Joëlle Jarrige
LE PASTICHE :
Vous épluchez une orange ou une pomme.
Sa peau imparfaitement lisse, tel l’épiderme d’un être transi de froid, s’avère douce dans sa paume, qu’il a si menue qu’elle n’enserre pas toute la sphère, et l’empêche de la malaxer comme l’envie lui en a pris en voyant ce fruit si rond.
Sa peau d’un orange vif, vivant, brille comme l’aile de ce papillon venu poser sa trompe tubulaire dans l’un des creux du flavédo pour aspirer une odeur de sucre, quelque peu acidulée malgré tout, arome survenu en arrière-goût de son inhalation et qui lui déplait tant, qu’il s’envole vers d’autres cieux frais et vifs comme il les préfère, laissant le fruit seul au creux de la main de cet enfant, lequel semble s’énivrer de sensations tactiles, caressant, pressant, grattant la peau, lançant l’orange comme une balle de jongleur jusqu’à ce qu’elle chute dans sa main gauche où il la maintient fermement, pendant que la droite tire un canif de sa poche.
La pointe de la lame fait un premier accroc, léger, à peine une éraflure, mais déjà l’odeur jaillit, les narines de l’enfant se gonflent, inondant tous ses canaux gustatifs et mentaux de plaisirs voluptueux et mémorables.
Il ferme les yeux, anticipant une dégustation longtemps désirée, toujours remise, car le fruit est rare en cette contrée, trop sèche pour les orangeraies, trop froide également, puisqu’il vit dans l’une de ces régions où presque rien ne pousse, et qu’il ne prend habituellement à pleine main que le vent et la poussière de la terre.
L’enfant ouvre le couteau pour entamer le déshabillage du fruit, glissant la lame sous le sommet de l’orange, là où une tige la tenait fermement auparavant, avant qu’on ne la cueille, pendant la longue saison de son éclosion, quand l’oranger la gorgeait de sa sève, alors qu’aujourd’hui l’enfant va s’en nourrir, s’en rassasier, se délecter de son jus, et qu’elle lui offrira en supplément, sa pulpe.
Le couteau tourne maintenant tout autour de l’orange révélant une couche interne blanche, qu’il conviendrait de retirer plus tard peut-être, à moins que l’enfant ne la savoure comme le reste, mais pas avant qu’il ne termine le façonnage d’un long limaçon de découpe, qu’il voudra garder pour le faire sécher et conserver l’idée de son arôme, le rêve de sa saveur.
La spirale pend maintenant au bout de ses doigts, et son bras s’actionne comme un levier, de bas en haut et de haut en bas, de plus en plus vite pour jouir du reflet de la lumière sur la brillance de l’orange, atténuée de son revers blanc, étrange pureté dans ce décor ensauvagé par la dureté du climat, la couche grisâtre qui recouvre toute chose, car le vent jamais n’arrête d’y apporter ses nuages de poussière qui s’incrustent dans chaque pore des peaux humaines, et même dans ceux de l’enfant, qui malgré son jeune âge a déjà pris la teinte de son environnement.
Alors de ses petites mains sèches et parsemées de mille entailles minuscules dues au labeur de la terre, de la culture, celle des tubercules qu’il faut arracher au sol dur et non pas celle des fruits qui égaient la vue par leurs couleurs, et se détachent si facilement entre vos doigts, pour peu qu’ils soient bien mûrs, il ouvre l’orange, lentement, doucement, chacun de ses doigts s’immiscent entre les quartiers, les détachant peu à peu, l’un de l’autre, dans leur partie supérieure tout en maintenant le lien entre chaque segment au niveau de leur socle, et découvrant ainsi une fleur, sœur trop épanouie de la renoncule, de la rose ou de la marguerite, mais il ne connait pas ces espèces et ne peut comparer, il voit juste un trésor de beauté, il soupçonne d’autres émotions possibles et entreprend de piqueter les fines peaux transparentes qui entourent chaque quartier d’orange.
Le jus jaillit sur sa peau, à peine quelques gouttes, liquide sucré que sa langue vient lécher, savourant la fraicheur, la douceur et le fondant du morceau qu’il se décide à détacher totalement, qu’il pose dans sa bouche demeurée ronde pour ne pas encore frôler l’objet de son désir, malgré lui ses papilles s’activent car le délice pétille dans la chaleur de son haleine, il presse alors sa langue vers son palais, le quartier est pris en étau et explose sa chair qui se mêle au jus dans un ultime souffle d’ailleurs.
