6 octobre 2025

 

Dans les chaos défaits.

 

Mon paysage s'émeut d'un jour qui se lève

dans l'ourlet transparent des feuilles tout juste ouvertes

et les crosses perlées des fougères déployées

 

se trouble d'une naissance secrète,

sans en dire un seul mot,

ni même un seul bruit d'ailes.

 

Mon paysage tient de l'âpre, de l'âpre et du tenace

dans des éboulements et des chaos défaits,

dans les roches foudroyées.

 

Se dressent, maintenant, en arthritiques suppliques

des mains, blanchies d'un lichen âcre,

vers un ciel qui se tait.

 

Mon paysage joue, reflets et faux semblants.

Et surgissent, facétieux, de l'erg rugueux et noir,

les éblouissements d'un sel pur de cristal

amassé dans le creux de fossiles qui s'effritent.

 

Mon paysage est du tendre. Est du tendre, peut-être.

De la mousse que l'on foule dans un air doux et lent,

confiant et mystérieux.

Là où résonne en vibrant un chant silencieux.

 

C'est le détal, soudain, d'un animal

jusqu'alors invisible.

Roux et vif.

L'œil humide de toute l'attente du monde.

 

Mon paysage s'étonne, orné de ses akènes,

de ses bogues éclatées, de ses graines en spirales

de se voir encore, et encore, et toujours,

semé et ressemé, par lui-même engendré.

 

Mon paysage vit et rit, s'extasie.

Et de joie se repaît d'être partie prenante

de ce vivant élan qui l'émeut et le comble,

et règne là.

 

Et qui là, règnera de toute éternité.

 

 

 

J'écris.

J'écris pour des portes qui s'ouvrent

dans les ciels du passé.

 

J'écris pour des mots qui chahuttent

comme d'anciens écoliers.

 

J'écris pour une lumière,

car la nuit va tomber.

 

Arielle Pasteau

septembre 2020

La Page Blanche

 

 

 

L’ardente intrication

 

 

Rien ne permet

L’ombre de cette pensée,

Fugace, folle. Déplacée.

 

Mais. Le trouble.

L’effarement

La possibilité d’une aube

D’une aube insoupçonnée

 

C’est un ravissement,

un rapt original.

Une fusion. L’assomption

vers un ciel idéal.

 

Comme « tu » est doux à dire !

Je m’entends te sourire …

 

L’attraction de nos corps

magnétise et grésille ;

la sensation pénètre

et d’un seul coup fulmine.

 

Rien n’est dit et tout l’est.

Nous nous savons d’accord.

D’un indicible et initial accord.

 

Tout ce qui ne se dit pas,

L’essentiel, le vital,

Nous l’entendons bien mieux.

 

Nos regards miscibles

S’éclaboussent en un seul.

C’est un grand « oui » commun,

Absolu, silencieux.

 

Il nous brûle,

Nous étreint.

 

Il nous soude soudain

Et enlace nos mains.

 

Je suis nous.

 

 

 

Arielle Pasteau

Novembre 2023

 

 

Annoter ses livres

 

J'annote mes livres. La belle affaire ! Il y en a plus d'un que ça offusque ! Ça me regarde que

diable ! C'est mon livre, j'en fait ce que je veux ! Mais de quoi se mêle-t-on ?

Il est de ce sujet comme celui des enfants, chacun fait des leçons, s'insurge et fulmine. Le sujet est

sensible, il relève de l'affaire publique.

J'annote. Et pas qu'au crayon !

Je n'annote que les livres qui trépignent au rang de mes préférés. Les livres qui « partent » bien.

L'incipit, c'est bon signe. Il faut encore aller au-delà. Les premières phrases passées avec succès ne

suffisent pas. Je dois être accrochée encore un peu au-delà. Alors, je saurai que je suis bien ferrée.

Dans ces lieux, ces graviers, aussi j'ai dérapé. Ce parfum de terre chaude et mouillée, je le sais. La

tige des fleurs de l'arbre de Judée, aussi, je l'ai sucée. J'ai écouté les carillons s'égréner dans la

vallée.

Ah, là ! Oui, je prends mes couleurs.

Sinon, tant pis, c'est un peu triste ; le livre ne le vaut pas pour moi. Il reste intact. Je n'annote pas.

Les livres que j'aime, ceux que, c'est sûr je reprendrai, à peine finis-fermés. J'en aurai le besoin,

« mais où était-ce... c'était si bien dit... avec tant de justesse et de subtilité !...

Le dernier Anatole France, le dernier lu, il est là encore, l'air de rien. Il m'attend.»

Certes, dans l'immédiat de ma lecture, avec la photographie émotionnelle, je peux retrouver les

passages : c'était au milieu, page de gauche... c'est sûr, c'est là. Aux deux tiers du livre dont le

format de poche est à la mesure du creux de ma paume, dans l'empan de mon œil.

Le livre s'y ouvre tout seul. Mais, dès le bon livre d'après, au nouveau coup de foudre pressenti, je

l'aurais relégué ailleurs, sans même y penser.

Alors, voilà, j'annote et je le revendique Je lis qu'un « anote » est un monstre sans oreilles. En effet,

si j'annote, avec deux « n », j'ai une perception de plus.

Prendre le livre en main. Bien en main, dans sa main. Sa charnière pivote, retenue dans la longueur

de ma main droite. Alors, sur l'épaisseur du livre, la caresse appuyée de mon pouce gauche,

autorisée en levier par l'appui des autres doigts sur la première de converture, libère les pages. Dans

un bruissement de coléoptère. Les pages jaillissent comme les eaux d'une écluse. Le souffle d'un

petit dieu en cage s'échappe.

Mes couleurs entr'apparaissent. Ah là ! dans la marge ! Tout le passage me plaît, me sur-plaît,

m'extra-plaît. J'interromps l'éventail, ouvre en grand le volume comme une belle évidence. Sans

chercher, comme un plat préparé, je me le refais ce joli couplet-là. Et je le dis encore. A voix haute.

Les yeux fermés. C'est beau, profond, charmant comme une poésie. Bien sûr puisque je l'ai choisi.

Touchée ! encore une fois.C'est une anthologie-minute, la prolongation du plaisir d'avoir lu un livre qui m'a tant plu. Pour m'y

maintenir encore, je relis la préface, les notes de bas de page, les annexes dans l'ordre et les

remerciements. Encore les dédicaces, la bio succincte, « Les ouvrages du même auteur », le

bandeau éditorial, la quatrième de couverture. Tout est bon à prolonger le plaisir. Au cinéma, je

reste jusqu'à la fin du générique. Et ne pars qu'à regret, après le noir de la salle.

Mon surlignage est une familiarité que le livre et moi, nous sommes octroyée, pour rencontre

mutuelle ; dialoguer encore un temps, et repousser l'effacement et l'oubli. En prise directe avec

Zénaïde (Fleuriot) et Michel (Folco), et quelques autres magnifiques, je n'ai plus besoin de me faire

annoncer ; leur porte m'est ouverte, je suis de leurs intimes.

Rencontre mutuelle et réciprocité : le livre aussi est content. Nous fonctionnons ensemble. Qui

d'autre s'arrête presqu'à chaque page ? Et revient en arrière ? Et les ruses d'écriture, pour celles que

je vois, par qui sont-elles questionnées, comprises, soupesées ? Qui s'en délecte ? c'est moi.

Oh, dans le registre étroit et simple qui me va ; mais dans ce registre-là, c'est bien moi qui les vois,

qui les sens, les fais nôtres.

Et nous sommes à huis clos.

En matière de livres, délectation vaut possession. Possession exclusive.

Alors seulement, je pose l'empreinte de mon ex-libris usé.

Oui, c'est vrai, j'annote mes livres. Pas seulement au crayon, mais avec des couleurs !

Tu vois pourquoi je ne peux pas te le prêter, ce livre-là. Regarde : il est tout gribouillé !

 

Arielle Pasteau

mars 2020

 

 

Le nom des choses

 

 

Quand on fait le mieux possible et qu'on se sent si insatisfait et vide.

On a juste oublié de vérifier que c'était bien cela qu'il fallait faire : ne pas gêner.

A ne pas gêner les autres, je me suis effacée. Je me suis trop gommée.

On est vite oublié.

