ANITA GUILLEMIN

         Un aller simple pour le monde

 

 

 

         La vie de Clara commence à Prague en 2018. Elle a 18 ans.

 

    

  Elle arrive le 1er octobre pour un service civique européen. Elle se sent accueillie dans cette association caritative. On l’a chargée de l’accueil des enfants avec qui elle communique dans un tchèque hésitant qui s’améliore de jour en jour. Sa mission est devenue vocation. La jeune femme les accompagne pour les démarches administratives, les inscrit à l’école, participe aux cours d’apprentissage de la langue. Ces enfants avides de connaissances, délivrés d’eux-mêmes, eux que la rue a malmenés, sont les siens.

   Prague l’a envoûtée, séduite. La place de la vieille ville est lumineuse, bruyante, agitée. A tous les coins de rue, des musiciens tentent de s’accorder, le classique se mêle au folklore. Les cordes vibrent fort pour couvrir le son des peaux tendues, battues des tambours. Dans ce tintamarre joyeux, la cloche de pierre reste silencieuse accrochée à cette belle maison baroque. Au milieu de cette cacophonie, Clara s’immobilise face à la magistrale horloge astronomique. Un véritable concentré de symboles. Les 12 apôtres défilent, fidèles aux heures qui s’écoulent. La lune fait un clin d’oeil au soleil, narguant la terre. Le turc envahisseur supposé (jamais démontré) affronte l’avare et le vaniteux tandis que la mort menace l’humain fragile. Les mois s’égrainent, les signes du zodiaque s’agitent…elle reste figée, le temps cadencé n’a pas de prise sur son présent puisqu’elle est bien là, à sa place.

   Quand Clara a besoin de repos, elle flâne, nonchalante dans cette petite rue pavée, la ruelle d’or. Les maisons y sont colorées, apaisées. Ce qu’elle préfère c’est la maison bleue au 22, celle de Kafka. L’ocre, l’orange, le rouge des maisonnettes voisines mettent en relief son charme intemporel d’un indigo délavé. Les jours vides où elle oublie les enfants de l’association, elle pousse sa déambulation jusqu’au pont Charles, s’accoude au parapet, se penche entre deux statues baroques, sur la Vltava, toujours fougueuse. L’animation y est constante, variée. Elle aime ce vieil homme coiffé d’un chapeau à plumes qui enfonce désespérément les touches poussives de son accordéon éventré…A quelques pas, les jambes de ce freluquet, grimées en personnage, les genoux devenus têtes étonnées, les jambes, buste squelettique et les pieds chaussons de satin la fascinent. Tout un scénario se dessine, ces mouvements de jambes sont ballets de rats d’opéra ou marionnettes en colère ; l’illusion est parfaite. Pour elle l’habituée, le jeune homme grêle tourne sur lui-même, ses membres inférieurs sont comme des derviches perdus. Ils se sourient, se reconnaissent et dans son tchèque hésitant, elle lui souhaite « bonne chance », il lui répond immanquablement « Vitej, cizince ! »

   Forte et épanouie, elle n’a pas résisté à l’attirance qu’elle a pour Lukas, ce jeune étudiant en droit qui l’aide à démêler les imbroglios législatifs qui la piègent régulièrement. Elle aime ce jeune homme à peine sorti de l’adolescence qui le maintient encore dans des rêves d’un monde meilleur. Son optimisme est contagieux, c’est même de l’enthousiasme que la vie d’adulte n’a pas encore entamé. Il est rempli d’une fougue naïve avec des projets à foison. Une vraie confiance en la vie, tout est possible ! Améliorer le monde n’est qu’une question de volonté. Ce vent de belles pensées donne à Clara un souffle nouveau, elle que la vie a asséchée. Lukas est longiligne, frêle presque fragile, un corps à peine construit dont elle aime la souplesse. Avec ses muscles finement dessinés, fuselés, sa peau lisse et translucide , il affiche une jeunesse fraîche. Mais ses convictions lui donnent une solidité que son corps lui refuse.

 

 

 

         Le 2 juillet 2019

 

 

  Ils se sont mariés sur un coup de tête comme on partage son sang d’un coup de canif. Promesse d’enfants « A la vie, à la mort ! »

 

Ils se sont racontés.           

Lukas  - «  Je suis sans histoire particulière. Ma famille est aimante. Mon père Vaclav est distrait, joueur. J’ai passé mon enfance à jouer avec lui à des jeux qu’il inventait ! Des chasses aux trésors dans la ville, je retrouvais une chaussette accrochée à un lampadaire, une peluche sur un banc public, un paquet de bonbons dans les parterres fleuris d’un parc … ou je devais imaginer des suites aux histoires qu’il me racontait en inventant des mots ! »

Clara - « Quelle chance ! Ma mère Sabine m’ignorait. Jouer était une perte de temps. Elle était dure, une scientifique à l’esprit organisé. Sa vie est la physique, rien d’autre. Les états de la matière, fusion, sublimation…l’intéressent plus que la psychologie de sa fille. J’étais un accident de parcours qu’elle gérait à distance entre nourrices et pensionnats. D’ailleurs j’étais le fruit pourri d’une aventure sans lendemain, elle s’était laissé duper – comme elle le dit encore – par un jeune togolais , employé comme elle à la mine d’uranium à Arlit au Niger. Elle avait du être rapatriée à la suite d’un incident mettant en risque sa santé. Pendant son séjour à l’hôpital du Val- de-Grace, elle a découvert sa grossesse, désemparée. Trop tard pour avorter . Ca commençait mal pour moi ! »

Lukas se sent mal à l’aise, les propos de Clara lui renvoient son image d’enfant lisse. Il en éprouve une sorte de culpabilité, mais il ne peut refaire l’enfance de Clara. Il retient les larmes qui alourdissent ses paupières.

Lukas - « Ma mère, à l’opposé de la tienne, était aimante, présente presque autoritaire voire possessive. Elle envahissait les moments que je partageais avec mes amis, toujours à surveiller mes faits et gestes, mais elle le faisait par amour. Et d’ailleurs, elle a encore cette tendance ! »

Clara observe Lukas. Il tente de contrôler un tic nerveux qui agite sa lèvre supérieure.