Joëlle
Juin 26
LE PASTICHE :
Vous attendez un bus sous la pluie (à la manière de Duras)
Quinze ans, la même ligne, le même bus, gris, cinq jours par semaine, quarante sept semaines par ans durant quinze ans. Imaginez le nombre de trajets réalisés, les deux marches d’accès montées sept mille cinquante fois, puis redescendues autant de fois.
Aujourd’hui encore je vais m’entasser dans ce bus, quand il sera là, enfin ! Quinze ans que j’attends des minutes, des heures, quinze ans que je me gèle l’hiver, que les automnes m’écrasent du manteau de la pluie, que les senteurs printanières disparaissent au milieu des odeurs corporelles de mes congénères réduits, comme moi, à utiliser ce transport, lent, usant.
Aujourd’hui il pleut. Je serre mon imper gris autour de mon corps ramassé, mes pieds sont trempés, il va faire nuit, ce bus n’arrive pas, les voitures nous éclaboussent, nous les passagers en attente. Passagers anxieux, stressés, malveillants, indifférents. Aucun regard ne s’échange. Pas un mot possible, les oreillettes bouchent les oreilles. Le bus tarde. Il pleut. Mon parapluie pèse dans mon poing. Il pleut. La circulation est encore plus dense que d’habitude. C’est ainsi, toujours. Une sirène au loin, ça aussi c’est fatal quand il pleut.
Les gens bougent, se rapprochent du bord du trottoir, quelle masse ! Le bus arrive. Ils montent, je suis derrière, la dernière. Non, je ne veux pas, pas cette fois. Tant pis ! Je rentre à pied, libre sous l’ondée.
Joëlle
Juin 26
Les bras de Morphée :
Dans les bras de Morphée, elle voudrait s’assoupir. L’enfant pose sa tête sur celle de l’ours en peluche de taille presque humaine. Ses cheveux blonds s’étalent sur les rondeurs, douces, veloutées et se mêlent à la pochette cousue sur le ventre. Elle y glisse la main, il y a là le mouchoir à carreaux, sacralisé en doudou réconfortant.
L’autre bras enserre l’épaisseur de ce compagnon et lui tient la patte. L’un et l’autre s’étreignent. Dans le profond abandon de la pose, les frémissements d’un soupir, secouent tendrement la petite. Elle rêve ! Et son visage reflète déjà l’expression d’une attente, un tourment incompréhensible à cet âge que l’on dit innocent.
L’enfant parfois cille dans son sommeil et l’espace d’une micro seconde, on retrouve dans l’iris des yeux, les couleurs de son imagination.
Elle ne dort pas vraiment. Elle fait corps avec son ami de velours. Elle lui susurre ses désirs, ses chagrins. Elle lui parle de ses peurs, de ses amours. Elle le prie d’être là, toujours.
Ses bras potelés par la bonté de ses premières années, s’affinent déjà. Ils s’accordent à ce nouvel univers que des perceptions récemment acquises amènent jusqu’à elle. Elle étreint plus fort encore l’image d’un bonheur, mais dans sa conscience, des représentations plus sombres naissent et parsèment son front de légères tensions.
L’enfant est devenue plus grande que l’ours. Elle s’affale toujours sur la peluche, dans les bras duquel elle recherche la fraicheur de son enfance. Ses rêves sont moins purs, les désirs et les craintes plus emprunts de relations complexes dont elle peine à maitriser le flot. Elle glisse vers cet âge, où l’ours ne sera plus le compagnon essentiel, le refuge de toutes émotions. L’abandon de la pose, le relâchement de l’expression derrière les paupières hésitent entre l’enfance et l’envie de tendre la main vers d’autres réconforts.
31-03-2026
Joëlle J.
L’eau coule, hypnotique. Un filet presque transparent, mais teinté de nuances bleu-gris. Elle ruisselle sur la pierre calcaire, et le flux l’éclaire, l’irise.
Les mains sont là, blanches, crayeuses de la poudre de marbre qu’il avait fallu appliquer sur la roche.
Les paumes sont ouvertes, elles se libèrent du travail de pose de l’apprêt mural.
Elles s’approchent du filet d’eau, lentement, comme pour ne pas dissiper tout de suite le témoignage de l’œuvre en cours.
L’eau coule maintenant sur les phalanges et ricoche dans un jeu de suintement. Elle s’insinue entre les doigts, elle en dévale les bouts et s’incruste sous l’ongle. La limpidité de son aspect se noie dans la blancheur de la poudre.
Les mains, elles, ont perdu leur pâleur.
Peu à peu, avec la couleur, la chaleur revient sur la peau.