On n'existe pas.

 

Puis, un jour, ce fut trop.

Trop d'effacement, trop de négation, trop d'absence à être.

 

Alors j'ai tout jeté, j'ai secoué tout ce qui était nié. Je me suis ébrouée. J'ai envoyé valdinguer les

oripeaux que j'avais rapiécetés à grands points, parce que le travail n'en valait pas la peine ; ni fait ni à faire. Tricoté et détricoté, recousu et remaillé, sans rien voir autour de moi, le nez dans l'ouvrage.

À quoi servait pourtant cette tâche idiote de vouloir faire tenir ensemble cette matière charnelle

déliquescente, comme faisandée par I'absence de mots ? Ce ragoût des deuils et des brisures, ce rassacache de faux-semblants et de choses tues ?

 

J'avais de la laine dans la bouche, de la cire dans les oreilles ; un élastique distendu ficelait un peu lâchement mon cœur. Ainsi, il battait encore.

 

Arielle Pasteau

octobre 2023 

 

 

Ecrire.

 

 

Un mot, une image, un semblant de réminiscence, une sensation revenue, quelque chose m'arrête. Si je suis dans un livre, je reviens sur le passage qui me retient, je le retrouve, je le relis. J'en garde un mot ou deux, l'émanation d'une ambiance...

Je le. laisse reposer, comme on ferait d'une pâte à lever, sans m'y attacher. Machinalement. Avec

détachement.

 

Dans ce cas, ou si je rêve, mes yeux se lèvent dans le ciel de mon front. C'est là le siège des images, des mots, une phrase, deux rimes, des souvenirs, une sensation inopinée.

Comme des montgolfières que I'on devine au loin. dans le vaste horizon, incertaines, puis persistantes, elles sont insignifiantes et ternes mais on peut les discerner.

 

Si une autre pensée passe et distrait, tout s'évanouit.

Mais si leur vue attache mon attention, si je ne les quitte pas des yeux, si je leur laisse le temps

d'approcher, elles prennent forme et se colorisent.

Cela suffit. Je suis dans la nacelle.

 

Arielle Pasteau

octobre 2023 

 

D'en haut, la lumière.

 

Lumière fluorescente

ou ombre luminescente,

tu jettes ta passion

sur les ciels des vitraux.

 

Quand les lignes claires cernent

de noir, les lumières

qui glissent sur le vert

des feuilles et des rameaux

 

de lacis en arceaux,

du transept à la nef,

repavant les errances

de fleurs ondoyantes,

violette et rouge ponceau.

 

C'est toi qui l'y a mis,

ce feu qui s'incendie !

Et quand l'astre s'éteint,

ne reste que le chemin

qui se grise de chagrin.

 

 

Arielle Pasteau

avril 2023

 

De tresses couronnée .

 

Je suis Varvara Petrovna. On ne parle que de moi,

de Vladisvostok jusqu'aux rives de la Moskova.

Jeteuse de sorts, diseuse d' aventures,

à mon grand âge, j'ai encore belle allure.

Mes bonnets épais et mes robes empilés,

mes bottes fourrées et mes châles damassés,

forment rempart à la tueuse froidure.

 

Tous les jours, je trinque avec Dostoïevski,

Gogol et Modeste Moussorgski.

De Raspoutine, je suis la petite cousine.

Dans l'écho des glaces, résonnent l'appel des loups,

et le craquements des pins comme une incantation,

et crisse mon traîneau vers des divinations.

Dans des envolées de neige et dans des rires fous,

jaillissent, démentiels, mes trois vifs chevaux roux.

 

C'est un sortilège perverti,

celui de l'âge, qui m'a meurtrie.

Oui, Grigori l'avait prédit.

Me suis perdue dans ma magie,

et me voilà jetée, bannie !

Moi ? Quand même ? Moi ? Moi aussi.

 

Je règne encore en maîtresse femme ;

le froid pique et vivifie l'âme.

La slivovitz brûle mes entrailles !

Jamais je ne rendrai les armes !

De l'âpre taïga, des forêts boréales,

du peuple des élans, je resterai LA dame.

 

Je peux tout endurer,

mais, jamais, aussi vrai

qu'aux cieux notre tsar éternue,

JAMAIS :

Jamais mon crâne ne sera nu !

 

 

Arielle Pasteau

19 avril 2019

Des brassées de lys blancs

 

Rayon de lune, oubli de la nuit.

Avec le jour, voilà mon cœur qui crie !

Tais-toi mon cœur ; tu fais trop de bruit

 

dans le grand silence de ces longs dimanches

sans plus de lundis, en habits d'errance.

 

Alors je me reprends, je ferme les yeux

et je me promène dans le grand domaine

de la reine de cœur et de ses amoureux,

 

dans le grand silence de si longs dimanches,

Désertés, sans bruits. Des jours en béance.

 

Je vaque et descends à la source première

d'où vient la lumière avec les enfants,

brassées de lys blancs, courant et riant,

 

dans le grand silence de ces longs dimanches,

sans leur doux ennui, ni messe, ni rôti.

 

Mon déni nourrit ma désinvolture,

pour ne pas périr de mortelle froidure,

et de grande peur : il est mon armure.

 

Dans le grand silence de ces longs dimanches ;

je redoute le gel et le froid. Je redoute le glas.

 

Les cygnes figés, le monde déserté,

les iris fanés... le temps arrêté.

 

Mais l'oiseau ! L'oiseau !

Mais la tourterelle ! Je l'entends parler

qui roule ses « r » et qui se fait belle !

 

Elle, elle sait pourquoi, à quoi ca rime :

elle roucoule « toujourrrs !»,« toujourrrs la vie ! »

et je l'ai comprise : bientôt

les familles seront réunies

pour que le dimanche, à nouveau,

ensemble et heureux, on s'ennuie.

 

 

Arielle Pasteau

Rencontres Littéraires

mars 2020

 

Du papier et des couleurs.

 

Sans trop d'eau, mon pinceau

polit la colline sur le papier.

Vertes rizières étagées,

Cris de singes, de perroquets !

Avec le bleu, coule le Yang-Tsé.

 

Un palanquin qui se balance,

on voit bien qu'il est penché.

Je le fais rouge, très orné.

La route tourne, des cymbales crient,

on ne les voit pas. Mais c'est ce bruit.

 

Elle s'y ennuie, toute déguisée,

elle s'y balance, toute fardée.

Sur un parchemin déroulé,

on lit diktats et décrets.

C'est YiYi la petite mariée.

 

Les arbres lâchent tour à tour

des vents chuintants et des autours

 

Elle dit : « Tant pis. Tant pis. Tant pis.»

La nuit ferme les lotus fleuris.

Le colibri bleu s'est enfui.

La lanterne a trop brillé,

elle est tombée et s'est brisée.

 

Levant la portière de satin,

elle m'a fait un signe de la main :

« Mets-moi dans un autre destin!

ce que tu feras sera bien ! »

Et j'ai ouvert le palanquin.

 

Elle est sortie de mon dessin.

Le fiancé n'a pas pleuré.

Elle est partie je ne sais où.

Et moi, je suis dans le jardin,

à baguenauder dans les bambous.

 

 

Arielle Pasteau

novembre 2020

 

Faire belle ma maison !

 

Faire belle ma maison.

Ôter cette cloison,

ouvrir cette fenêtre :

qu'y entre tout le ciel !

Réparer le toit,

et ces fissures-là

que firent la vieillesse

et les mortes-saisons.

 

Hisser ma maison

en haut de pilotis

qu'elle soit hors de l'eau,

et loin des clapotis,

flot des larmes coulées,

des rêves chahutés,

et de tous ces noms

érodés arrondis.

 

Mettre à ma maison

un fort solide pont,

enjambant les terres,

noires et emblavées,

pour les marier à l'aube

au blanc de l'au-delà.

Un pont donnant belle fin

à toutes nos légendes ;

 

où l'on puisse marcher loin,

de front, tous ensemble.

Faire pour toute la vie

plus belles nos maisons

pour pouvoir en partir

et vouloir revenir.

Que claquent à leurs pignons

bannières et harmonies !

 

Arielle Pasteau

L'Encrier

mars 2023

Vœu pieux

 

Qui aurais-je rêvé d'être... qui choisir ?

