DENIS BATAILLE

 

Cathédrale 26 janvier 2026

 

Fin d'après-midi d'un jour d'été.

D'avenue en rue, de rue en ruelle, de ruelle en venelle, enfin une place.

Et elle est là.

La faible profondeur de la placette vous met littéralement au pied du mur. Dès lors pas d'autre alternative : vous levez le regard.

Regard qui n'en finit pas de monter. Votre œil se pose un instant sur le tympan ouvragé du portail, salue les prophètes barbus adossés aux voussures et poursuit son ascension.

Vous êtes un instant ébloui par l'éclat du soleil qui reflète dans la rose ouest de la façade son coucher flamboyant. Plus haut, voisines du ciel, les deux tours, fausses jumelles de pierre, vous contemplent, amusées.

Il suffit de pousser la lourde porte pour changer d'univers. La fournaise du dehors cède à la fraîcheur et au silence intérieurs. Les pas des visiteurs, les voix étouffées s'entrecroisent, se répondent, se répètent, se cognent décrescendo aux voûtes puis s'éteignent mystérieux.

Quelque part, dans les hauteurs, des notes de musique s'élèvent, papillons éphémères avalés par l'espace.

Votre immersion est désormais totale.

Votre peau frissonne dans l'air plus frais. Les parfums mêlés de cire, d’encens, éveillent un instant votre nez. Dans un rayon de lumière bleue, tombé d'un vitrail, la poussière danse de ses mille grains incertains.

Vous voyagez dans plusieurs dimensions. Vos pieds foulent les pavés millénaires de la nef, votre esprit lui, s’envole d'arc en arc, suit un invisible chemin de pierre, jusqu'à la voûte, là-haut… Il se retrouve prisonnier, oiseau égaré dans sa cage céleste.

La sérénité vous gagne, comme une certitude d'infini. Vous êtes l'héritier des hommes qui à force de foi ont bâti cette merveille. Foi que vous ne partagez pas nécessairement, mais qui vous lie à ces hommes comme le mortier lie les pierres.

L'orgue qui tout à l'heure se mettait en voix se décide à chanter. Le magicien, caché dans sa tribune, écrit dans l'air calme sa première phrase. Quelques mots, presque une comptine d'enfant, caressent vos oreilles. Tout se tait, le temps d'un soupir. Puis c'est l'élévation d'une autre cathédrale, sonore celle-là.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                Le chant, modulé, transposé, s'envole. La voix flûtée des anges glisse le long des voûtes, vous égare, quelque part du côté des cieux.

Le grondement du pédalier vibre l'air, les murs, de ses graves harmonies.

Le soleil s'épanouit dans la nef, blondit les piliers, incendie le chœur. Seuls les bas-côtés taisent leurs secrets, dans l'ombre.

L'orgue, dans un dernier accord, convoque les échos cachés.

Silence.

Vous vous éveillez peu à peu, étonné de votre propre pesanteur. Votre corps, un instant évanoui, s'incarne à nouveau.

L'esprit encore coloré de vitraux et de musique, vous retournez au monde des vivants.

Il suffit de pousser la lourde porte pour changer d'univers…

 

 

Martha

Le bus l’a déposée, dans le chuintement mouillé de ses portes, au pied de son immeuble, ou presque. Elle emprunte l’allée boueuse qui serpente entre les pelouses aux herbes rares. Elle arrive au pied de son bâtiment. Le hall d’entrée est désert à cette heure. Les « choufs » qui surveillent le quartier pour le compte des dealers locaux n’y sont pas. Ils signent tout de même leur présence : une chaise en plastique sale et une table bancale attendent leur heure dans un coin. Au moins, cette fois, elle n’aura pas à montrer patte blanche pour monter à son appartement.

Elle pousse la porte de verre dégondée qui proteste au passage, néglige l’ascenseur, en panne comme toujours, et entame la volée de marches mal chaussées jusqu’à son 3ème étage. Un claquement de serrure plus tard, la voilà chez elle.

Finir cette journée…

De ce mauvais film, seules subsistent quelques images : un cercueil sous un maigre bouquet, dans l’église quasi déserte, le bafouillis du diacre – il n’y a plus de curé lui a-t-on affirmé – et, au cimetière, sous la pluie fine de cette après-midi de banlieue, le sourd tambour des poignées de terre jetées sur le sapin.

