DENIS BATAILLE
Roland Topor, Le Voyageur immobile, 1968,
Vous voyez Monsieur, j’ai toujours adoré voyager. Partir, errer, découvrir des paysages inconnus…
J’ai souvent pensé, suant et ahanant sur les sentiers de montagne que ce n’était pas mon corps qui se mouvait, mais la terre elle-même, vous voyez Monsieur, comme les acrobates au cirque qui roulent sous leurs pieds une grosse boule multicolore.
Il me semblait que la force de mes jambes mettait en rotation le globe. Le paysage défilait comme une toile peinte devant moi, voyageur immobile.
Vous voyez Monsieur, c’est comme ça que j’ai beaucoup voyagé, j’étais le centre d’un monde en perpétuelle révolution.
Et puis, j’ai beaucoup réfléchi.
J’étais las aussi, d’errer entre l’écume inconnue et les flots (Mallarmé)…
Vieillissant, j’ai fini par trouver ici un point fixe, mon port d’attache en quelque sorte.
Je suis désormais le spectateur solitaire d’un univers que font défiler sous mes yeux les deux Parques, dans l’ombre.
Vous les voyez Monsieur ?
Impossible d’en tirer un seul mot. J’ai souvent essayé de les interpeler : « où allons-nous comme ça ? »
Rien. Silence.
J’ai juste compris en espionnant leurs apartés et messes basses, que leur sœur, la troisième Parque, allait bientôt annoncer le terminus du voyage. Ce sera l’heure pour moi de déposer les valises…
Mais pour aller où ? Pour aller où ?
Vous voyez Monsieur, je m’interroge…
Morte-saison
Je suis entré dans l'oubli en poussant la porte de la morte-saison.
C'est par la mémoire que vient le regret.
À la morte-saison, on se repose. Ce pourrait être un hiver qui ne dit pas son nom, mais, à chacun sa morte-saison…
Certains se réjouissent du calme revenu. Le vent, l'eau ont retrouvé une plage libérée, soyeuse du sable qui peut enfin compter sereinement ses grains. D'autres s'impatientent face à la nature morte, oubliée des hommes.
À la morte-saison, le temps s’alentit. La pluie tombe moins dru. La vie elle-même semble suspendue. C'est la saison des spectres et des revenants, des souvenirs. Le silence du présent réveille le passé.
À la morte-saison, les échos s'interpellent, s’entrecroisent, s’entrechoquent. Des bribes d'enfance, des restes de jeunesse, des premières fois. Première rentrée à l'école sous les marronniers de la cour, premier amour, premières larmes, premier deuil, premier enfant...
À la morte-saison, la mémoire s'en donne à cœur joie. Elle débarrasse le passé de ses plus tristes scories, l'embellit de toutes les guirlandes de l'oubli.
Face à demain, grand inconnu, hier porte le réconfort de ses certitudes ouatées.
À la morte-saison, il faut prendre garde. L’apparente paix du monde peut se révéler trompeuse.
Dans le silence, on peut se confier aux absents, aux morts, leur dire l'amour que l'on n'avait pas pu, pas su, ou pas osé leur avouer.
Les mirages avancent masqués de la plus pure réalité.
À la morte-saison, on peut aussi prendre le temps...
Le temps d'écouter la vie qui dort sous terre ou dans l'écorce des arbres, qui n'attend qu'un signe des cieux pour s'éveiller.
Le temps de déchirer sa peau de tristesse, de s'arracher aux démons séducteurs du passé.
Le temps d'oublier ses regrets et d'aller de l'avant.
Créez votre propre site internet avec Webador