- « Seuls mes grands-parents me témoignaient un peu d’affection. Le pire avec Sabine, ça a été son retour du Niger. En 2010, elle a à nouveau été rappelée par Areva pour une mission à Arlit et a été enlevée par Al QaÏda. Libérée 5 mois plus tard, elle est rentrée, exténuée. J’imaginais que cette épreuve allait nous rapprocher. Quelle illusion ! »

  Ces souvenirs noircissent les yeux de Clara, un étrange voile l’éloigne soudain de Lukas, elle n’est plus accessible, sa parole ne peut plus être partagée. Quand sa mère est rentrée, Clara avait 10 ans. A l’internat Blanche de Castille, on ne lui avait rien caché de la situation de Sabine. Une enfant de 10 ans devait « affronter la réalité et elle en sortirait plus forte !», telle était la doctrine. Pour dissimuler son inquiétude, Clara s’était raconté une belle histoire ; sa maman était dure parce qu’elle était forte, c’était une grande héroïne qui combattrait les méchants et reviendrait fière et heureuse. Quand Sabine est sortie de la clinique où elle avait subi, avec impatience, un check-up, la petite fille avait voulu lui dire qu’elle l’aimait, que sa maman était invincible comme Lara Croft. Sabine, insensible, endurcie avait réagi violemment : elle était une scientifique que des terroristes avaient enlevée...pas un personnage de fiction. Enfant dans sa douleur, Clara décrocha de tant d’espoir, la chute fut violente, infernale. Elle voulut mourir, elle s’isola, maigrit, fuit la présence de sa mère qui respire enfin, loin de cette petite fille si exténuante.

Les années défilèrent, sombres, perdues. Les internats, les

institutions ...s’enchaînèrent, s’éloignèrent méthodiquement de Paris où habite Sabine.

Lukas comprend que les pensées noires de Clara les séparent.

L’échange s’effiloche, leurs différences se creusent. La naïveté de Lukas, son enfance ouatée ne l’ont pas préparé à accueillir la douleur de Clara. Sa vie heureuse est devenue subitement un fardeau, une culpabilité. Ses épaules s’affaissent, un lourd silence s’installe...

Pour le rompre, Lukas reprend timidement, comme pour insuffler une part de bonheur à la jeune fille.

- « Contrairement à toi, il accroche les mains de Clara, j’ai grandi dans le confort. Les retrouvailles au bord de l’Elbe dans un petit village de Bohême  avec ma famille rythmaient mes vacances. Ma scolarité  a été linéaire. Bon élève docile ! » Léger rictus sur son visage… comme s’il voulait s’excuser du bonheur vécu.

Il enchaîne.

- « Je n’ai pas à me plaindre » et son visage enfantin s’éclaire d’un sourire lumineux, presque naïf.

  Les années lycée avaient été un peu chahutées, ses amis lui avaient fait découvrir le hard rock dans des salles alternatives et la musique tzigane que sa famille rejetait, attachée à Mozart ou à Antonin Dvorak. C’était la seule entorse qu’il avait fait à l’éducation familiale. Lukas ne s’oppose pas, les conflits lui coûtent plus que la défense de ses positions. Il suit le courant pour le plaisir de tous… même si régulièrement une remontée acide de docilité lui brûle l’estomac. Il pense s’en accommoder et ne s’en ouvre pas à Clara. Son tourment est intérieur et n’affleurera pas. Il sourit comme une excuse.

Clara reprend.

- « J’ ai multiplié les bêtises pour attirer l’attention de ma mère. Toute une panoplie d’appels déguisés : absences, rebellions, fuites, fugues et même je m’en était prise à moi-même, écorchant ma peau jusqu’à me scarifier. » Lukas lutte contre la boule d’angoisse qui monte en lui et qu’il veut maîtriser. Pour une fois, il doit être à la hauteur, être le réceptacle des paroles déversées par sa jeune femme, il veut absorber cette noirceur pour rendre à Clara sa lumière.

Clara enchaîne.

- «  Les réponses étaient cinglantes : brimades, punitions, interdictions que Sabine régentait à distance. Notre seul lien était ces combats alimentés par cette rage qui me brûlait et cette incapacité à l’amour de la part de ma mère. Le temps obstiné œuvrait sournoisement. »

   A la fin de son service civique, mariée, elle reste à Prague. Lukas a fini ses études, il est notaire dans la droite lignée familiale. Il a troqué tee-shirts détendus, baskets souples contre chemises blanches et souliers cirés. Il a abandonné son insouciance dans des dossiers d’héritage, de succession. Sa  famille est fière, Clara suit le mouvement tel un bois flotté chahuté par les eaux d’un fleuve vers la mer. Elle ne décide plus réellement, elle est dans un océan de bienséance. Imperceptiblement. Ses engagements, sa volonté se sont dilués dans une eau épaisse et trouble. Sa détermination s’est noyée…

Clara se résigne sans s’en rendre compte. Elle a endossé l’uniforme de femme de notaire. Sa chevelure épaisse et folle est domptée, lissée, assagie dans une coupe stricte au carré… Ses pantalons aux couleurs du monde, comme elle aimait dire, se sont ternis, attristés. Elle les a échangés, sur les conseils de sa belle-mère, contre des pantalons bleu-noir au pli marqué comme l’emprise rigide de la vieille.  Sa taille de guêpe a disparu sous des bourrelets (merci le bœuf en sauce, les boulettes de pain et la bière noire!) que Lukas trouve charmants. Les repas de représentation se succèdent, elle accompagne Lukas docilement et oublie sa solitude dans les sauces grasses si réconfortantes. Au début, elle s’est dit que tout cela était sans importance...L’essentiel est sa vie avec Lukas, mais le superficiel de l’image qu’on impose laconiquement dégage à coups de mains puis à coups de pieds l’essence vitale. Elle se vide de sa substance. Face à elle, Lukas n’est plus qu’une image floue. Son sourire espiègle qui la faisait craquer ressemble maintenant à une grimace inquisitrice.