Quand au bout du chenal rit La Mort machinale

qui, sauf dans les histoires, éteint toutes les gloires.

 

Je suis lasse, à mon âge, de ne pouvoir rêver

que dans mon jardin clos, à l'aune du pauvre lot

qu'on veut bien m'accorder. Je veux extrapoler.

Advienne que pourra, j'ai le droit de chanter.

 

J'ai donc rêvé d'être... Dieu. Voilà. Est-ce trop?

Une femme serait Dieu(e) ... pour un décor nouveau !

 

J'ai rêvé d'être Dieu en toute modestie,

Maître de tout en haut, Maître de tout ici.

Être Dieu ou au moins l'approcher, lui parler ...

J'imagine l'entrevue se passer avec Lui.

Humblement, s'il le veut, je m'agenouillerais,

pleine de retenue et de diplomatie.

 

Je dirais : « J'ai rêvé d'être Toi.

Pour tout ce que Tu as fait de bon et de joli :

les Merveilles de la vie,

les Miracles des pains, de la mer qui s'ouvrit.

Pour Ta gloire, les Mystères et aussi pour Marie.

Pour les belles images, la Légende dorée ! »

 

Mais, par politesse, je ne parlerais pas

des croisades et des guerres, des saints qu'on tortura.

Des fils qu'on fit tuer par leurs pères idolâtres,

de chaque bête qui mange l'autre et qui en est mangée,

de la peur ; de sa foi à prouver, de La Faute à payer

pour des siècles et des siècles, cela paraît longuet.

 

Ayant mal aux genoux et L'ayant bien flatté,

je me mettrais debout, les yeux à la hauteur

de son incarnation, poursuivrais mon discours,

et Dieu m'écouterait dans toute ma candeur,

oser le prévenir sans honte ni détour :

« Je ne comprends pas Tout et commets des boulettes,

ne sois pas étonné, car c'est toi qui m'as faite.

Le contre-sens est la base de mon vocabulaire ;

fondant et confondant en coupables chimères

l'énigme inatteignable pour moi de Tes Mystères.

 

« Cependant, très Saint Père, maintenant, sur la Terre

tout ne tourne pas rond, c'est la valse des misères,

il y a des ratés, l'homme a tout gaspillé,

pillé, trafiqué, gâché, épouvanté, ruiné.

Il faudrait se hâter de tout recommencer. »

 

Arielle Pasteau

octobre 2020

La Page Blanche

 

 

Je dis ce mot « Maman » et je ne pleure plus.

 

 

Ce mot n'est pas qu'un mot,

c'est un sac de larmes.

 

Si j'entends « Maman »

c'est l'appel de mes enfants

qui m'alarme,

me bouleverse, m'emplit d'allégresse !

 

Puis ce sont des enfants,

les enfants des autres.

Mon cœur encore sursaute.

Mais se serre.

Il me fait mal !

 

Je dis ce mot « Maman »

et je ne pleure plus.

Un autre mot est venu : « résilience »

C'est une fée qui un jour m'a fait faire silence.

Elle a décidé que je n'aurai plus mal.

 

« L'amour ne fait que baisser,

prenez garde ! » disent les clercs

dans leur jargon de l'abandon.

Ils parlent de poire pour la soif

et de grenouille croquée.

Ils donneraient tout,

ces parents nouvellement esseulés,

abandonnés, désorientés.

Ils donnent pour s'exonérer

des abandons passés.

 

« Il faudra, monsieur, madame,

apprendre à moins souffrir. »

Je dis ce mot « Maman » ...

Ce mot n'est pas qu'un mot,

c'est un sac de larmes.

Je dis ce mot « Maman »

et ne pleure presque plus.

 

 

Arielle Pasteau

Le 12 novembre 2018

L'Amoureuse de l'amour.

 

Mon amour a tes paupières

et mes cheveux, en vêtement.

Plus doux que dans mes prières

dans le plus ardent de mes chants.

Plus sage que le meilleur des pères,

que le meilleur des amants !

 

Mon amour donne à la terre,

que malaxèrent jadis les dieux,

la couleur verte de la pierre,

persévérance des amoureux,

et la forme extraordinaire

du plaisir d'être, et d'être deux,

 

Notre amour jamais ne flétrira !

« Toujours ! » est sa haute bannière.

Nous ne dormirons que dans ses bras,

sous sa couronne, velours et lierre,

et danserons dans la lumière,

de ses soleils, gloire et vivats !

 

On aime, on vit sous ces cieux-là.

On vit, on rit, on ne pleure pas.

 

Arielle Pasteau

mars 2020

 

 

Pardonner est tâche ardue

(Pièce en un clin d'oeil.)

 

« Reconnais que tu as eu tort.

- (Après un silence :) J'ai eu tort.

- (Presque à la Romaine : resplendissant de générosité. Un pied décalé en arrière, il semble

s'envelopper d'un geste giratoire dans sa toge, détachant des mots qui résonnent :) Alors je te

pardonne.

- …

- … Je te pardonne. C'est tout ce que ça t'évoque ?

- Qu'est-ce que tu veux que je te dise ?... (Récitant un texte :) Merci tu es bien gentil.

- Oui. Je te pardonne. Puisque je l'ai dit.

- …

- Je te pardonne mais ce n'est quand même pas si facile.

- Ben quoi ? Tu m'as pardonné. Oui ou non ?

- Oui. Mais il me reste un peu … de l'offense que tu m'as faite... Tu pourrais me remercier un peu.

Un peu mieux.

- Ben non, puisque je ne te l'ai pas demandé.

C'est toi qui voulais me pardonner à tous prix. Moi... c'est pour te faire plaisir que j'ai accepté.

Ça change quoi que tu me pardonnes ou pas ? Rien.

Je t'ai dit que je n'aurais peut-être pas dû me comporter comme je l'ai fait.

Je l'ai dit une fois ; une fois, ça suffit.

On ne va pas en faire toute une affaire. Passons à autre chose.

- Éh bien, tu vois, là, vraiment, je regrette de t'avoir pardonné.

- Allons bon !

- Inutile de venir pleurer. C'est décidé : je te dépardonne ! »

 

Arielle Pasteau

avril 2020

Les Rencontres Littéraires

 

 

PREMIÈRE RENCONTRE À L'ATELIER D'ÉCRITURE

 

Cette nouvelle première rencontre à l'atelier d'écriture a la familiarité du déjà vu, mais elle se charge

toutefois encore de l'émotion singulière des « premières fois. »

 

La première rencontre, c'est comme si tout recommençait. Comme si tout se jouait là.

Le moment prend un air désuet et crucial.

Tout ne se porte presque que sur le regard puisque nous devons être masqués.

Alors, tout se porte sur le regard.

 

Souvent, les regards s'évitent, niant une proximité qu'on croyait pourtant établie, nous sommes trop

intimidés par l'éloignement imposé. L'interdiction intransigeante d'un chaleureux salut nous rend

trop distants.

Cependant, parfois, certains regards se cherchent .

 

Pour peu que je puisse dans un autre m'exprimer, je veux tout y mettre, tout dire : mon plaisir à être

là, le plaisir à l'avance du travail à partager, des rendez-vous escomptés, le plaisir à nouer des

connivences inattendues, à découvrir des univers différents, à lier à des émotions des images ; des

voyages traverseurs, traversants, renversants.

 

Un regard s'accroche au mien. Une promeneuse de l'an passée.

Oui, j'accepte, je m'en saisis avec joie. Je force l'éclat de mes yeux, je force mon sourire invisible,

quitte à l'outrance. pour qu'il rejaillisse et lui apparaisse dans mes yeux. Que mes yeux brillent !

Qu'ils se plissent, qu'ils disent ma sympathie!

Cependant, si rien ne se voit ?

 

Notre sourire masqué l'est décidément trop.

Elle et moi, dans un accord simultané tout intuitif, décrochons un côté de notre masque, pour aller

au plus simple, mettre à nu l'élan de notre sourire.

Moment étonnant que nos bouches rieuses dévoilées, offertes, échangées.

Vite le masque est remis !

 

Un baiser !

Ce fut comme un baiser. Un baiser lointain. Un baiser d'amitié. Fulgurante effusion.

Prude effusion. Surprenante mutuelle effusion.

