer, ça hurlait dans sa tête. La psychologue le rejoignit dans le couloir désert, elle lui demanda doucement s’il avait besoin d’une boisson chaude. Il fut tenté de la rabrouer sèchement, il se contenta de secouer négativement la tête.

— Je vais aller faire un tour dehors, l’informa-t-il.

— Par ce temps ? S’interloqua-t-elle en voyant la pluie s’abattre sur les vitres de la porte de secours.

— Ce n’est que de l’eau, rétorqua-t-il à voix basse.

Après quelques pas, il se retourna et la fixa :

— Elle n’est pas morte, je le saurais !

Dans la salle, l’air était devenu étouffant, pesant. Ce jour, Bastien détesta son travail, il se détesta aussi.

—Vous ne pouvez sciemment tenir votre planning, il va avoir besoin d’un peu de temps, surtout après tout ce qu’il a déjà vécu, objecta le médecin militaire. Est-ce que la césarienne peut attendre encore un peu ? Vous avez précisé que la jeune femme était stable.

— Plus nous attendons, plus le risque pour l’enfant augmente, l’état physique de la mère peut se dégrader très vite. L’enfant à ce terme est viable, ce n’est plus un grand prématuré.

— avez-vous recontrôlé  s’il y avait une activité cérébrale ?

— Vous n’imaginez pas une seule seconde j’espère, que nous puissions prélever le moindre organe sur une personne si nous n’en sommes pas sûrs à cent pour cent. Il n’y a pas le moindre signe d’activité, même pas une micro courbe ou pic, rien ! S’enflamma le docteur Delatour.

— Pas de famille, c’est bien arrangeant, grommela le praticien militaire.

Bastien blêmit de rage.

— Sophie était une collègue pour nous tous, enceinte de surcroît, nous ne sommes pas des assassins, elle est morte, s’emporta-t-il.

— Comme elle n’est pas inscrite sur le registre des refus, la loi nous l’autorise, trancha la psychologue. Les familles sont systématiquement consultées, nous cherchons toujours à savoir si elles ont connaissance des dispositions du défunt en pareil circonstance. La décision finale est toujours prise par les familles, et nous la respectons. En l’absence de celle-ci, nous sommes les seuls décisionnaires. Il y a beaucoup de patients qui attendent un greffon. Sophie était jeune, en pleine forme physique, elle travaillait dans un service qui pratiquait les greffes et les PMO, on peut penser qu’elle adhérait au don d’organe.

— En bref, vous allez la dépecer comme un animal, grommela le militaire.

— Non, elle fait don de ses organes, même si elle n’a pas pu le formuler de son vivant.

— Juste une question de rhétorique.

— Cela dépend uniquement du côté où vous vous positionnez, du coté des morts, ou du coté des vivants ? S’énerva la psychologue.

— C’est un problème d’éthique, le débat peut durer longtemps, trancha Bastien. Ce dont nous avons besoin en ce moment, c’est d’un peu de temps pour un peu d’humanité vis-à-vis de ce garçon. Il a déjà encaissé beaucoup !

— L’armée s’occupe de lui, c’est pour cela que je l’accompagne. Il lui faudra du temps pour digérer ce qu’il a subi là-bas, et maintenant ici. Les blessures de l’âme sont les plus difficiles et les plus longues à cicatriser, certaines ne guérissent jamais. Nous lui devons beaucoup, nous ne l’abandonnerons pas.

— Bien, allons le chercher pour voir Sophie, proposa Bastien en se levant. Etait-il au courant de sa grossesse ? J’ai eu un doute quand nous lui en avons parlé tout à l’heure.

— Non, il l’a découvert quand nous  lui avons précisé que l’enfant qu’elle portait allait bien, précisa le médecin militaire qui s’était levé à son tour.