Peu à peu, elle fuit cet univers. Vide, elle s’égare. Elle écume les salles de cinéma avec une amie puis les bars, seule. Elle rentre au milieu de la nuit, ivre, agressive et provocante. Elle se brûle pour consumer un amour jusqu’à la cendre. Clara veut se détruire et entraîner Lukas dans sa chute. Son estime d’elle-même a explosé en mille éclats, elle se vautre dans des lits d’hôtels sordides avec des hommes répugnants et dédaigneux. Elle n’a d’autre volonté que d’en avoir aucune...Se laisser déliter pour ne plus se mériter. La fragilité de Lukas est réapparue. Homme solide il n’est pas devenu, bridé par la férule de sa mère .

   Un soir triste, il avale goulûment tous les cachets enfermés dans la boite à pharmacie, sombrant dans un comas profond. Elle ignore l’état de son mari tant elle est loin de lui. Et puis, il survit, dévasté. Elle vit, enragée. La fuite…

 

 

       

         Le 3 août 2020

 

 

 

   Un avion l’a déversée, loin, sur un autre continent. Sydney à l’autre bout du monde. Clara survole l’opéra de voiles, prêt à se couler dans la mer de Tasman. Elle loge dans un hôtel miteux dans Downtown, entre les docks et le grand pont. Une rencontre d’un soir lui parle de travail en Tasmanie. Quelques jours plus tard, Clara embarque depuis Melbourne, chahutée par une mer houleuse qui la rejette sur cette île sauvage. A Hobart, le bureau d’accueil lui délivre rapidement un visa agricole. Elle devient transparente au milieu d’une foule cosmopolite de backpackers. Suspendue aux branches des pommiers, elle remplit tel un automate les caisses de fruits qui partiront au bout du monde. Le travail est répétitif, harassant ; la fatigue empêche de penser… C’est bien ainsi.

   La saison de la cueillette finie, elle retourne à Melbourne. Son visa de travail n’est pas renouvelable ; elle enchaîne les boulots au noir. Mal payée, exploitée. A Adélaïde, elle vend des pop-corn durant le festival Adélaïde Fringe. A la fin de la manifestation, elle part avec une troupe de théâtre, elle devient régisseuse-cuisinière-blanchisseuse. Mais bien vite, la promiscuité de la vie en communauté l’étouffe. De l’air ! Clara en a plein les poumons quand un ringer (cow-boy local) l’embauche pour marquer ses bêtes perdues dans les dunes rouges du désert de Simpson. Sur la vieille moto que le « boss » lui a prêtée , elle parcourt des kilomètres et des kilomètres à la recherche des vaches. Le jour, le sable fin assèche ses poumons. La nuit dans les pubs enfumés, la bière coule à flot dans son gosier sec. Les soirées dans ces bars remplis d’hommes machos sur fond de combats de boxe l’abîment encore plus.

Elle repart vers le Nord. Sa peau est arrachée par une morsure du serpent-tigre au pied de Ayers Rock. Une incantation à l’ombre du Uluru sacré pour conjurer cette blessure ! Elle s’épuise dans des kilomètres sans fin. S’éloigner, se perdre toujours, s’endormir enterrée dans le sable, ignorer et même rechercher la piqûre du scorpion, se brûler au soleil pour n’être que cloques rouges et purulentes, s’abîmer dans des rencontres malveillantes. La jeune femme se détruit avec détermination.

   Loque poussiéreuse, desséchée, elle est retrouvée par un Gagudju, les montagnes sacrées lui ont porté chance ; l’aborigène la soigne. Elle avale des tisanes de sauge, est enveloppée dans des nuages de fumigations au tabac et à l’eucalyptus, se laisse aller entre des mains chaudes pour un pampuni, massage traditionnel. Puis les aborigènes, épaule contre épaule, lui miment «  le souffle du vent » et «  le chant du rêve ». Elle est en symbiose avec ces êtres de nature et de chair. Le vieux Gagudju lui parle de son ami à la peau blanche Fred , un éducateur retraité.

- « Mon ami a un grand projet, tu devrais le rencontrer »

La confiance est immédiate, Clara se livre. Fred parle d’un voyage long, sûrement épuisant. Le projet de Fred devient le sien.

         

 

       

 

              Le 4 novembre 2021.

 

 

 

   Fred l’embarque au milieu des rejetés, des malmenés, des oubliés de l’existence sur un fameux 3 mâts «  le bel air » sans moteur et sans mazout. Cette belle goélette, qui n’a rien d’une galère, ne connaît que le bois et l’eau. Ses compagnons d’infortune lui révèlent la fortune qu’est la vie. Les embruns lui fouettent, lui rincent la peau. Ses muscles, confrontés à la résistance des vagues, s’endurcissent. Clara oublie, ou plutôt le vent du large fait le ménage dans ses sales idées noires… Le plaisir a à nouveau une saveur. Elle a noué une amitié avec deux jeunes Tom et Jack. Ils traversent, à la force de leur espoir, de leur bras et du vent l’Océan Pacifique. Elle contemple, entre peur et admiration, ces poupées de chiffons accrochées aux mâts que les bourrasques de vent balancent. Muscles bandés par l’effort, les mousses Jack et Tom se suspendent aux haubans pour maîtriser la grand-voile ou le foc que la tempête naissante malmène. Les miles défilent au rythme des alizés, ils frôlent la Nouvelle-Zélande, bataillent contre un cyclone au large de la Nouvelle Calédonie. La rage de l’océan déferle sur eux, leur promettant la mort. Clara, rejetée contre le bastingage, voit sa dernière heure arriver. Non, elle ne veut pas mourir! La mer s’apaise et elle voit, soulagée, apparaître les visages déconfits de ses amis à travers l’écoutille. L’équipage épuisé souffle aux îles Fidji. Les fous de Bassan offrent aux 3 amis, assis sur le pont, un spectacle acrobatique de plongeons en piqué vertigineux. Mais Jack préfère le passage des frégates coupant le soleil en ombres fugitives qui effleurent son visage marqué. Tom jalouse le pétrel, qui plane dans les courants d’air sans effort.