Confondante, troublante effusion.

Un geste amical devenu par son escamotage sanitaire, clandestin, volé, buissonnier.

Délicieusement clandestin, volé, buissonnier. Soudain si sensuel.

 

Aucune de nous ne l'avait prévu. Aucune de nous ne se l'était autorisé.

Nous nous sommes aussitôt retirées, chacune, dans la morne norme de notre masque, derrière notre regard tenu.

 

Dépassées, un peu. Désarçonnées, peut-être. Chavirées.

Un peu honteuses.

Comme si une nouvelle carte du Tendre s'était, maintenant, emparée de nos sens.

 

Arielle Pasteau

septembre 2020

La Page Blanche

Nuage.

 

Les vapeurs s'élèvent sur le ciel. Les nuées s'envolent en écharpes aux forêts et font folies d'amour

aux écureuils cachés.

 

Mille regards des gouttes en l'air amassées, brillent et clignotent ensemble.

Tant et tant d'arcs-en-ciel diffractés.

 

Mais, il faut prendre garde, si on les refroidit par un mot trop distant, un silence glacial, hautain ou

méprisant, si on manque d'élan ou de fraternité, les éclats de lumière si sages d'ordinaire, se

paralysent d'effroi ! Se tétanisent, se glacent !

 

Et l'enfant qui rêvait sur la vitre embuée, se fige. Lève le doigt qui dessinait. Éberlué devant tant de

beauté. Le silence se fait.

 

Ameute la maisonnée : « Venez, venez voir ! Il ne fait que neiger ! »

 

 

Arielle Pasteau

5 novembre 2019

Atelier de Nita

Rêve étrange et pénétrant...

 

Je fais souvent ce rêve étrange et pénétrant...

d'un pays frémissant d'ailes, de plumes, de mouvements ;

d'oiseaux qui se posent, de pétales qui me frôlent,

sur les bras, sur les mains, sur les mots que je tends.

 

Ils agrippent mes doigts, ils me parlent comme cent.

Leurs ailes en fleurs de soie caressent mon visage,

et leur bec sur mes joues dessinent un maquillage

de pollens colorés, poussières d'or du safran.

 

Et leurs sonorités, et leurs vrilles chantées

leurs mélodies ensemble mêlées, enchevêtrées

ne répètent qu'un mot, le seul l'universel,

 

celui qui est le nom interdit et qu'on cèle.

Sans le dire jamais, et que maintenant je sais.

Nous sommes les oiseaux et l'amour est le mot.

 

Arielle Pasteau

le 5 novembre 2019

L'atelier de Nita

 

 

On nourrit comme on aime

On nourrit comme on aime. Comme on aime ceux-là

qu'on reçoit à sa table. Des parents disparus.

Des gens qu'on a perdus et qui sont revenus.

Les enfants qu'on chérit et qu'on fit tant grandir

qu'ils s'échappent maintenant.

 

Ils traînent, sûrs de soi, comptant que tout soit là ;

en visiteurs d'offices, humant, goûtant les plats,

vérifiant leurs désirs des temps qui sont passés.

Alarmée, alors, je suis comme à l'armée :

« La vanille y est-elle ? Oui ? Alors rompez ! »

 

La cuisine est légère liée de vent et d'air.

Jeunes fèves, tendre cèleri pris à la croque-au-sel,

radis et radicelles de la saison nouvelle.

Les navets transparents, les gousses à peine enflées

des pois juste arrondis...Les bourgeons de l'asperge,

la fraise ...

 

Délicates primeurs à mesure qu'on vieillit.

 

On nourrit comme on aime. Comme on aime son amour,

celui dont on sait tout. Lui qui nous a forgées

à aimer ce qu'il aime et qu'on finit d'aimer.

Et il fait l'étonné : « On a les mêmes goûts ! »

 

On nourrit comme on aime d'être en vie sur la Terre.

Pour rendre la pareille. valeur et épaisseur,

il faut bien triple crème et la fourme d'Ambert.

Au beurre crépitent oseille, limaçons, petits poissons !

Y boursoufle l'omelette ; elle embaume, enfle d'aise,

égayée tour à tour de cèpes, de girolles,

d'oignons en caramel.

 

Il ne reste qu'un point :

l'appétit est requis avant le vin, le pain.

L'appétit de manger et l'appétit d'aimer

de tout sont les levains.

Faim.

 

Arielle Pasteau

mai 2020

 

Les embaumantes de Saint-Aignan-sur-Cher.

 

 

Pour châtrer les écrevisses, il faut saisir l'écaille du milieu de la queue et tirer.

Ça tire un boyau.

Alors que je m'en allais, je les ai vus partir qui conduisaient le deuil.

C'est l'enterrement de maître Jean Sébaste Dumont aujourd'hui. Ils sont déjà face au caveau. Ils ont

fermé l'étude avec un écriteau. Il y a le comptable. Il y a les fils. Et du monde.

Il y en a du monde, des gerbes et des couronnes. Des plaques de reconnaissance éternelle. Ça

condoléance, ça condoléance.

C'est que le notaire était aussi, sur la fin, le maire. Du parti des Socialistes Indépendants. Il avait

plusieurs casquettes : « Monsieur le Notaire », « Monsieur le Maire ». Comme notaire, il en avait

même encore d'autres. Pour mettre bien en ordre les affaires des gens, par exemple. Des affaires

d'argent. Il était aussi un peu banquier. Il rendait des services.

Ça gargouille dans mon seau, j'ai une belle pêche. Aujourd'hui, je suis content.

Je reviens par la voie de chemin de fer, tout du long je rencontre des pieds-de-veau tachetés et

visqueux pour attrapper les mouches qui y vont voir.

Elles ont qu'à pas y aller.

 

Il y a des raccourcis par les bois moussus qui longent le Cher et c'est selon : les sceaux de Salomon,

Les embaumantes de Saint-Aignan-sur-Cher.
Pour châtrer les écrevisses, il faut saisir l'écaille du milieu de la queue et tirer.
Ça tire un boyau.
Alors que je m'en allais, je les ai vus partir qui conduisaient le deuil.
C'est l'enterrement de maître Jean Sébaste Dumont aujourd'hui. Ils sont déjà face au caveau. Ils ont
fermé l'étude avec un écriteau. Il y a le comptable. Il y a les fils. Et du monde.
Il y en a du monde, des gerbes et des couronnes. Des plaques de reconnaissance éternelle. Ça
condoléance, ça condoléance.
C'est que le notaire était aussi, sur la fin, le maire. Du parti des Socialistes Indépendants. Il avait
plusieurs casquettes : « Monsieur le Notaire », « Monsieur le Maire ». Comme notaire, il en avait
même encore d'autres. Pour mettre bien en ordre les affaires des gens, par exemple. Des affaires
d'argent. Il était aussi un peu banquier. Il rendait des services.
Ça gargouille dans mon seau, j'ai une belle pêche. Aujourd'hui, je suis content.
Je reviens par la voie de chemin de fer, tout du long je rencontre des pieds-de-veau tachetés et
visqueux pour attrapper les mouches qui y vont voir.
Elles ont qu'à pas y aller.

Il y a des raccourcis par les bois moussus qui longent le Cher et c'est selon : les sceaux de Salomon,
et les grandes berces. C'en sont des qui ne sentent pas. L'herbe pour les lapins à cueillir. Et mon
seau et l'attirail qui bringueballent à mon guidon. La consoude pour faire le purin des tomates. Dans
le creux des cressonnières, plus loin, les pervenches qui ne servent à rien qu'à faire joli et bleu. Les
anémones Sylvie elles, elles font blanc. Voilà, là c'est vraiment la fête du blanc. Les buis qui
m'écœurent à cause de leur odeur. Mais ça me plaît de les sentir, puisqu'ils sont là aussi pour servir
l'église. La ficaire jaune pas possible : qui soigne et qui tue.
J'en ai emmené des gens par là, dans le temps. À la nuit. Il ne fallait pas le dire.
Le notaire me l'avait demandé. Il ne fallait pas faire de bruit.
Il y avait même des enfants. Je me souviens de deux petites filles. Même, elles étaient jumelles.
Sceau de Salomon, grenouillet
La maison prend l'air. Elle est ouverte à l'ombre et au soleil, à travers les cils odorants des bouquets
de tanaisie. Toujours, pour rentrer, machinalement, je dis « Tétilà ! » pour prévenir ma mère.
Mais comme ma mère, elle n'y est plus, je peux entrer.
Chaque dimanche je remonte la grande horloge. 13 tours à gauche, 13 tours à droite. Je n'ai pas
besoin de monter sur le tabouret. Ma mère avant, oui. Ce sont les corvées qui me reviennent
maintenant. C'est dans la maison.
Moi, je préfère le jardin c'est plus mon domaine. Je soigne les poules. Je les enferme, je les déferme.
Je les enferme, par peur du renard, le malin, le filou.
Comme les chansons d'avant, « Petits bergers jolies bergères, innocents joueurs de pipo quand vos
moutons se désaltèrent à l'onde claire d'un ruisseau... » *. Je les sais encore.

