DE CHAIR ET D’ENCRE

Annie.C

AMERTUME 

Ce goût, ce dégoût, il me vient de la nuit des temps…

Les cailloux du gave, petits bonbons lustrés, couleur sable, terre ou roche, faisaient l’attraction, au milieu des statuettes de Vierge et autres « bondieuseries », des petites boutiques, marchandes du Temple, de cette sainte ville de Lourdes.

Le Lourdes de Bernadette et son apparition, des béquilles pendues par centaines, où nous étions traînés chaque année avec le centre aéré.

Sous la pellicule sucrée, cette essence glaçante, horrible, atroce, d’amande amère.

Les mâchoires qui se crispent instantanément, l’abondance de salive, les haut-le-cœur, et cette fichue bienséance qui oblige à avaler, en essayant au maximum de ne pas y penser, ce bonbon dégoûtant !

Puis, cette impression persistante de froid et de malaise. Une expérience mortifère…

Mes autres rencontres fortuites avec cette infecte amande amère, croquembouches, dragées, amandes de fruits dans les confitures, toujours aussi poignantes et angoissantes, se firent plus rares.

Comme un sixième sens, le corps se méfiait : regard suspicieux, mouvement de recul, serrement des mâchoires, souvenir de ce dégoût revenu en bouche.

La réaction préventive immédiate était d’interroger l’entourage sur la possible présence du poison.

Mais comment les autres humains pouvaient-ils tolérer, et même rechercher cette saveur qui me tétanisait rien qu’à sa pensée ?

J’appris un jour, en cours de sciences, que le zyklon avait une odeur d’amande amère.

Zyklon, cyanure, l’artisan des chambres à gaz…

C’est bien plus tard qu’est venue, ancrée dans mon corps, l’évidence d’avoir vécu, dans une autre vie, avec mes compagnes d’infortune, la douche écœurante et mortelle.

BREVES NOUVELLES  Annie.C

 

LA  COURSE

Je devais être la première pour gagner la meilleure place.

Cela faisait des mois que je me préparais.

Je ne pensais qu’à ça, une question de vie ou de mort.

J’avais observé mes concurrentes qui semblaient se laisser vivre

En profitant du soleil…

Moi j’avais un objectif et toutes mes forces y étaient engagées !

J’avais évalué la trajectoire, mesuré les obstacles.

Le jour J, j’étais prête.

Je me suis élancée au premier souffle d’automne.

Crac, crac, fit l’écureuil au pied du noisetier…

Et avec lui s’envolèrent les rêves d’avenir de la vaillante noisette !

 

BONNE NOUVELLE

Voilà plus d’un an qu’il l’attend, cette augmentation !

Son patron est intraitable, mais là, aujourd’hui, il a eu une idée de génie pour faire progresser les ventes.

D’ailleurs, ce soir son chef a souri et l’a gratifié d’un : « Mon cher Baptiste… »

Certes, il rentre bien tard, Juliette l’attend pour dîner, leur petit Maxime sera déjà au lit.

Il se hâte dans les couloirs déserts du métro.

Pour rassurer Juliette, il a sorti son smartphone dernier cri, un trou dans son budget, l’équipement obligatoire pour exister dans sa société.

Deux silhouettes, un bruit sourd, une douleur fulgurante dans sa nuque et les dernières lettres qu’il déchiffre, avant l’écran noir final, sur le mur carrelé blanc de la station :

BONNE NOUVELLE

 

ATTERRISSAGE

Voilà bien longtemps qu’il circulait en orbite dans son vieux vaisseau.

Il se souvenait de tout son périple.

Au début, il jouait la vedette auprès de ses amis.

« Tu as de la chance Alex, un si bel engin ! »

Il démarrait au quart de tour, royal et rugissant…

Il en a rempli de sacrées missions, toujours le même binôme, lui et sa machine.

Il l’entretenait, la bichonnait, une alliance bien rodée.

Pourtant, sans qu’il s’en rende compte, un décalage s’était produit.

Alex restait plein d’entrain, mais son porteur subissait des avaries, les rouages grinçaient malgré les lubrifiants, il se grippait et perdait de la vitesse.

Alex finit par s’interroger sur l’avenir de sa mission et la trouva insignifiante.

Il ne pouvait plus rouler des mécaniques…

L’idée d’un divorce s’imposa à lui.

Oui, il lui fallait quitter son vaisseau et partir vers les étoiles !

Fin du voyage.

Ci-gît Alex

1950-2026

Qu’il repose en paix.

 

La jungle

  • Le grouillement des bestioles au sol, vermines voraces et sans pitié…

Lutter pour survivre et préserver son intégrité.