   Les miles avalés par le voilier sont la victoire de tous. Enfin, burinés, lessivés mais heureux, les membres de cette belle équipe soudée par l’effort débarquent à Papeete.

 

 

 

 

        Le 5 janvier 2022.

 

 

   Papeete, la Polynésie française. D’emblée, Clara s’y sent bien. La vie semble y couler, sereine, entre lagons bleu transparent et terres volcaniques noires et vertes. Terre calme à l’image de la langue, ce français des îles adouci par les roulement des r qui estompent toute la violence des mots. Tous se saluent d’un « Maeva » joyeux. La jeune femme ne repartira pas sur le « Bel Air », cette quiétude lui convient. Elle voyage entre terre et mer, côtoie les raies mantas et les requins à pointe noire dans l’eau translucide, s’enfonce dans l’épaisseur de la forêt de châtaigniers, se love dans les tunnels de lave dans les lavatubes de Hitiaa. Tout est découverte.

Bien décidée à profiter pleinement de l’archipel, elle embarque sur l’Aranui, ce cargo chargé du transport de marchandises de Papeete vers différentes îles. Passagers et fret embarquent et débarquent au gré des escales. La houle de l’océan est parfaitement maîtrisée par ce grand bateau quand il pénètre dans l’archipel des Tuamotu. Les atolls, anneaux de sable et de corail, flottent tels des nénuphars abandonnés aux courants. A la passe de Tiputa, les passagers sont accueillis par un joyeux balai de dauphins en liesse. A peine le temps de décharger les marchandises tant attendues, et l’Aranui est déjà reparti. Quelques jours plus tard, le chargement arrive aux Marquises. Les journées sont rythmées par la navigation lente et les déchargements du fret et des passagers par des chaloupes instables. La durée des visites est déterminée par le temps de livraison des denrées. On a à peine le temps de s’émerveiller devant cette nature foisonnante qu’il faut déjà repartir. Enfin , à Hiva Oa, le cargo déverse ses passagers directement au port, la grande baie de Taaoa est large. Atuona, le village portuaire, s’alanguit le long d’une plage de sable noir au pied du mont Temetiu. La montagne est proche, insolente et se déverse par sentiers abruptes vers la petite ville. Brel en est tombé amoureux et les habitants le célèbrent encore, le musée Hangar en témoigne, tout proche de la maison-cabane de Gauguin. Clara a juste le temps de grimper au cimetière. « Comme je te comprends ! », écrit-elle simplement sur une pierre plate qu’elle dépose sur la tombe de Brel couverte de galets.

   Le bateau les embarque à nouveau pour une autre île à quelques encablures qui durent tout de même quelques heures sous une houle tenace et menaçante. L’équipage est attentif à la barre, les touristes accrochés au bastingage. Enfin, ils abordent Nuku Hiva, volcan planté dans une mer agitée. L’île est rude, verte par ses forêts de pins, grise par ses falaises abruptes. Nuku Hiva semble en perpétuelle lutte avec les flots tempétueux qui l’assaillent.  Ils débarquent à Taiohae, la ville-capitale de l’archipel par une rade immense formée par l’effondrement de la caldeira. La ville s’étire entre la marina et la baie Colette. Dans cet environnement où la nature est souveraine, le gros bourg semble paisible.

 

 

         Le 6 février 2022

 

 

  Clara pose le pied à terre, encore chancelante, secouée par les flots impardonnables. Une sensation lointaine, épidermique remonte des replis de sa mémoire: son arrivée, à Prague. Même élan de reconnaissance, voire décuplé. Elle est transportée, subjuguée. Elle n’est plus que sentiment. La réalité du mal de terre et de la fatigue est effacée par la certitude qu’elle a d’être là au bon endroit. Un fil imaginaire ténu la lie immédiatement à cette terre perdue. Fourbue, heureuse, elle passe sa première nuit à Taiohae dans un dortoir entre ronflements et sifflements. Mel, l’énergique propriétaire, l’accueille en l’invitant à participer à la préparation du repas : « Ici, c’est une pension, tout le monde participe ». Clara n’a pas le temps de répondre que Mel l’a déjà chargée d’un magnifique poisson jaune, vert au front proéminent, aux yeux brillants qui l’interpellent. Cette dorade pèse entre les mains de la jeune femme qui hésite entre répugnance et attirance devant ce poisson à la peau brillante de près d’un mètre « Y va pas te bouffer le mahi-mahi, c’est toi qui va le manger » la nargue Mel en lui mettant entre les mains un coutelas long et aiguisé. Une demi-heure ne suffit pas à Clara pour maîtriser le maniement de l’arme. Les écailles adhérentes résistent, le couteau glisse, inoffensif. Elle est proche de l’abandon. Derrière les rires de Mel apparaît un homme massif, trapu, tatoué qui vient au secours de Clara. D’un geste radical, il disperse les écailles dans une gerbe de couleurs qui jonchent bientôt le sol de parcelles métalliques et miroitantes. Cinq minutes plus tard, le corps musculeux de l’animal n’est plus que filets inertes, offerts à l’huile frémissante de la poêle. L’artiste-poissonnier s’appelle Kanoa, il est le cousin de Mel. Clara hésite entre reconnaissance et honte devant ce gaillard au regard noir et lumineux à la fois. Elle croit y percevoir une petite lueur moqueuse. Kanoa repart, Clara s’assoit face au poêlon déjà chargé d’effluves lourdes et goûteuses… La soirée s’étire, lente et agréable, entre rires et projets partagés. Mel, en cheffe d’orchestre passionnée et enthousiaste, dirige à  la baguette ce petit monde cosmopolite qui la questionne sans interruption sur son île. Elle aime cet engouement, cette soif de découverte utopique, un peu naïve qu’elle retrouve chez ces jeunes voyageurs.

