Catherine Meslard-Hayot
Vous épluchez une orange à la façon de P Delerm
Quand j’entre dans ma cuisine, mon regard se dirige de suite vers elles. Elles sont là mes oranges sanguines préférées. Elles reposent dans un panier en fer destiné à ramasser les huitres. Elles forment des cylindres parfaits. Leur couleur est chaleureuse, vive, un orange piqueté de rouge alizarine. Il est 18h et je vais m’installer à la table de la cuisine pour en savourer une. Dès que mon couteau entaille la peau, une odeur à l’acidité agréable se dégage et quelques gouttelettes me picotent les yeux. Cela me rappelle, les sensations que j’éprouvais dans l’orangeraie de mes grands parents quand nous prenions un goûter, sublimé par la dégustation d’une orange arrivée à maturité. Le soleil, le verger, les personnes présentes, tout cela dégageait une sérénité absolue, inébranlable. C’est cela, sans doute, qui me manque aujourd’hui et c’est la raison pour la quelle je maintiens ce rituel. D’un goûter sublimé par le plaisir de peler et déguster une orange. C’est un rituel qui invariablement me procure une certaine quiétude, instant où je rembobine des images sereines de mon passé qu’elles illuminent de leur couleur vive et gaie ; de leur forme sphérique parfaite, mais tendre au toucher. Je l’épluche avec délicatesse pour ne pas la blesser dans sa chair et laisser ainsi sourdre son jus. J’aperçois le coté interne de sa peau blanche et duveteuse. J’ai le sentiment à chaque fois de la mettre à nu, de lui retirer son armure et de la rendre fragile. C’est pourquoi j’emploie la plus grande délicatesse pour la rassurer sur mes intentions. Je poursuis mon travail avec la précision d’un orfèvre. La peau se métamorphose en une longue spirale souple mais ferme. Je détache les quartiers un par un, débarrassés de leurs petites peaux et les dégustent avec lenteur pour en apprécier toute la saveur.
La colère /la porte
Je suis la porte déglinguée, quasi dégondée de cette maison.
Je vois passer plusieurs fois par jour les membres de cette maison.
Je peux vous affirmer qu’ils gagneraient tous à se détendre, à se relaxer. Car entre le moment où ils
me claquent le matin en partant et celui où ils me claquent le soir en rentrant, le niveau de vibrations,
de décibels n’est pas du tout le même.
J’ai toute la journée pour me préparer, refaire ma sangle abdominale, bander mes biceps pour
pouvoir rester en fin de journée, bien campée sur mes gonds.
Ils sont quatre à demeurer dans cette maison.
-Paul : le mari, le père
Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il n’est pas du matin. C’est tout juste s’il sait en partant qui il est…
Il lui arrive parfois d’oublier de me fermer.
En revanche Paul doit avoir un job stressant, des responsabilités, des femmes et des hommes à
manager, car quand il rentre, je préférerai être automatisée, pour éviter de craindre de périr sous ses
coups de boutoir.
-Cerise : l’épouse, la mère
C’est la plus sensible, la plus barrée, elle est persuadée que je sais tout des affres qui la traversent.
Alors, quand elle y pense, elle m’ouvre et me referme avec la plus grande délicatesse pour me laisser
croire qu’elle est hyper zen. Mais parfois elle oublie de se contrôler et là malgré sa frêle silhouette,
son mètre 55 je sais, qu’après qu’elle m’ait claquée, je vais vibrer comme une cymbale pendant de
longues secondes et ça n’a rien de mélodieux...
- Hector, le fils, 14 ans.
Alors lui il part souvent plus tendu que lorsqu’il rentre. Il suffit que le matin devant la glace, il
découvre que quelques boutons d’acné constellent son visage pour qu’il m’exprime sa fureur.
En revanche, le soir il est plus serein ; il a tchatché toute la journée avec sa bande de potes,
glandouillé grave au collège. Alors, il me referme presque avec douceur.
-Mélanie, la fille 12 ans.
Une furie !
Si je pouvais la poursuivre pour maltraitance, je vous jure je le ferais. C’est une comète de colère, une
boule puante de mauvaise humeur.
Elle exprime sa terreur du quotidien, de la monotonie, de la routine par une hyper tension dans tous
ses gestes.
Et c’est la seule pour laquelle, je suis incapable de dire si elle sort ou elle rentre ; tant sa colère est
linéaire. Le claquement va être linéaire, mais d’une rare violence.Je pense qu’aucun d’entre eux n’a lu le poème de Lamartine : « Objets inanimés avez-vous donc une
âme».
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