  • Le marigot aux crocodiles, à l’affut du moindre faux-pas…

Si tu sors du rang, tu es mort.

  • La perfidie des serpents, fourbes lianes prêtes à vous enlacer, vous étouffer et vous faire taire à jamais…

Quel est ce doute qui s’installe ? Tous les moyens seraient-ils bons pour parvenir à ses fins ?

  • Les escadrilles de moustiques qui vous harcèlent, en autant de piques de reproches, de regrets, de remords…

Exaspération et désespérance.

  • Les fleurs enivrantes et vénéneuses vous endorment de leurs promesses, vous attirent vers la paresse et les plaisirs d’autant plus savoureux que défendus…
  • La canopée, le graal, le soleil, la lumière, la plénitude de l’univers…
  • Et les vautours, patients, planent en larges cercles, attendant leur heure…

 

Voyage  astral

  • Mars : bravoure-bravache-panache
  • Vénus : braise-douceur-foyer
  • Lune : lunatique-noctambule-face cachée
  • Jupiter : tempête-puissance-colère
  • Astéroïde : électron libre-aléatoire-fantasque
  • Saturne : sagesse-détermination
  • Pluton : oubli-froid-mort
  • Terre : paix-repos-enterrement- point final

       Carte mentale ? Bail à céder.

 

3/11  3 âges de la vie

 

  Le journal

 

  • 10 ans      

19h, c’est le signal ! Chaque jour, sans exception, son père allume la radio pour les sacro-saintes informations et sa mère sert le repas.

Tout est réglé comme du papier à musique et leur petite fille, Irène,  10 ans, subit à la fois le moulin à paroles du journaliste, un fond sonore, un brouhaha intrusif qui empêche toute discussion familiale, mais aussi des évènements tragiques, de la souffrance…

Elle en perçoit mal le sens. Pourtant elle prend en plein cœur l’émotion des gens en pleurs.

Et tout ça devant les morceaux de viande saignants qui imbibent les frites froides.

« Elle n’a jamais faim cette enfant !... »

  • 30 ans

20h, c’est la course, le travail, les enfants et leurs devoirs, les douches, les factures, les  « Qu’est-ce qu’on mange ce soir ? » « Au plus pressé, regarde dans le frigo… »

Le mari d’Irène prépare le repas  avec la télé en bruit de fond, toujours ce même « parler pour ne rien dire », faire de l’audience et des recettes sur du sensationnalisme, sur la misère humaine, avec des images en plus, insoutenables…

Mais maintenant, plus aucun repas devant la télé, la radio…

Un moment sacré où l’on s’écoute, où l’on partage des moments de vie.

  • 70 ans

Les infos, c’est désormais en continu, toute la journée. Avec les smartphones, c’est en tête-à-tête avec soi-même que chaque jour, chaque heure, chaque minute, il se passe quelque chose à ne rater sous aucun prétexte !

Irène voit son mari absorbé par les fake news. Est-ce une vie, vraiment ?

Quant à elle, elle fait la grève des infos, une question de survie. Sinon c’est à se flinguer devant toute la détresse du monde…

Et les repas, c’est en tête-à-tête, un moment d’intimité, de projets ou de silence…

Une quête d’apaisement.

 

3/11 Parabole de la répétition

Quand je serai grand

Quand je serai grand, je serai le plus grand !

Mais oui, mon chéri, mange ta soupe.

Quand je serai grand, je serai le maître du temps !

Mais oui, apprends ta récitation, dit l’instituteur.

Quand je serai grand, je serai le maître des étoiles !

Mais oui, dit le soleil. Quel enfant troublant…

Quand je serai grand, je serai le maître de l’univers !

Aujourd’hui je suis grand. Je vous l’avais bien dit.

Hélas personne ne m’a cru, se désole le trou noir.

Aujourd’hui

Aujourd’hui, je mets un pied devant l’autre,

Aujourd’hui, je mets un pied devant l’autre,

Aujourd’hui, je mets un pied devant l’autre,

Aujourd’hui, s’achève mon chemin.

Saint Jacques, je pose le pied dans ta cathédrale.

 

Aujourd’hui, je danse,

Aujourd’hui, je danse,

Aujourd’hui, je danse,

Aujourd’hui, je danse ma vie.

Mais j’ai mal aux pieds !

 

Aujourd’hui, je t’aime plus qu’hier,

Aujourd’hui, je t’aime plus qu’hier,

Aujourd’hui, je t’aime plus qu’hier,

Et demain est un autre jour !

Gare à la chute…

 

 

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