— Un déni de grossesse, avança prudemment l’obstétricien. Nous avons un peu enquêté pour comprendre et surtout ne pas faire de doublon au niveau administratif. Nous n’avons trouvé aucun dossier de maternité, ni déclaration. De plus,  elle n’avait aucun aménagement de travail au sein de son établissement. Les infirmières de bloc évitent les salles qui utilisent les rayons, or Sophie continuait d’y travailler. C’est pour toutes ces raisons que nous avons pensé au déni de grossesse. Vous nous le confirmez. Certes cela ne changera pas grand-chose pour nous.  C’est pour son petit ami que  ça va être un tremblement de terre.

Ils échangèrent un regard douloureux.

— Ils ne sont pas mariés.  Et s’il refuse le don d’organe? Interrogea le militaire soucieux.

Bastien le fixa gravement, il connaissait la position de son chef et les enjeux. Il sut avec certitude que si l’hôpital cédait à la tentation, ce serait pour lui le point de rupture avec son métier. Peut-être que l’armée pourrait faire preuve d’humanité dans ce cas, et intervenir une nouvelle fois.

— J’essaierai de le faire pencher en ce sens, mon rôle s’arrêtera là, précisa avec tact la psychologue.

— J’en tiendrai compte, ça risque de se crisper un peu plus haut. La famille reste l’élément décideur, il est le père de l’enfant  quitte à faire un test ADN pour le prouver. Je ne pense pas que nous en arriverons à cet extrême, mais je vais quand même assurer nos arrières, conclut  Bastien soucieux. Et puis, je pense qu’il serait plus sage de tout annuler, même si j’adhère complètement au don d’organe, j’ai ma carte de donneur, précisa-t-il.

— Pourquoi aimeriez-vous annuler ? demanda la psychologue.

— C’est un peu irrationnel, je dois l’avouer. Je ne comprends pas ce qui a pu provoquer cette mort encéphalique. Jusqu’à maintenant, nous avons toujours trouvé une raison qui expliquait un coma dépassé. Pour Sophie, aucune piste ou élément d’hypothèse ne nous permet de l’expliquer. C’est un corps en parfait état de marche, hormis qu’il n’y a plus rien aux commandes et qu’elle reste stable, très stable même. Et puis je pense que ce PMO va être très dur pour les équipes à vivre, aussi bien pour les préleveurs que pour ceux qui implantent. Sophie se rendait au congrès annuel  des infirmières de bloc opératoire, elle avait l’habitude d’y présenter au moins un sujet chaque année, elle était une excellente oratrice et une excellente professionnelle. Cette année, elle présentait un sujet très attendu sur la chirurgie robotique. Donc tout le monde a appris son accident, puis nous ne savons comment, probablement lors de la visite de deux de ses collègues, sa grossesse avancée s’est sue dans tous les blocs de France. Il ne se passe pas une journée sans que je sois sollicité pour donner de ses nouvelles, ce que je ne peux pas faire. Les équipes sont perturbées. En réa et au bloc, les soignants battent froid mon patron, ils appellent la coordination « les vautours ». Prélever une jeune femme que nous connaissons tous, enceinte de surcroît, sans aucune famille pour donner l’aval, pose un sérieux problème d’éthique. Et pas seulement, c’est tout notre affect qui est touché par cette histoire. Et maintenant c’est son petit ami que l’armée pensait mort qui réapparaît après avoir vécu l’horreur là-bas en Afrique. Ça fait beaucoup de raisons selon moi, pour tout arrêter. Ce n’est pas moi le décideur, c’est Tom ! Et ça fait beaucoup pour un seul homme après ce qu’il a déjà vécu.

— Nous pouvons prolonger de deux jours pour la césarienne, c’est tout ce que je peux faire, à moins d’un miracle… chuchota l’obstétricien.

Chapitre 13

 

 

 

Le goéland avait tournoyé en piqué libre, comme une toupie.  A quelques centimètres du bitume, il avait réussi à s’échapper de la spirale et à redresser son vol. La foudre l’avait sonné, il s’était réfugié sur le rebord d’une fenêtre à l’abri des bourrasques du vent et de la pluie. Puis, il avait attendu patiemment la fin du déluge tempétueux.