 

         

   

 

 

            Le 7 mars 2022

 

 

 

 

  Clara est à Nuku Hiva depuis plus d’un mois. Taihoae est devenu son village, la vie y est simple et lente. Tous les soirs, elle descend vers la mer, s’assoit dos à l’océan, face au hae, cette maison traditionnelle plantée au milieu des tikis gigantesques au visage de pierre fendu d’une bouche lippue et d’yeux curieux. Le soleil est bas, il embrase la baie Colette qui se détache, fidèle sentinelle, dans l’orangé lumineux du couchant. Elle s’installe à l’ombre de la femme tiki aux fesses énormes posées sur l’herbe grasse. Cette statue massive de plusieurs mètres surveille la baie de son regard fixe, tenace, sa bouche est large, muette… mais Clara est en sécurité collée à cette sculpture de lave qui la lave de toute angoisse. Il est 18 heures, un flot de paréos fleuris avancent vers le hae dans des éclats de rire. Une femme plus âgée impose le silence. Les cordes des ukulélés sont pincées encouragées par les percussions. Les mains s’envolent, les corps ondulent, les pieds tambourinent le plancher lustré…C’est parti pour la répétition quotidienne de l’aparima. Clara, spectatrice fidèle, est absorbée.

  Depuis qu’elle est à Nuku Hiva, pour gagner de l’argent, elle fait quelques petits boulots. Sur le plateau de Toovii, elle harnache les chevaux nerveux qui mèneront les touristes, guidés par Tepano, à travers une forêt humide vers les pitons basaltiques. Elle accompagne régulièrement Hiro O Connor, un descendant d’irlandais !, pour une journée au nord-est de l’île. Ils font un arrêt au pied du majestueux et énorme banian qui abrite des pétroglyphes taillés dans la pierre basaltique qu’une mousse humide tente d’envahir. Elle aime l’air ébahi des touristes quand sous le doigt de O Connor se dessinent les figures humaines, les tortues, les oiseaux creusés dans la roche. Elle ressent la même solennité que la toute première fois quand le groupe se dirige vers le meae, cet espace sacré tapu (tabou?) où se déroulaient les rituels et sacrifices. Les rires reviennent quand Hiro leur fait découvrir le tiki phallus, fier de son mètre. Au bout de la route, ils arrivent à Hatiheu. Les touristes enfilent leurs chaussures de marche, Hiro prépare le repas pendant que Clara emmène le groupe pour une belle balade à travers une cocoteraie jusqu’à la plage de sable jaune de Haatuatua, lovée dans une baie protégée par la montagne. La randonnée est silencieuse, les sensations sont fortes, épidermiques...les mots viendront plus tard. Seuls le souffle des alizés ou les claques sur la peau pour tuer les nonos, ces petites mouches à la morsure brûlante, troublent l’admiration époustouflée. La jeune femme s’est découvert un rôle qu’elle aime : guider les gens vers le plaisir de découvrir.

   Au retour de leur balade, ils retrouvent Hiro devant une table dressée, feuilles de bananiers en guise d’assiettes, thon cru au lait de coco, pain coco, bananes, pamplemousses ! On mange avec les doigts et c’est tellement bon !

   Auprès du petit microcosme des professionnels du tourisme, Clara s’est fait une petite réputation. Elle rencontre à nouveau l’habile « poissonnier » qui l’a tant impressionnée chez Mel. La dynamique marquisienne ne tarit pas d’éloges sur les talents de guide de Clara. Clara voudrait disparaître. Ses joues s’empourprent quand Kanoa plonge son regard sur elle et sans plus de formalité affirme : « J’ai besoin de toi ». Ce n’est pas une question qui appelle une réponse, c’est une évidence !

 

 

         Le 8 octobre 2022

 

 

         6 mois déjà que Clara est dans la vallée de Hakaui.

   Elle partage son temps entre balades guidées avec les touristes anglophones ( Kanoa se charge des autres) et sculptures.Très vite, elle a fait sienne cette nature hostile qui pourrait avaler les néophytes. Kanoa est au-delà d’un guide, il offre à tout voyageur une part de lui, la terre est sa matière, l’arbre son guide, le marae (enceinte sacrée) sa force spirituelle, le pae pae ( lieu de vie de ses ancêtres) sa matrice. La force brute de Kanoa, son visage tatoué qui raconte son histoire, sa symbiose avec la nature ont fait de lui une ancre pour la jeune femme. Déjà lors de leur première rencontre, il l’avait intriguée, impressionnée. La sensation avait été profonde et avait provoqué un chamboulement que son corps avait vécu comme un émoi chaud et enrobant. Kanoa n’était pas resté indifférent à cette jolie femme forte et fragile, mystérieuse et curieuse.

L’homme est fort, robuste, les pieds solidement enracinés dans sa terre. Son visage, tatoué à moitié. Une ligne nette, partant du front au menton suivant l’arête du nez, partage son visage en deux. Son identité n’est pas de papier , elle est de peau imprégnée d’encre. Il lui a raconté : « J’avais 14 ans, destination Papeete pour le lycée. Affirmer mon appartenance est devenue une urgence. Le te patutiki avait duré des semaines de patience et de douleur. Le tatoueur trempe son peigne dans le ti’a’iri, cette encre naturelle sortie de la noix de bancoulier, appuie bien fort sur la peau pour imprégner l’épiderme. » Il est fier, tout est écrit en symboles géométriques sur son visage : sa communauté , son statut social, sa vie, sa protection contre les mauvais esprits... Les corps avaient dépassé leur timidité ...ils s’aimaient au-delà de leurs différences. Une vie d’amour et de découvertes.

 

   La rencontre avec les lieux et l’histoire de la vallée s’est rapidement transformée en passion pour Clara, elle est parfaitement à l’aise avec les questions des visiteurs. Elle le répète sans cesse que le lieu est sacré, privé. L’ONU voulait classer la vallée au patrimoine mondial de l’UNESCO. La famille, unie, a décidé que le site resterait privé, qu’il ne serait pas violé par des hordes touristiques. La découverte de Hakaui doit rester intime, le lieu préservé.