Elle a enterré sa mère, et se retrouve seule. Enfin, un peu plus seule qu’avant…

Eau dans la bouilloire, sachet dans la tasse, le thé est prêt. Elle s’installe dans son unique fauteuil, les mains jointes sur la porcelaine brûlante. Elle laisse son regard vagabonder au-dessus de la vapeur. Est-ce bien là qu’elle vit ?

Le ciel pleure sur les vitres, labourant la poussière de sillons incertains. Les rideaux troués ceignent la fenêtre. Sur les murs, mille petites lézardes insidieuses et patientes rampent sans   bruit. Le lino du sol a depuis bien longtemps oublié son brillant, et les murs leur couleur.

Elle aussi a pâli, comme la peinture des murs, les mêmes lézardes commencent à rider son front. Elle aussi porte sur son visage le sédiment des jours.

Elle pose sa tasse. Une main sur chaque joue, elle chasse les larmes qui coulent en silence.

Elle pense à haute voix : « mais, je pleure pour qui ? pour toi, la morte ? ou pour moi, la survivante ? »

Dehors, la nuit s’installe lente et silencieuse. D’ailleurs dans son 3ème étage cerné de hautes tours, elle vit dans une sorte de pénombre perpétuelle, une nuit polaire qui se serait invitée dans sa banlieue.

Le ciel de traîne masque les quelques étoiles qui tentent de briller.

En bas, les « choufeurs » ont regagné leur chaise en plastique et redressé la table bancale.

La vie continue…

 

 

 

Zoran

Zoran a quitté son poste. Plus la peine, c’est l’heure morte de fin d’après-midi. Pas de client avant le soir. Il emprunte l’allée boueuse qui serpente entre les pelouses aux herbes rares, arrive à l’arrêt de bus et se pose sur le banc. Le car stoppe et déverse ses voyageurs pressés, dans le chuintement mouillé de ses portes. Tiens, elle est là… Déjà deux ou trois fois qu’il l’a remarquée. Là, elle fait une tête d’enterrement… Mais sinon, pas mal pour une vieille… Du haut de ses 17 ans, Zoran a déjà des certitudes dans bien des domaines…

Zoran grimpe dans le bus.  Il a même un ticket qu’il composte en montant. Il s’est tiré du foyer quelques jours plus tôt, alors pas question de se faire choper pour un trajet en bus. Il va retrouver ses potes au squat en attendant de revenir au point de deal pour « faire sa journée ». Depuis peu, Zoran a pris du galon. De « chouf », il est passé « charbonneur » ou vendeur. Plus risqué, mais mieux payé. De toutes façons, Zoran ne voulait plus jouer le guetteur, un boulot de môme : les derniers arrivés ont à peine plus de 10 ans…

Le problème, c’est son ravitailleur, pas très fiable. Il en a parlé au « chef »… Mais il n’y a personne d’autre alors… tu fais avec !

Zoran a bien une idée, mais pour le moment, il la garde pour lui…

 

Martha

Martha s’est levée de son fauteuil. Posé la tasse dans l’évier. Elle jette un œil par la fenêtre. On dirait que ça s’agite en bas. Question d’habitude. Depuis que le « bâtiment K » sert de supérette de la dope, il n’est pas rare que le quartier bouge. Pour l’instant, rien de trop grave. Et puis, Martha a d’autres chats à fouetter. Sans surprise, l’héritage de sa mère est riche… de dettes. Même si elles sont relativement modestes, il va bien falloir les payer. Et ça, c’est un vrai problème. Avec ses 635 et quelques Euros de RSA, des ménages dans le voisinage qui améliorent un peu l’ordinaire, ses finances ne sont pas au beau fixe. Une fois payé le loyer, les charges, il lui reste, les bons mois une dizaine d’Euros par jour pour tout le reste.

Mille fois, elle a retourné la question… Imaginé des solutions plus ou moins avouables… De temps en temps France Travail lui propose un rendez-vous avec un employeur potentiel. Mais des miracles, il n’y en a que dans la Bible… Et si les patrons l’assurent en fin d’entretien : « on vous contacte très vite », elle est toujours trop vieille (à 35 ans !), trop loin, sans véhicule, pas assez formée, des variations du refus à l’infini, qui s’écrasent toutes sur du néant.