C’était l’odeur de la nourriture qui l’avait tiré de sa léthargie. Cette tentation était devenue obsédante, il avait saisi un moment d’accalmie pour assouvir sa faim. Les poubelles s’étaient renversées, le contenu s’était éparpillé, les reliefs de repas jonchaient le parterre. Le goéland s’était jeté dessus, il craillait pour alerter ses congénères de l’aubaine. Il avait remarqué alors, un humain marchant sous la pluie, les mains enfoncées dans les poches. L’homme s’était arrêté pour le regarder, le goéland lui avait lancé un cri pour l’éloigner de son butin. Quelques secondes plus tard, un essaim d’oiseaux s’était abattu sur les poubelles éventrées. L’humain les avait fixé sans réellement les voir, l’oiseau avait compris qu’il n’avait rien à craindre de lui, ils s’étaient dévisagés quelques secondes, puis l’oiseau avait déployé ses ailes et était parti. Le goéland  avait chevauché un courant ascendant et se dirigeait vers l’océan, il se sentait libéré.

Chapitre 14

 

 

 

Tom avait marché sous la pluie. La fraicheur de l’eau lui faisait du bien, il chassa ses souvenirs de désert brûlant, la moiteur des geôles des rebelles fous de religion, ses heures à espérer, à garder son mental pour retrouver Sophie, les tortures pour le briser. Il avait regardé avec indifférence la curée des mouettes et goélands sur les poubelles renversées de l’hôpital. Un des oiseaux l’avait fixé étrangement avant de s’envoler. Maintenant tout son corps le faisait souffrir. La réalité le happa, il avait dû s’asseoir un peu à l’abri d’un préau. Il avait besoin de réfléchir seul. L’image de Sophie, son ancre dans la vie, s’imposa à lui, il avait besoin de la voir, la toucher, lui parler, découvrir son ventre rond. Il était persuadé depuis qu’il l’avait appris, qu’elle-même ne savait pas qu’elle était enceinte. Il voulait avant tout être seul avec elle, sans interférence de médecin ou psychologue. Seul pour affronter l’inimaginable, seul contre l’absurdité de la vie, seul avec son espoir en bandoulière.

Les doubles portes du service de réanimation affichaient des panneaux de sens interdit, « défense de pénétrer ». C’était comme un avertissement pour ce qui se trouvait derrière. Il appuya sur la sonnette. Quelques secondes plus tard, une infirmière l’accueillit. Elle lui expliqua la procédure pour s’équiper avant de pénétrer dans ces lieux secrets. Il apprécia sa douceur, sa discrétion et sa bienveillance. Dans sa façon de s’exprimer, elle ressemblait un peu à Sophie. Vêtu d’une surchemise, d’un bonnet, d’un masque et de sur-chaussures, il la suivit, et pénétra dans ce lieu si mystérieux. La vie grouillait, il y avait beaucoup de monde en uniforme blanc qui s’activait dans tous les sens au milieu d’un déluge d’écrans, appareils en tout genre. Les bips de chaque patient retentissaient en continu, témoin que la vie était encore là, des alarmes sonnaient régulièrement. Toutes les chambres étaient vitrées, chaque patient gisait au milieu d’appareils, tuyauteries, monitoring. Ici, la vie ne tenait qu’à la technologie. Son angoisse grimpa en flèche.

Il découvrit sa Sophie, elle semblait dormir, il vit le doux renflement de son ventre révélé par les draps tendus. Les larmes roulèrent sur ses joues. L’infirmière le laissa entrer et le suivit silencieuse. Il s’installa sur la chaise et lui prit avec délicatesse sa main frêle. Le monitoring de la jeune femme s’accéléra, la soignante fronça légèrement les sourcils, elle fixa l’écran de l’électrocardiogramme. Puis son regard dériva vers le jeune couple, il lui caressait doucement les doigts, lui murmurait des mots tendres. La main de Sophie frémit. L’infirmière s’éclipsa, un sourire béat sous son masque. Elle se précipita vers un téléphone et composa le numéro du Docteur Bastien Delatour.

 

 

 

 

 

LEXIQUE :

IBODE : Infirmière de Bloc Opératoire Diplômée d’Etat

PMO : Prélèvement Multi Organes