Il n' y a plus besoin de ramasser les ordures que les gens mettent à leur porte. Maintenant il y a un
Syndicat des Communes qui fait ce que je faisais. Mais je l'ai assez fait. C'est pas plus mal. C'est
pas plus mal.
Moi, à vélo je ratissais la commune et les écarts avec la carriole. Le mardi et le jeudi ; même les
jours fériés qui ne me concernent pas. Voilà. C'était mon état de par la mairie. Parfois je gardais des
choses qui servaient plus à rien. J'avais l'autorisation du moment que ça traîne pas partout.
Je fais pousser des légumes. Cela me suffit. Même de ceux que je n'aime pas comme les haricots
verts que j'appelle « les calamités » . Il faut les faire pousser, les désherber, les cueillir, les équeuter,
les cuire avec leurs fils qui restent toujours quoiqu'on fasse et il faut encore se les expédier.
Parfois, je vide mon assiette dehors. Et même souvent. Ça ne se dit pas parce que ça ne se fait pas
de jeter du manger. Ça ne se fait pas.
J'ai des pommes et des poires selon l'année. J'ai des œufs que me donnent les poules. Il y a du foin
pour chaque museau. Et voilà, le tour est joué, ça fait la rue Michel.
Avec les autres ça se passe bien. Je ne les gêne pas. Je ne demande jamais rien.
Si je suis là à rêvasser, ils arrivent et ils parlent entre eux.
Parfois, ils ne voient pas que je suis là. Et moi j'entends ce qu'ils se disent.
Je comprends les mots mais je ne comprends pas toujours à quoi ils veulent arriver. Qu'est-ce que ça
peut me faire ? Je sais qui ils sont, les enfants de qui, quoi, où, comment.
Leurs histoires d'héritages, leurs mics-macs d'hommes et de femmes ! Je les sais ! Et puis ?
Je suis là. Ils sont là. On n'est pas du même monde. Voilà tout.
Il y a des choses dérangeantes mais je ne vais pas en parler. Ou alors plus tard.
C'est dimanche, habits du dimanche ! C'est lundi, habits du lundi !
Un peu à la fois tout ça c'est parti. Je n'ai pas non plus quatre-vingt mille pantalons à mettre. Mais je
le dis quand même en me levant de mon café après avoir regardé le temps qu'il fait par la fenêtre. Si
c'est écrevisses, je mets mes habits des écrevisses. Si c'est glaner, habits de glaner. Si c'est aller au
marché, habits du marché.
Ecrevisses, habits d'écrevisses. 3
Il y a bien les valises...
Les valises sont là-bas, rencoignées dans l'ombre de la cave. Il faut le savoir qu'elles sont là. Elles y
sont depuis un quart de siècle, plus même, elles y resteront bien encore un quart de siècle de plus.
Elles sont là. Inapprochables. On dirait des silhouettes tapies, dans des manteaux écossais sombre,
ou bruns ou en cuir avec une lanière qui les traverse. Des gens très patients qui se taisent.
Peut-être est-ce à cause de ce qu'il y a dans les valises. S'il y a encore quelque chose.
Ou alors de ce qui il y a eu dedans. Avant, du temps de la démarcation. Je ne le saurai jamais.
Parfois au ramassage, il y avait des choses mises là, à jeter que je n'emmenais pas à la décharge.
Elles pouvaient encore servir peut-être. Ou attendre.
La décharge est comme l'abattoir des bêtes qui devinent qu'il faut aller mourir. Et quand même c'est
pas parce que c'est des bêtes que ça leur fait rien. C'est pas parce que elles se laissent faire, en ne
protestant qu'avec leurs petits moyens que ça ne leur fait rien.
Ça c'est une chose que je comprends très bien. Très, très bien.
Les valises, je me souviens de les avoir ramassées devant le porche du notaire. Un matin et puis un
autre. Quand les Allemands étaient sur le pont. Et entre les moments où je les vois, les valises, et les
moments où je les revois par hasard, je les oublie et alors ça me cause une grande surprise de les
voir toujours là à attendre. Pourtant ça peut guère être autrement. C'est comme un attachement ou
un doute.
Là, c'est ma journée bain de soleil. J'aime l'odeur de la vase. Elle sèche et s'écaille sur mes jambes
constellées de lentilles d'eau. Je suis comme une statue.
Étincellent les flancs des poissons vifs qui virent brusquement, miroitent les œufs des grenouilles et
en serpentins se promènent ceux des crapauds. Gare, les dityques et leur bulle vaquent. Moi, je suis
la guerzillette qui se prélasse sur un nénuphar.
Il y a des choses qui n'ont pas d'explications, alors elles m'encombrent à rester là dans le vestibule
de mon cerveau, à gêner. À m'interroger. Comme des ruches démontées, avec leur trépied qui
prennent de la place et débordent sur le passage pour faire trébucher à tous moments, tout faire
tomber et se cogner. Il faut les contourner et on n'y voit rien.
Je ne sais pas quoi en faire de ces mots, de ces scènes-là mais elles se donnent la main quand même
et se liguent contre moi. Des images sans nom. Mais têtues. 
C'est comme un acharnement.
Ça m'exaspère, sans le vouloir, je crie d'un coup : « Ça m'encombre ! » et ils disent que je perds la
boule.
« ...dans les roseaux dans les fougères vous redoutez de voir le loup ravir un agneau tout à coup et
l'emporter dans sa tanière… mais il est de plus grands dangers auxquels vous n'avez pas songé...» *
C'est comme si on vous dit : « Donnez vos affaires . Vous pouvez me faire confiance. Je vous les
rendrai après. Quand tout cela sera fini.»
Peut-être que ces gens-là, ils auraient pas dû y croire.
Il y en a plein dans ma tête comme dans le couloir : les bottes et les kroumirs entassés à sécher dans
leur boue, le panier à champignons avec une grande page du journal enfoncée au fond et mon opinel
dessus, les cannes à pêche et les balances pour les écrevisses, des Nouvelle République, le sac
déchiré de croquettes pour chien qui s'est mal ouvert ; je m'en sers comme appât.
Ah je peux tout nommer, ce n'est pas vraiment rangé mais je retrouve toujours mes affaires.
Les musaraignes musardent. Et l'air vibre. Les fausses raiponces n'ont pas fini de faire du marché
noir avec les abeilles et les bourdons, et les faux bourdons avec les vraies raiponces. Ces grapilleurs
entrechoquent et percent les doigts en fleurs de Notre-Dame, elle a nom « digitale ». Elle joue des
castagnettes avec les apprentis-sorciers de la nature.