La sculpture est un cadeau. Avec patience, Kanoa a guidé les doigts fébriles de Clara sur le bois poli. Les gouges ne sont plus hésitantes, les entailles sont devenues nettes et précises. La matière préférée de Clara est le bois de rose, parfumé, aux veines jaunes et au coeur rose-fuchsia. Elle en extrait avec patience et acharnement des tikis au sourire moqueur, des tortues sages et sacrées. La cuisine, loin du jambon-purée de son enfance ou du porc pané aux choux de Prague, est à elle seule une aventure. La chèvre sauvage, que Kanoa chasse des nuits entières, au lait de coco n’a plus de secret pour elle.Les yeux globuleux du mahi-mahi ne l’effraient plus. Cueillir la papaye verte dans leur jardin, la râper, la mélanger aux carottes est devenu un plaisir. Plonger la bouche dans ces pamplemousses énormes que les arbres fruitiers abandonnent à la terre, sentir le jus dégouliner le long du cou, avaler goulûment ce nectar. Une vrai délectation !

 

 

 

        Le 9 décembre  2022

 

 

 

  Souvent après une randonnée touristique, elle s’échappe vers sa forêt. Elle se connecte.

  L’air est moite, saturé d’humidité. Clara s’est assise dans les entrailles d’un fromager, dominant et majestueux. Elle a encore la marque du sac à dos qu’elle vient de jeter dans les fougères vertes et lisses, des spores sont tombés sous le choc. Son tee-shirt colle à sa peau. Les fleurs jaunes, fragiles et graciles de l’Ylang-Ylang frémissent au gré des courants de l’air qui lui font parvenir ce parfum si délicat. Cet arbre odorant perce la densité sombre de la forêt de ses couleurs lumineuses.

     Elle jette un regard respectueux au grand banian qu’elle vient de dépasser, s’interroge toujours sur cet arbre centenaire qui s’appuie sur ses béquilles-racines comme s’il voulait s’entourer, créer une communauté. Quelques pas encore entre rivière et forêt, elle s’arrête à nouveau. Elle a besoin du contact avec la terre humide.

     Ses fesses sont enserrées par les contreforts envahissants et glissants du mape. La femme blanche n’a pas fait attention, mais elle ne lui en veut pas à ce châtaignier entreprenant. Il produit de si bonnes noix qui, bouillies, donnent une boisson presque chocolatée que les neveux de Kanoa adorent.

     Elle voulait vite, vite, s’arrêter, s’asseoir, contempler.

     L’odeur de moisissure, le tremblement des feuilles, le cri du upe la réconfortent.

     Ses chaussures de marche, usées, lui écrasent les orteils, elle desserre les lacets. Elle est installée, apaisée dans ce milieu hostile que sa fréquentation répétée a rendu accueillant.

     Son regard châtain se perd de l’autre côté de la rivière dans l’immensité verticale, grise et basaltique qui lui fait face. La roche est sèche, altière contrairement à cette forêt dense et étouffante. Dans la vallée d’Hakaui, ces deux mondes opposés, que la rivière rageuse sépare, l’attirent. La cascade de Vaipo par sa chute de quelques centaines de mètres rythme le temps.

      Son regard vif s’accroche, comme à chacun de ses rendez-vous ici, à cet interstice noir que la falaise abrupte dévoile. Là-haut, une grotte funéraire lui rappelle l’histoire familiale qu’elle n’a pas. Cette caverne est habitée par la dépouille funéraire de la reine Vaekehu, arrière-grand-mère de son amour tatoué.

       Il n’y a, parait-il, même pas de fientes d’oiseaux, la verticalité rêche refusant tout refuge. Seule la reine et deux gardes y résident pour une éternité. Quand son regard se noue à cette antre, elle enfonce ses doigts dans la terre gluante et brune pour y chercher un ancrage, un amarrage.

Ses sens s’exaltent, sa peau devient écorce pelée, sa respiration souffle de vent, son coeur chant d’oiseau.

 

 

         Le 10 février 2023

 

 

   La vie s’égraine entre nature, famille, randonnées et amour. Mais l’enthousiasme initial de Clara s’est un peu perdu dans le quotidien, même si elle mesure la chance inouïe qu’elle a de vivre ici auprès de Kanoa. La mer, le sac et le ressac l’apaisent toujours autant, elle aime le bruit sec des vagues qui se cassent sur la roche… mais la sensation de bien-être s’effiloche discrètement. Le crabe de cocotier à la démarche ivre provoque un peu moins de rires. Elle ne suit plus du regard le vol gris ardoise du Upe, petite colombe des Marquises avec sa large tête curieuse. Elle ne distingue plus, les yeux au ciel, les jeunes monarques oranges des adultes noirs ou blancs. C’était un jeu entre eux. Ils devaient crier « Juvénile ! » ou « Vieux ! » en scrutant le vol de ces petits oiseaux. Clara gagnait souvent, Kanoa faisait la tête quelques secondes et les rires fusaient dans le silence de la forêt. Kanoa aime le silence qui le relie à ses ancêtres, Clara aime les mots impulsifs qui l’éloignent de sa vie antérieure.

Kanoa est un homme libre, il appartient à la nature. Clara doit composer avec cette concurrente muette. Clara devra s’adapter à ces absences répétées.

- « Clara, la forêt m’appelle et j’ai besoin d’elle. Les nuits entières dans la forêt, fusil sur l’épaule me sont vitales, mes sens sont en alerte, je devient aussi sensible, organi- que les brins d’herbe que je foule. » Clara ne peut exprimer le vide qu’elle ressent durant ces nuits trop longues, trop noires avec pour seul compagnon ce vieux chien jaune au regard tendre.

   Aux nuits d’attente s’ajoutent les jours sans fin pendant lesquels Kanoa se perd au milieu des pieds de vanille pour les polliniser. Il aime tant ouvrir délicatement la fleur de l’orchidée qui s’offre innocemment, balayer du fin pinceau le pollen et le déposer avec un soin amoureux au coeur de la fleur. Comme il aimerait partager ces sensations avec Clara ! Mais Clara le veut à elle souvent, trop souvent.