Finir cette journée…

La nuit s’est installée à présent. Il faudrait peut-être préparer quelque chose à manger. Martha revient dans la cuisine. Des éclairs bleus flashent au plafond. Au pied du « bâtiment K » le coup de vent de tout à l’heure est devenu tempête on dirait… Ca court dans tous les sens,

Elle ouvre la fenêtre. Du parking en face, ça crie « Arrah, Arrah ». Des guetteurs hurlent leur alerte. Un peu tard on dirait car la chasse a commencé. De son 3ème, Martha reconnait le vendeur qui tient le point de deal en bas depuis quelques jours.

 

Zoran

Cette fois, ça craint. Zoran a entendu trop tard les cris du guetteur. Les premiers flics sont arrivés en silence, ils ont déjà chopé un chouf, il ne sait pas lequel. Juste après, les voitures débarquent en trombe, sirènes, gyrophare, toute la mise en scène pour rassurer les braves gens qui ne doivent pas en manquer une miette derrière leurs fenêtres aux volets à demi baissés.

Zoran tâte les petits sacs en plastique dans sa poche. Les balancer maintenant ? Il faudra expliquer au chef… Il décide d’attendre un peu.

Il sait que les flics ne sont pas là par hasard… Donc, pour l’instant, sauver sa peau… Les allées d’accès du « bâtiment K » sont toutes coupées par les voitures siglées « Police ». Seule solution : monter dans les étages et se faire oublier dans un coin.

Zoran se hisse jusqu’au palier. 1er étage, il secoue les poignées des portes des trois appartements. Tout est verrouillé et personne ne bronche. Les petits vieux de l’étage doivent rentrer dans les murs, silence, en attendant que la tempête se calme.

Il continue à monter. 2ème étage. En dessous, des pas claquent sur les marches, il perçoit des grésillements de talkie-walkie. Il grimpe quatre à quatre au 3ème

 

Martha

Martha décolle son front de la vitre froide maintenant, embuée de son souffle...

Finir cette journée...

Son regard se pose un instant sur la photo. « La » photo, car c'est la seule de tout l'appartement. Elle a été prise il y a bien longtemps... À quoi ressemble maintenant ce gamin qui sourit ? Il doit avoir presque 15 ans aujourd'hui. Depuis la photo Martha ne l'a revu que trois fois, et toujours devant un éducateur. Carence affective, défaut de soins, maltraitance... Martha connaît sur le bout des doigts le vocabulaire du malheur.

Une rafale de coups sur sa porte l'arrache à ses souvenirs. Dans l'œil déformant du judas, elle entrevoit une silhouette sombre, visage juvénile, coiffée d'un bonnet noir. L'ensemble ne lui est pas inconnu… Trois coups serrés font tressaillir la porte. Elle déverrouille. La silhouette du palier se glisse à l'intérieur, referme le battant d'un coup de talon et lui applique sur la bouche une main ferme. Martha commence à se débattre.

 

Zoran

Ça y est. Il est en sécurité pour l'instant. Il affermit le bâillon de sa main sur la bouche de la femme et souffle : « silence ! T’es toute seule ? »

Martha répond « oui » des yeux.

Du palier, à travers la porte close, des crachotements de talkies-walkies, des piétinements entrent dans l'appartement obscur.

Zoran réfléchit... Vite. Il pourrait partir. Mais à tous les coups, il y a une souricière en bas de l'immeuble. Avec son âge, son allure et le contenu de ses poches, il n'y coupera pas… mieux vaut attendre que les choses se tassent.

« Si je te lâche, tu te tais ? »

Martha acquiesce à nouveau du regard.

Faire confiance ou pas ?

Zoran n'a pas trop le choix. Il chuchote : « les flics sont en haut, ils vont descendre et sonner à tous les appartements. Quand ils seront là, tu n'as rien vu, rien entendu. Compris ? »

Troisième « oui » silencieux pour Martha.

Zoran relâche son étreinte puis baisse son bras.

« Où je peux me planquer en attendant qu'ils partent ? »

Martha lui désigne la porte derrière elle : « le débarras, au fond de la cuisine. »

« OK ».

Zoran se dirige vers sa planque. Il souffle « si tu me balances, on te retrouvera moi et mes potes, pigé ? »

Sans attendre la réponse, il se glisse dans la cuisine. Martha entend le déclic de la porte du débarras qui se ferme.

Elle respire.

 

Martha

Finir cette journée…

Les pulsations de son cœur tapent encore à ses tympans. Martha s'oblige à domestiquer le tremblement de ses mains ...

Sans préavis, le grésillement nasillard de sa sonnette d'entrée vient strier le silence. Martha retient un instant son souffle. Deux grands gaillards, brassard « Police » au biceps emplissent son entrée.