Et puis, un jour, les jumelles sont venues.
Les jumelles sont venues !
Les petites jumelles du temps passé, elles sont venues. Revenues.
Elles attendent victorieusement des enfants dans leur ventre. Elles resplendissent !
Elles vivent dans les belles choses de la vie. Comme quoi, si on veut.
Comme moi, si on veut.
Elles m'ont dit « Bonjour Barnabas ! »
Et c'était comme si c'était un beau nom, et un soulagement .
Parce qu'elles l'ont dit en me regardant en plein dans les yeux et chacune avec un sourire sans aucun
doute. Même, au contraire, avec un « merci » grave et joyeux.
C'était comme si elles étaient à elles toutes seules tout un bouquet de fleurs multicouleurs qui faisait
s'ouvrir le ciel en grand et s'évanouir les questions qui n'ont pas de réponses!
Pour moi tout seul. Pour moi, Barnabas.
Adieu les valises !
Dans les champs et même près de la route nationale, sur les talus, partout, il y a les primevères.
Jolies ! Mais jolies !
Elles se tiennent toujours toutes droites. Et en plus elles sentent bon !
Les jumelles, elles ont des noms de fleurs : Louise et Marguerite !
Primevère élevée, Coucou des bois
*Jean Roger Caussimon chante « La Complainte de Bouvier », sur la musique de Philippe Sarde.
https://www.dailymotion.com/video/x54i0o
6 les grandes berces. C'en sont des qui ne sentent pas. L'herbe pour les lapins à cueillir. Et mon

seau et l'attirail qui bringueballent à mon guidon. La consoude pour faire le purin des tomates. Dans

le creux des cressonnières, plus loin, les pervenches qui ne servent à rien qu'à faire joli et bleu. Les

anémones Sylvie elles, elles font blanc. Voilà, là c'est vraiment la fête du blanc. Les buis qui

m'écœurent à cause de leur odeur. Mais ça me plaît de les sentir, puisqu'ils sont là aussi pour servir

l'église. La ficaire jaune pas possible : qui soigne et qui tue.

J'en ai emmené des gens par là, dans le temps. À la nuit. Il ne fallait pas le dire.

Le notaire me l'avait demandé. Il ne fallait pas faire de bruit.

Il y avait même des enfants. Je me souviens de deux petites filles. Même, elles étaient jumelles.

Sceau de Salomon, grenouillet

La maison prend l'air. Elle est ouverte à l'ombre et au soleil, à travers les cils odorants des bouquets

de tanaisie. Toujours, pour rentrer, machinalement, je dis « Tétilà ! » pour prévenir ma mère.

Mais comme ma mère, elle n'y est plus, je peux entrer.

Chaque dimanche je remonte la grande horloge. 13 tours à gauche, 13 tours à droite. Je n'ai pas

besoin de monter sur le tabouret. Ma mère avant, oui. Ce sont les corvées qui me reviennent

maintenant. C'est dans la maison.

Moi, je préfère le jardin c'est plus mon domaine. Je soigne les poules. Je les enferme, je les déferme.

Je les enferme, par peur du renard, le malin, le filou.

Comme les chansons d'avant, « Petits bergers jolies bergères, innocents joueurs de pipo quand vos

moutons se désaltèrent à l'onde claire d'un ruisseau... » *. Je les sais encore.

2Il n' y a plus besoin de ramasser les ordures que les gens mettent à leur porte. Maintenant il y a un

Syndicat des Communes qui fait ce que je faisais. Mais je l'ai assez fait. C'est pas plus mal. C'est

pas plus mal.

Moi, à vélo je ratissais la commune et les écarts avec la carriole. Le mardi et le jeudi ; même les

jours fériés qui ne me concernent pas. Voilà. C'était mon état de par la mairie. Parfois je gardais des

choses qui servaient plus à rien. J'avais l'autorisation du moment que ça traîne pas partout.

Je fais pousser des légumes. Cela me suffit. Même de ceux que je n'aime pas comme les haricots

verts que j'appelle « les calamités » . Il faut les faire pousser, les désherber, les cueillir, les équeuter,

les cuire avec leurs fils qui restent toujours quoiqu'on fasse et il faut encore se les expédier.

Parfois, je vide mon assiette dehors. Et même souvent. Ça ne se dit pas parce que ça ne se fait pas

de jeter du manger. Ça ne se fait pas.

J'ai des pommes et des poires selon l'année. J'ai des œufs que me donnent les poules. Il y a du foin

pour chaque museau. Et voilà, le tour est joué, ça fait la rue Michel.

Avec les autres ça se passe bien. Je ne les gêne pas. Je ne demande jamais rien.

Si je suis là à rêvasser, ils arrivent et ils parlent entre eux.

Parfois, ils ne voient pas que je suis là. Et moi j'entends ce qu'ils se disent.

Je comprends les mots mais je ne comprends pas toujours à quoi ils veulent arriver. Qu'est-ce que ça

peut me faire ? Je sais qui ils sont, les enfants de qui, quoi, où, comment.

Leurs histoires d'héritages, leurs mics-macs d'hommes et de femmes ! Je les sais ! Et puis ?

Je suis là. Ils sont là. On n'est pas du même monde. Voilà tout.

Il y a des choses dérangeantes mais je ne vais pas en parler. Ou alors plus tard.

C'est dimanche, habits du dimanche ! C'est lundi, habits du lundi !

Un peu à la fois tout ça c'est parti. Je n'ai pas non plus quatre-vingt mille pantalons à mettre. Mais je

le dis quand même en me levant de mon café après avoir regardé le temps qu'il fait par la fenêtre. Si

c'est écrevisses, je mets mes habits des écrevisses. Si c'est glaner, habits de glaner. Si c'est aller au

marché, habits du marché.

Ecrevisses, habits d'écrevisses. 3Il y a bien les valises...

Les valises sont là-bas, rencoignées dans l'ombre de la cave. Il faut le savoir qu'elles sont là. Elles y

sont depuis un quart de siècle, plus même, elles y resteront bien encore un quart de siècle de plus.

Elles sont là. Inapprochables. On dirait des silhouettes tapies, dans des manteaux écossais sombre,

ou bruns ou en cuir avec une lanière qui les traverse. Des gens très patients qui se taisent.

Peut-être est-ce à cause de ce qu'il y a dans les valises. S'il y a encore quelque chose.

Ou alors de ce qui il y a eu dedans. Avant, du temps de la démarcation. Je ne le saurai jamais.

Parfois au ramassage, il y avait des choses mises là, à jeter que je n'emmenais pas à la décharge.

Elles pouvaient encore servir peut-être. Ou attendre.

La décharge est comme l'abattoir des bêtes qui devinent qu'il faut aller mourir. Et quand même c'est

pas parce que c'est des bêtes que ça leur fait rien. C'est pas parce que elles se laissent faire, en ne

protestant qu'avec leurs petits moyens que ça ne leur fait rien.

Ça c'est une chose que je comprends très bien. Très, très bien.

Les valises, je me souviens de les avoir ramassées devant le porche du notaire. Un matin et puis un

autre. Quand les Allemands étaient sur le pont. Et entre les moments où je les vois, les valises, et les

moments où je les revois par hasard, je les oublie et alors ça me cause une grande surprise de les

voir toujours là à attendre. Pourtant ça peut guère être autrement. C'est comme un attachement ou

un doute.

Là, c'est ma journée bain de soleil. J'aime l'odeur de la vase. Elle sèche et s'écaille sur mes jambes

constellées de lentilles d'eau. Je suis comme une statue.

Étincellent les flancs des poissons vifs qui virent brusquement, miroitent les œufs des grenouilles et

en serpentins se promènent ceux des crapauds. Gare, les dityques et leur bulle vaquent. Moi, je suis

la guerzillette qui se prélasse sur un nénuphar.

Il y a des choses qui n'ont pas d'explications, alors elles m'encombrent à rester là dans le vestibule

de mon cerveau, à gêner. À m'interroger. Comme des ruches démontées, avec leur trépied qui

prennent de la place et débordent sur le passage pour faire trébucher à tous moments, tout faire

tomber et se cogner. Il faut les contourner et on n'y voit rien.

Je ne sais pas quoi en faire de ces mots, de ces scènes-là mais elles se donnent la main quand même

et se liguent contre moi. Des images sans nom. Mais têtues. 4C'est comme un acharnement.

Ça m'exaspère, sans le vouloir, je crie d'un coup : « Ça m'encombre ! » et ils disent que je perds la

boule.

« ...dans les roseaux dans les fougères vous redoutez de voir le loup ravir un agneau tout à coup et

l'emporter dans sa tanière… mais il est de plus grands dangers auxquels vous n'avez pas songé...» *

C'est comme si on vous dit : « Donnez vos affaires . Vous pouvez me faire confiance. Je vous les

rendrai après. Quand tout cela sera fini.»

Peut-être que ces gens-là, ils auraient pas dû y croire.