 

   Isolée du monde par les racines aériennes du fara, pandanus, elle lutte contre ce mal-être qui revient de plus en plus souvent. Elle se penche sur son cahier, les doigts crispés autour de son stylo.

« Face à ce tombeau accroché à la falaise, mon déracinement familial me fait vaciller. Ce sarcophage n’est pas la mort, il est la source de toutes les vies, porteur de l’origine de cette histoire familiale riche en rebellions, compromissions et possessions. Dans cette vallée, mon compagnon est lié à sa terre comme à sa famille. La terre, le sang ne font qu’un. Je suis dans cette vallée pour vivre avec lui. Kanoa m’offre des racines, des attaches. Ai-je su les faire miennes ? Je passe devant le marae avec ses blocs de pierre disposés en plateforme. Les tikis me sont familiers...mais ces divinités restent pour moi énigmatiques, proches de l’attraction touristique, leur spiritualité ne m’atteint pas. L’église construite par l’oncle avec son autel sculpté en forme de requin est pour moi une curiosité, rien de plus. Mon coeur gonflé d’amour se durcit, rongé par la déception. Je me suis investie, Kanoa m’a encouragée...A son insu, il a fait valoir ma culture occidentale, moi qui rejetais mon passé. Ma compréhension des comportements européens et américains complètent, me dit-il, sa connaissance ancestrale des rites marquisiens. Ses paroles sont un mur qui nous sépare moi, européenne, lui, polynésien. Je lui en veux d’autant plus qu’il l’a dit en toute inconscience et même avec générosité. Il a survolé les questions de fond. Pourquoi suis-je ici ? Pour faire visiter la vallée de Hakaui à des anglais en empruntant leurs mots, leurs codes et leurs à priori ?

La famille nombreuse de Kanoa, frères, sœurs, oncles, tantes, nièces et neveux, envahit littéralement l’espace. C’est normal, cette vallée est la leur et l’arrière-grand-mère, la reine Vaekehu s’est battue pour la conserver. Tout est évident pour eux. La nature coule dans leurs veines et je me surprends parfois à rêver d’un bar enfumé où l’on parle d’un film à la sortie d’un cinéma.

Être émerveillée par une noix de coco femelle pleine de promesses est un sentiment que j’ai oublié. Dépecer un cochon sauvage est une fête ici, pour moi un carnage. Je ne vois plus que des ballons crevés nauséabonds alors qu’avant voir pourrir un pamplemousse nourrissant ainsi la terre-mère m’émouvait. Mon échec me saute au visage. Je veux être dans leur culture, ils ne m’ont pas aidée… Ils ont chéri nos différences que je voulais rejeter.

Je suis lasse, perdue, aigrie et démunie… mais je veux me battre pour continuer à aimer cet homme tatoué »

 

 

 

         Le 11 avril 2023

 

 

 

   Clara et Kanoa s’envolent pour Papeete. 3H30 d’avion. Kanoa doit s’y rendre régulièrement pour renouveler l’enregistrement de son activité de guide auprès de l’office de tourisme. Il en profitera pour rendre visite à Vaiata et à Tepano, sa nièce et son neveu qui sont élèves au lycée. Clara l’accompagne avec enthousiasme pour « un bain citadin » a t-elle lancé à Kanoa dans un rire narquois.

   A l’aéroport de Faa’a, un orchestre, percussions et ukulélés, accueillent les passagers en chanson et en musique. Le couple sort rapidement de l’aéroport, chacun a un collier de fleurs de Tiaré odorantes, la bienvenue est ainsi souhaitée en Polynésie. Ils se séparent au centre ville, au parc Bougainville. L’une ira se confronter à la densité urbaine avec ses magasins débordant de souvenirs, son marché éclatant d’abondance… et ses rues surchargées de badauds émerveillés et de jeunes perdus défoncés à l’ice (cette drogue terrible dont Clara avait vaguement entendu parler et qui affiche là un désarroi profond sur le béton des trottoirs). L’autre va quai des paquebots se confronter à la moiteur de l’administration. Ils doivent se retrouver ce soir à l’hôtel avenue du Chef Vairaatoa.

   A peine se sont -ils séparés que la jeune femme se dirige vers la borne de location de scooters. Le lèche-vitrine, ce sera pour une autre fois !

2h30 plus tard après avoir longé la côte Est de Tahiti Nui (la partie Nord ) et rejoint la presqu’île de Tahiti Iti, elle s’arrête enfin au PK 15. Elle cadenasse son scooter jaune à un portail rouillé et s’empresse de louer une planche de surf auprès de l’agence Envie d’eau.

 

 

 

         

 

 

 

         Le 11 avril 2023, 14 h          La Vague

 

 

 

    Allongée sur la planche, elle avance furieusement vers l’horizon en évitant prudemment le rouleau compresseur d’eau et d’énergie qui avance vers la plage. Elle est bien placée, elle attend le meilleur moment pour l’attaquer, cette vague légendaire de Teahupoo. L’adrénaline augmente son impatience et sa concentration. C’est le moment ! Cette déferlante haute et bouleversante l’attire comme une promesse en attente. 3 mètres d’eau salée hautaine s’approchent irrémédiablement. Son corps s’enroule dans ce tumulte d’eau, ses mains épousent les contours de ce tunnel bleu. Ses pieds volent sur l’arête balancée par la rage de l’océan. Elle aime cette maîtrise rompue par la folie de la nature...Elle ne peut que se laisser dériver, happée par tant de vigueur jamais atténuée, toujours ensevelie. L’eau agitée devient mur, sa volonté est de béton, rien ne lui résistera et Clara n’a pas le moindre désir de s’y opposer. Ce mur liquide l’isole de ses désillusions. Le horu (surf) est une servitude à la vague. Si elle est ici, à Tahiti, ce n’est pas pour la ville ou pour retrouver les neveux. Non, la famille, elle en a par-dessus la tête (comme des mètres cubes d’eau en ce moment) ; elle en est déjà envahie dans la vallée. Elle a fait 3h30 d’avion, 2h30 de moto pour être là et nulle part ailleurs, pour être sauvagement balayée, larguée, fouettée par les flots indomptables. Son corps malmené se dilue. Marionnette désarticulée à la merci de l’eau, des coraux et du sable granuleux. L’air lui manque, ses poumons se dilatent, ses narines s’ouvrent et ruissellent. Ses muscles meurtris la font souffrir… mais c’est avec un sourire satisfait qu’elle ressort de cet enfer azur, essorée de ses sales pensées, presque régénérée, ressuscitée. Tout près, la tohora, baleine à bosse, lui offre un saut majestueux. Comme un au-revoir, elle voit la magnifique nageoire caudale s’échapper des flots et replonger dans un jaillissement de gouttes irisées. Elle envoie un baiser au cétacé, se retourne face à son avenir. Et elle ignore, dos à l’océan, la vague qui se meurt en une écume blanche et mousseuse à quelques mètres d’elle.