  • Bonsoir Madame, Police Nationale, nous cherchons un individu plutôt jeune, habillé de couleurs foncées ou noire. Vous avez vu ou entendu quelque chose ?

Martha s'oblige à détourner son regard de la porte de la cuisine, « non, rien. »

Les policiers avancent d'un pas, balaient l'obscurité de l'appartement d'un regard circulaire. Martha retient son souffle. Elle pense un instant à tout raconter … elle pense aussi aux représailles annoncées… elle pense encore que son visiteur lui a semblé bien jeune. Pas beaucoup plus âgé que son fils en fait…

Trois pas en arrière, les policiers évacuent son entrée.

  • Bonsoir Madame, n'oubliez pas de verrouiller votre porte, et n'ouvrez à personne.

Ils lui tournent le dos. Martha repousse le vantail. Par l'œil déformant du Judas, elle suit les deux hommes qui se dirigent à gauche, vers le second appartement de l'étage.

 

Zoran

De son réduit, Zoran n'en a pas manqué une miette. Il a poussé un grand « Yessss » intérieur en entendant le claquement de la porte d'entrée. Il risque un œil hors de sa cachette, puis un pied, puis rejoint Martha.

« T'as assuré. Maintenant, on ne bouge pas jusqu'à ce qu'ils soient partis »

Il entre au salon et s’assoit sur l'unique fauteuil de la pièce. Martha le rejoint, et, sans un mot, se pose sur une chaise. Par la fenêtre, les gyrophares illuminent son visage de leurs éclairs bleutés.

Et Zoran la reconnaît.

C'est là « vieille » du bus. Rigolo pense-t-il, il fallait qu'il tombe sur elle… il parcourt la pièce du regard. Même s'il n'y connaît pas grand-chose, il voit bien que tout ça ne respire pas la richesse. Ça sentirait plutôt la débine…

Meubles dépareillés, tapis mité, télé hors d’âge…

Zoran se dit qu'elle ne doit pas nager dans la thune. Il songe un instant qu'elle pourrait devenir une bonne « nourrice ». Lui, ça lui éviterait les ratés de son ravitailleur pas fiable, et aussi de transporter lui-même la marchandise.

A voir…

Pour l'heure, le silence s'installe dans la pièce, troublé seulement par l'écho des sirènes qui réveillent la cité.

Martha

Martha tente de rassembler ses pensées à la dérive. Elle vient d'aider un délinquant. Sans doute mineur. Sans doute en fuite. Elle a menti à la police…

Un kaléidoscope confus envahit son esprit.

Finir cette journée…

Police

Ils ont bien fait d'insister… le porte-à-porte, ça finit toujours par payer. Elle les a bien roulés la petite dame du 301 avec ses yeux clairs et sa voix douce. Les voisins au 303 ont été affirmatifs. Ils l'ont bien vu par le judas, le gamin qui est entré, en face, au 301. « Même pas 5 minutes avant que vous arriviez. Sur de sûr, même qu'il était tout en noir et qu'il avait l'air pressé » …

Cette fois, ils vont jouer gagnant. Un appel aux collègues restés en bas pour faire monter deux renforts, et les voilà devant le 301. Pas de sonnerie cette fois. Une seule crainte : qu’elle ait verrouillé la porte comme ils le lui avaient conseillé. Ils n’hésiteront pas à forcer de passage, mais l'effet de surprise sera perdu. Le brigadier tourne en silence le bouton de la porte qui cède… et s’entrebâille…

Martha

Elle a dû s'endormir, ou s'évanouir. Le réel lui tombe dessus, sature ses sens.

D'abord les hurlements des hommes, qu'elle ne comprend pas. Puis, l'éblouissement des lampes torches braquées sur ses yeux, le goût aigre de la peur sur ses lèvres et enfin l'emprise froide de bracelets d'acier dont on enserre ses poignets. Elle finit par reconnaître les deux policiers qui ont sonné à sa porte. Ils encadrent le garçon. Elle, deux autres hommes en uniforme la portent plus qu'ils ne la guident dans les escaliers.

Elle traverse le hall entre deux haies de voisins curieux. Un policier pousse la porte de verre dégondée qui proteste au passage. Il la conduit ensuite dans l'allée boueuse qui serpente entre les pelouses aux herbes rares. On l'assoit sur le siège arrière d'une voiture en lui protégeant la tête, comme elle l'a vu dans les séries policières qu'elle regarde parfois.