Il y en a plein dans ma tête comme dans le couloir : les bottes et les kroumirs entassés à sécher dans

leur boue, le panier à champignons avec une grande page du journal enfoncée au fond et mon opinel

dessus, les cannes à pêche et les balances pour les écrevisses, des Nouvelle République, le sac

déchiré de croquettes pour chien qui s'est mal ouvert ; je m'en sers comme appât.

Ah je peux tout nommer, ce n'est pas vraiment rangé mais je retrouve toujours mes affaires.

Les musaraignes musardent. Et l'air vibre. Les fausses raiponces n'ont pas fini de faire du marché

noir avec les abeilles et les bourdons, et les faux bourdons avec les vraies raiponces. Ces grapilleurs

entrechoquent et percent les doigts en fleurs de Notre-Dame, elle a nom « digitale ». Elle joue des

castagnettes avec les apprentis-sorciers de la nature.

Digitalis purpurea, la Gantière, les Gants de Notre-Dame

5Et puis, un jour, les jumelles sont venues.

Les jumelles sont venues !

Les petites jumelles du temps passé, elles sont venues. Revenues.

Elles attendent victorieusement des enfants dans leur ventre. Elles resplendissent !

Elles vivent dans les belles choses de la vie. Comme quoi, si on veut.

Comme moi, si on veut.

Elles m'ont dit « Bonjour Barnabas ! »

Et c'était comme si c'était un beau nom, et un soulagement .

Parce qu'elles l'ont dit en me regardant en plein dans les yeux et chacune avec un sourire sans aucun

doute. Même, au contraire, avec un « merci » grave et joyeux.

C'était comme si elles étaient à elles toutes seules tout un bouquet de fleurs multicouleurs qui faisait

s'ouvrir le ciel en grand et s'évanouir les questions qui n'ont pas de réponses!

Pour moi tout seul. Pour moi, Barnabas.

Adieu les valises !

Dans les champs et même près de la route nationale, sur les talus, partout, il y a les primevères.

Jolies ! Mais jolies !

Elles se tiennent toujours toutes droites. Et en plus elles sentent bon !

Les jumelles, elles ont des noms de fleurs : Louise et Marguerite !

 

 

*Jean Roger Caussimon chante « La Complainte de Bouvier », sur la musique de Philippe Sarde.

https://www.dailymotion.com/video/x54i0o

 

 

Vendôme !Vendôme !

 

Un carnet, calé au fond du tiroir.

« Jeudi. À toi, mon Journal, que je ferme à clé et que je cache, je vais te raconter ce

que je fais ; ma vie.

J'ai un héros ! C'est mon grand frère. Il sait plein de choses extraordinaires et il a

toujours raison. Pour rire, il fait mine de me faire des brûlures indiennes. Il m'en a fait

le début d'une pour de vrai. Ça fait quand même un peu mal. Il fait semblant de me

courir après pour me pincer. Mais je me sauve devant lui. La maison de poupées que

j'ai reçue à Noël, c'est lui qui me l'a fabriquée !

Il nous fait rire. Tout le monde l'admire.

Il me pose sans cesse des questions pièges auxquelles bien sûr je ne sais pas répondre.

Je gagne du temps en le faisant répéter. C'est inutile, il répète fort, il surarticule, c'est

tout ce que j'obtiens.

Il dit par exemple : « Que s'est-il passé le 31 juin 1903 ? »

Il a l'œil qui frise déjà de contentement.

« Réfléchis ! »

Moi, je ne sais pas du tout. Je n'ai même aucune idée de quand c'était en 1903.

Je ne me pose même pas la question. De toute façon, comment je saurais ? Ça ne

m'évoque rien. Il dit « Youyou, il y a quelqu'un chez toi ? » C'est pour rire.

Je tente de camoufler mon ignorance et de gagner du temps en laissant croire que je

n'ai pas entendu. Je m'entends répéter : « Quoi ? Comment ? ».

Je suis contente quand il donne la solution, cela signifie la fin de ce jeu, c'est une

bonne nouvelle car je ne sais jamais quoi dire. Le temps qu'il rie et ma mère est

passée à autre chose.

Comme je vais aller à l'école, forcément, les choses vont changer pour moi. J'ai

l'impression que c'est une autre qui va aller à l'école ; quelqu'un d'autre que moi, cette

sorte de sœur qui prend ma place, plate et sans surprise, à moitié sourde, maigre au

point qu'il m'appelle « Paquet d'os ».

Je suis enthousiaste. J'ai une trousse et des crayons, sur lesquels mes initiales sont

collées ; il faut apporter des étiquettes avec mon nom écrit dessus. Ma tenue d'école

est marquée aussi, et ma serviette de table pour la cantine, car je suis inscrite à la

cantine.

Demain, je vais à l'école.

*

Mardi. Depuis un mois, je vais à l'école.

Je suis assise à côté d'une fille qui a une trousse presque comme la mienne. Ce sera

sûrement mon amie. Tout va bien même si je suis un peu lente, avec mes « Quoi ? »

et mes « Comment ? ».

Je sais mes leçons ; le plus souvent, je sais répondre aux questions des leçons. Je sais

toujours mes récitations que je décore de frises de papillons et de coccinelles.

Mais on ne me fait pas réciter.

*

Jeudi. La maîtresse de récréation a dit que j'avais l'esprit de l'escalier. À midi,

quelques unes des grandes au réfectoire m'ont appelée «Mademoiselle-l'esprit-de-

l'escalier » . Une sœur qui passait là, l'a entendu, et d'un brusque mouvement et d'un

silence qui fait taire, l'a interdit.

Cette sœur s'appelle Sœur Marie Rancida. C'est elle qui est en charge des plus jeunes

comme moi. Elle est très belle.

Comment elle est belle ? Je ne peux même pas le dire. Ni l'écrire.

Avec son voile, son visage irradie de beauté. (J'aime ce verbe : « irradier » ; comme le

ciel de Pentecôte qui irradie les nuages de soleil.) De hautes pommettes, un visage

comme lisse celui d' une statue de pierre.

Comme la pierre, elle est dure ; intransigeante, elle va vite au plus rapide. Quand on la

voit, on aimerait ne pas la quitter des yeux. Mais on n'ose pas la fixer. On ne peut pas

soutenir son regard quand ses yeux, bleus d'hiver, saisissent les nôtres... elle est

impressionnante. Chacune la redoute, même les autres adultes on dirait, et elle est

souvent toute seule.

J'ai essayé de la dessiner. C'est difficile. En tous cas, on reconnaissait très bien le bleu

clair de son voile .

*

Mon journal, t'ai-je dit comment elle est ?

Oui ; mais je veux le dire encore.

On n'a pas entendu son pas, qu'elle est là. Personne ne parle ni ne bouge.

On dit qu'elle vient d'une famille noble ; qu'elle en a été chassée et déshéritée pour

une histoire d'amour, que c'était d'une grande injustice. On dit que c'est ce qui explique

cette sorte de colère, ou cette détermination qui l'anime. Cependant, on ne sait rien ;

on répète toujours les mêmes choses. Si on l'évoque, on la sent là, comme si elle était

là, comme si elle pouvait nous entendre. Alors vite, on se tait.

Jamais elle ne sourit. Jamais ses yeux ne s'adoucissent. Elle est impénétrable.

On ne remue pas un doigt, pas un œil, pas même un orteil qui ne se verrait pourtant

pas, car, alors qu'elle ne hausse jamais la voix, elle est très sévère.

Au moment d'interroger, lentement, en pesant sur chacune de nos nuques le pour et le

contre, elle survole des yeux notre assemblée ; nous retenons notre souffle.

Il y a toujours celles qui veulent être interrogées, j'ai nommé les deux pestes (je les

appelle intérieurement « les deux Pestes du Purgatoire ») car elles se mettent toujours

en avant, elles savent toujours leurs leçons sur le bout des doigts. Mais elles ne

manifestent pas leur impatience. Elles trépignent seulement un peu. Elles seraient

grondées et justement pas interrogées, ce qui nous contrarierait toutes. Ça ne se fait

pas de quémander. Même poliment.

On ne demande pas.

On baisse les yeux.

La sœur marque un léger arrêt à ma hauteur, je le sens. Je retiens mon souffle ; elle

poursuit son balayage méthodique et s'arrête sur une autre. C'est la Providence.

Pourtant, je sais ma leçon.