 

 

 

Le 12 juillet 2023

  

 

 

   3 mois se sont écoulés depuis le retour de Papeete. Des mois longs comme l’ennui, insaisissables, vides de toute joie. Et pourtant, l’amour entre Clara et Kanao est bien là, passionné. Mais un manque abyssal se creuse entre eux. La forêt est devenue enfer vert, la vallée familiale rencontres contraintes, les visites guidées routine. Seule la sculpture sort Clara de sa léthargie sombre, elle s’irrite les doigts dans des créations inédites au visage sombre et à la moue inexpressive.

Elle retrouve épisodiquement Hiro pour accompagner les touristes de Hatiheu à Haatuatua. Pendant que les touristes qu’elles accompagnent s’adonnent au snorkelling dans un jardin de corail, elle rencontre un couple de marins, Angèle et Loïc sur la plage de sable blanc de la baie d’ Anaho. Ils profitent de cette baie parfaitement protégée de la houle pour mouiller leur voilier et faire escale. Ils repartiront dans une semaine vers Hawaï. Clara les trouve sympathiques et leur tour du monde commencé depuis plus de 3 ans l’intrigue. Ils échangent leurs numéros de téléphone.

En fin de journée de retour à Hakaui, elle parle de cette rencontre à Kanoa. Il la sent exaltée, ça n’était pas arrivé depuis longtemps! Une lueur d’inquiétude vient troubler le noir profond de ses yeux.

Les jours s’enchaînent, pénibles. Clara, telle une automate, se conforme à ses occupations sans élan. L’ennui a pris la place de l’enthousiasme.

Un matin d’aube violette, elle s’installe, cramponne un morceau de bois de rose dans ses mains. Elle use la pulpe de ses doigts à tailler, poncer, polir, huiler l’essence précieuse. Puis elle s’éloigne avec son portable. « Oui, une skipper nous permettrait de souffler ». Angèle lui a répondu.

 

Quand Kanao, après avoir accompagné les touristes jusqu’au speed-boat qui les déposera au port de Taiohae, rentre chez lui, il découvre une magnifique tortue, symbole d’union et de paix, taillée dans du bois de rose en forme de coeur.

  Il est seul face à cette superbe sculpture que ses larmes font briller d’un éclat particulier.

 

 

 

                                                                                        Anita

         

                                                                                             juin 2026

 

 

 

 

 

 

 

 

Saison libre

 

 

Je suis entrée dans l’urgence sans délicatesse

En poussant la porte de la saison libre

C’est par hardiesse que vient la liberté

 

A la saison libre

Je dîne à 16 h

Je dors à midi

Je sors à minuit

 

A la saison libre

J’ouvre ce livre par le milieu

J’oublie la préface

Et je raye les mots inutiles

Je me perds dans cette odeur de papier

 

A la saison libre

Je cours vers la mer

Nue comme un ver

Rhabillée par les flots

Et je parle aux bulots

 

A la saison libre

Je dors dans un hamac

La pluie s’émiette à la surface de l’eau

Je remonte mon duvet très haut

 

A la saison libre

Plus de calendrier

Plus d’agenda

Mes humeurs sont mes rendez-vous

 

A la saison libre

Le temps presse

La joie demeure

Profiter sans cesse

 

A la saison libre

Je grille au soleil

Sans crème étalée

Confiance en ma peau burinée

 

A la saison libre

J’écris en dehors des lignes

Des mots jetés

Au milieu des carnets abandonnés

 

A la saison libre

J’ai dévié les regards des autres

Les jugements qui condamnent

Les bien-pensants qui ordonnent

J’ai osé résister

 

A la saison libre

J’ai tourné mes attentions vers l’inconnu

Tenté d’apprivoiser d’autres cultures

Ecouté des murmures

Trop souvent oubliés

 

A la saison libre

J’ai mélangé le sel au sucre

La vie aux envies

L’alcool à l’eau

A la risée des conventions

 

A la saison libre

Je cours vers le uno

Je languis avec le lézard

Je danse avec le manchot

Je discute avec la carpe

 

A la saison libre

Naît aussi ma peur

Son intensité la rapproche de ma fin

Elle ne sera ni printemps ni été

Ni automne ni même printemps

Elle sera ultime saison

 

 

 

 

ABCEDAIRE

 

 

    D comme déesse

    Déjantée, déhanchée

    Démesure décidée

    Danse en liesse

 

    D comme démon

    Douteux et distingué

    Dans une dernière doléance

    Dilapide sa démence

 

    Démon dompté

    Déesse désirée

    Délice, se disent-ils

    Délicatement enlacés

 

    Démon et déesse

    Se délaissent

    Les dés sont détournés

    Les dommages définitifs

 

    Damnée déesse

    S’indigne le démon

    Tu me dilapides

    De toutes tes diatribes

 

    Dindon de démon

    Démissionne la déesse

    C’est ma dernière donne

    Fin de distribution !

 

 

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