Après un court trajet, rythmé par les éclats lumineux des réverbères, on l'extrait du véhicule.

Elle monte quelques marches, pénètre dans un bureau encombré de dossiers.

L'homme en face d'elle, parle de complicité, de trafic, de recel, de garde à vue, d'avocat…

Tout un discours auquel elle ne comprend rien, hébétée…

On la déplace encore. Elle échoue dans une petite pièce sombre et malodorante.

On la laisse. Seule.

Elle s'installe sur l'unique chaise. Le ciel pleure sur les vitres, labourant la poussière de sillons incertains. Dehors, une grille de métal ceint la fenêtre. Mille petites lézardes insidieuses et patientes rampent sur les murs.

Martha se demande ce qu'elle va devenir.

Cette journée est finie.

La nuit peut commencer.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Roland Topor, Le Voyageur immobile, 1968,

 

Vous voyez Monsieur, j’ai toujours adoré voyager. Partir, errer, découvrir des paysages inconnus…

J’ai souvent pensé, suant et ahanant sur les sentiers de montagne que ce n’était pas mon corps qui se mouvait, mais la terre elle-même, vous voyez Monsieur, comme les acrobates au cirque qui roulent sous leurs pieds une grosse boule multicolore.

Il me semblait que la force de mes jambes mettait en rotation le globe. Le paysage défilait comme une toile peinte devant moi, voyageur immobile.

Vous voyez Monsieur, c’est comme ça que j’ai beaucoup voyagé, j’étais le centre d’un monde en perpétuelle révolution.

Et puis, j’ai beaucoup réfléchi.

J’étais las aussi, d’errer entre l’écume inconnue et les flots (Mallarmé)…

Vieillissant, j’ai fini par trouver ici un point fixe, mon port d’attache en quelque sorte.

Je suis désormais le spectateur solitaire d’un univers que font défiler sous mes yeux les deux Parques, dans l’ombre.

Vous les voyez Monsieur ?

Impossible d’en tirer un seul mot. J’ai souvent essayé de les interpeler : « où allons-nous comme ça ? »

Rien. Silence.

J’ai juste compris en espionnant leurs apartés et messes basses, que leur sœur, la troisième Parque, allait bientôt annoncer le terminus du voyage. Ce sera l’heure pour moi de déposer les valises…

Mais pour aller où ? Pour aller où ?

Vous voyez Monsieur, je m’interroge…

 

 

 

 

Morte-saison

 

Je suis entré dans l'oubli en poussant la porte de la morte-saison.

C'est par la mémoire que vient le regret.

 

À la morte-saison, on se repose. Ce pourrait être un hiver qui ne dit pas son nom, mais, à chacun sa morte-saison…

Certains se réjouissent du calme revenu. Le vent, l'eau ont retrouvé une plage libérée, soyeuse du sable qui peut enfin compter sereinement ses grains. D'autres s'impatientent face à la nature morte, oubliée des hommes.

 

À la morte-saison, le temps s’alentit. La pluie tombe moins dru. La vie elle-même semble suspendue. C'est la saison des spectres et des revenants, des souvenirs. Le silence du présent réveille le passé.

 

À la morte-saison, les échos s'interpellent, s’entrecroisent, s’entrechoquent. Des bribes d'enfance, des restes de jeunesse, des premières fois. Première rentrée à l'école sous les marronniers de la cour, premier amour, premières larmes, premier deuil, premier enfant...

 

À la morte-saison, la mémoire s'en donne à cœur joie. Elle débarrasse le passé de ses plus tristes scories, l'embellit de toutes les guirlandes de l'oubli.

Face à demain, grand inconnu, hier porte le réconfort de ses certitudes ouatées.

 

À la morte-saison, il faut prendre garde. L’apparente paix du monde peut se révéler trompeuse.

Dans le silence, on peut se confier aux absents, aux morts, leur dire l'amour que l'on n'avait pas pu, pas su, ou pas osé leur avouer.

Les mirages avancent masqués de la plus pure réalité.

 

À la morte-saison, on peut aussi prendre le temps...

Le temps d'écouter la vie qui dort sous terre ou dans l'écorce des arbres, qui n'attend qu'un signe des cieux pour s'éveiller.

Le temps de déchirer sa peau de tristesse, de s'arracher aux démons séducteurs du passé.

Le temps d'oublier ses regrets et d'aller de l'avant.