Je ne dépasse pas dans mes lignes d'écritures. Dans la marge, en rouge et en écriture

penchée, « Travail soigné » le dit et me ravit. Je me lis et me relis l'observation

comme le plus beau compliment que je puisse avoir, qui en dit encore tellement plus,

et qui m'enfle de confiance.

Je ne dépasse pas de mon corps non plus. Dans la moiteur de l'air saturé, je me fonds

autant que je peux bercée par la cadence de la grosse pluie qui frappe sur les vitres,

dans le brouhaha assourdi des pieds sur les parquets, de litanies mâchonnées faites de

conjugaisons, de racontars, de plaintes pour des demi-injustices ratiocinées, de

ripostes qu'on aurait pu faire et de rimes bleues de poèmes qui parlent de vergers et

d'ânes si doux.

Et dans ces plages de silence où je me rends, je me perds, ou plutôt je me trouve.

Ce sont mes îles où je peux penser à ce que je veux. Plus précisément, je crois que je

ne pense à rien du tout.

Je sais faire ça : ne pas attirer l'attention. Laisser les choses passer, ne pas les retenir,

me laisser traverser comme par l'air des couloirs ouverts à tous vents pour le ménage

de printemps, quand presque tous les élèves sont partis.

*

Mercredi. Mon cher Journal : aujourd'hui, elle m'a retenue avant la récréation.

« Élodie, restez. » Je te prie de croire que je n'en menais pas large.

La dernière élève traîne à sortir. Elle aimerait bien savoir de quoi il s'agit ; entendre le

début de la remontrance. Pour la colporter aux autres et plaindre sa camarade, pour

aussi, sans le dire, se réjouir.

La sœur relève mon menton :« Regardez-moi en face. Regardez qui vous parle.

Regardez-les tous bien en face. Toujours.»

Elle s'immobilise face à moi. Dans les flots de sa robe qui tourne, avec vivacité elle se

détourne et revient.

Elle se campe de nouveau de toute sa hauteur :

« Ça ne va pas. Ne vous laissez pas diluer dans l'air. Élodie, reprenez-vous.

Au lieu de récréation, vous écrirez toutes les réponses que vous devez faire. Ensuite,

vous saurez les dire, sans aucune hésitation ni erreur, tout d'un trait. Ce que vous

devez dire à ceux qui se moquent, quand on vous persécute ; je veux dix phrases à

leur flanquer à la figure... Ils en méritent plus.

Allez ! Trouvez-en des bien courtes et des bien senties, simples et fluides pour que

vous sachiez les dire sans la moindre hésitation et à chaque fois qu' il le faut. Prenez

cette bouteille d'encre rouge. Vous écrirez vos phrases à l'encre rouge. Pourquoi ?

- …

- Parce que c'est le signe de l'autorité.

Ne comptez pas sur moi pour encourager votre faiblesse, Élodie. Je ne vous passerai

rien. Vous devez vous reprendre.

Dites « oui » et regardez-moi bien en face.»

J'ai dit « oui ».

Je ne sais pas quoi penser. À la fin de la retenue, en sortant, j'ai déposé ma feuille sur

son bureau ; je n' avais qu'une phrase ; en haut de la page, en lettres capitales, j'avais

écrit : « Ça suffit maintenant ! »

Elle a biffé le point d'exclamation, « Un point. Un point tout seul. Qui se suffit à lui-

même, sans peur. Sans doute. Avec autorité. » Elle m'a rendu la feuille, « C'est un bon

commencement. Il en faut d'autres. Il faut en trouver au moins une qui soit sûre, qui

vous aille comme un gant.» Je cherche des phrases. C'est difficile.

*

Mardi. Aujourd'hui elle m'a interrogée.

Tu lis bien, Journal : aujourd'hui elle m'a interrogée.

Debout à côté de mon pupitre, je commence :

« Mes amis que reste-t-il à ce dauphin si gentil,... »

et voilà que mes mots sont comme les chevaux du dauphin, ils refusent l'obstacle, se

décident soudain tous en même temps et ne le franchissent pas. Mes camarades

mettent leur main en bâillon devant leur bouche et rentrent leur tête dans leurs épaules

pour retenir leurs rires. Sœur Rancida n'a qu'à détacher une seconde, ses yeux de moi,

et les porter sur les autres élèves, sans un mot.

« Élodie, reprenez. »

Elle attend. Elle me tient du bout de son regard bleu auquel je suis accrochée.

Elle attend.

Je ne reconnais pas l'air du carillon que j'entonne ; les mots sortent de ma bouche

comme paradent les soldats de mon frère, avec un ou deux bancals qui s'obstinent à

tomber et qu'on finit par laisser par terre :

« Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry, Vendôme ! Vendôme ! »

- Encore une fois, le tout. Et mettez le ton. Croyez-y. N'oubliez pas qu'il s'agissait de

manifester sa compassion au dauphin, le futur roi Charles VII qui n'avait plus rien.

Il s'agit de tenir tête à l'envahisseur anglais et arrogant qui était tout proche. »

J'ai compris. Alors je scande fort (il me semble que c'est beaucoup trop fort, mais je

continue quand même) et je détache bien les syllabes :

« Mes amis que reste-t-il à ce dauphin si gentil,

Orléans, Beaugency, Notre-Dame de Cléry,

Vendôme ! Vendôme ! »

- Maintenant une deuxième fois. »

Je suis devenue funambule sur le câble vibrant de ses yeux aux miens, de sa volonté à

la mienne. Avec cet équilibre dans l'espace, bras écartés, je sens le temps se déployer

devant moi. J'entends mes mots solennels comme sur un tapis rouge, oser et prendre

le temps d'y poser le pied, de s'y tenir debout et d'y éployer leurs syllabes, l'une après

l'autre. Pour finir, j'ai l'impression d'avoir crié « Vendôme ! Vendôme ! » mais rien ne

s'est passé d'autre que la fin de la chanson, et je me suis assise à nouveau.

J'ai trouvé quelques phrases courtes, expéditives, un peu vives. Je les ai écrites en

rouge et en majuscules. Pour les grands jours, une ou deux « vertes et piquantes »

(c'est ce qu'elle a dit : « vertes et piquantes ! ») Certaines carrément familières. Il y en

a que je ne pourrai jamais dire.

Devant la glace, je m'entraîne à en dire deux sans aucun accroc. Pour qu'elles m'aillent

comme un gant. Pour les dire vite, sans y penser. Comme si de rien n'était. À forte

voix. Et calmement.

Alors, maintenant, je saurai. Je sais que, en serrant mes poings dans mes poches, je

peux prendre le temps de dire ma phrase totem et salvatrice. Ça va, je le sais, j'ai tout

mon temps."

***

Ce sont les derniers mots de ce carnet à peine commencé.

Bien plus tard, lors d'un repas, je me suis souvenue de cette question de mon frère. Sur

la face interne collée de l'étiquette d'une bouteille d'eau minérale, à travers l'eau de la

bouteille, on pouvait lire des informations sur l'eau en question et il y avait la date.

« La source de l'ancienne fontaine Sainte Catherine est la plus célèbre des nombreuses

sources d’eau minérale. Inaugurée le 31 juin 1903, elle coule toute l'année à une

température constante de 11,6°C. Analysée dès 1807, cette eau est préconisée en cure

dans le traitement des maladies des reins et connaît un succès croissant comme eau de

table à partir des années 1860. ... »

*

Le carnet s'ouvre tout seul sur les mots écrits en rouge.

Il me semble encore ressentir l'attente de la classe attentive, y entendre cette simple

mélodie retentir en canon, par ma voix, pourtant seule ; à moins qu'il ne s'agisse d'une

résurgence de l'émotion de ce jour-là.

Je referme le petit cahier, allié d'un autre âge, clandestin et précieux, et je le replace,

calé dans le silence du tiroir vidé.

 

Mes amis, que reste-t-il ?

À ce Dauphin si gentil ?

Orléans, Beaugency,

Notre-Dame de Cléry,

Vendôme, Vendôme !

Les ennemis ont tout pris

Ne lui laissant par mépris

Qu'Orléans, Beaugency,

Notre-Dame de Cléry,

Vendôme, Vendôme !

 

Arielle Pasteau

Mars 2022