Il hésite pourtant encore, avant que de rapprocher ses deux mains, d’enserrer ses dix doigts et de tourner l’une sur l’autre, l’une dans l’autre, dans une caresse d’abandon de ce dont il est imprégné, dans un geste d’oubli du travail accompli.
L’eau s’insinue dans chaque pore, elle pénètre dans ses veines, et lui parle de l’éternité de la création.
Il m’a suffi d’ouvrir la porte, cette porte de faux bois plaquée d’un aggloméré lourd, et dont les coins commencent à dégorger le mélange de sciure, de colle et de copeaux rapidement ajusté dans une usine du nord de la France, dont les ouvriers s’épuisent à réaliser un travail de forçat, dans un environnement pollué, il m’a suffi, donc, de cela, pour que surgisse les souvenirs de milles chemins sur lesquels je marchais, ces chaussures aux pieds, lacets noués jusqu’aux derniers œillets, chaussettes retournées sur le haut des godasses, base de mon équipement autorisant le plaisir de l’accès aux cimes.
Elles reposent là, conservant les empreintes d’une usure faite pas à pas, les traces de pollens écrasés dans les herbes en fleur, les semelles usées parallèlement à la force du pied, le bout racorni par les petits chocs que font tous ces cailloux dont les chemins de montagne sont envahis, le cuir fendillé par la rencontre de la neige, quand, dans un total oubli du temps, de la saison et de l’heure où nous avions entamé notre excursion, et que nos pas s’enlisèrent dans la neige.
Je les avais conservées comme on garde une photo d’un paysage, leur vue me transportait, et je sentais déjà mon dos recevoir le poids du sac chargé des multiples objets utiles au camping sauvage, ma nuque assouplie par la vision panoramique offerte, mes jambes réchauffées dans l’effort continu, mais combien fortifiant, dense et émouvant, qu’elles devaient fournir, pour simplement pousser mes pieds sur le chemin étroit, sinueux, pentu, les pierres branlantes d’un passage de gué, l’escalade de rocs incroyablement lisses de l’usure du temps, ou bien la course, pour l’adrénaline du risque, dans une descente tapissée d’aiguilles de sapins. Quelques fois elles me chaviraient la cheville, quand la fatigue aidant, le pied se faisait moins sûr, mais toujours, elles restaient dignes, tenant toute l’articulation fermement, se conformant au rôle que je leur avais assigné, sans jamais fléchir.
Elles étaient là, et à leur vue, j’étais ailleurs
Vous buvez un café seul à une terrasse :
Elle est assise, jambes croisées à la terrasse d’un café. Trois tables alignées le long du trottoir. Elle est au centre, à sa droite un homme seul, à sa gauche un trio joyeux.
Son regard est flou. Les traits de son visage sont fermes, presque rigides, ses cheveux lissés. Sa veste boutonnée jusqu’au col limite l’envolée de son bras lorsqu’elle veut prendre le sucre sur la table d’à côté. Ses yeux glissent sur l’homme, qui, prévenant, le lui tend. Un hochement de tête en remerciement.
Elle est ailleurs ou bien en elle. Son dos s’arrondit, la veste se froisse. Son regard bleu luit. L’ombre a envahit son visage. Elle pleure.
Elle remue le café, lentement, longuement. Les gouttes salées rejoignent le sucre fondu. Le breuvage a la couleur du malheur, l’âcreté de la tristesse, l’odeur d’une vie encagée.
Elle sait qu’il faut partir, dénouer ses jambes accrochées aux barreaux de la chaise, remonter son foulard sur la tête. Elle sait qu’elle est épiée. Que son regard flou sera pris pour une invitation parce qu’elle a tendu son bras vers la droite.
Un instant, un instant seulement, elle a cru profiter d’une pause, du soleil, d’un arôme. Elle a cédé à ses envies. Mais la tension dans ses doigts, les tremblements intérieurs, le cœur accéléré lui révèlent son impudence.
Elle doit partir, retourner d’où elle vient. La liberté n’existe pas encore, pour elle.
Les péchés capitaux vus par les objets : La colère – La porte
Je suis la porte de cette maison,
Je suis de bois, un chêne épais et lourd,
Mais je suis dégondée ou presque,
Le linteau ne tient plus,
Je crois que je vais vaciller sous peu,
Quand il me prend de sa poigne,
Qu’il me pousse d’un coup d’épaule,
Qu’il me brutalise d’un coup de pied,
Ma poignée plie dans un soupir.
Je suis la porte sensée le protéger de cet ailleurs,
De ce lieu dont il revient en colère,
Toujours, à chaque fois.
Je le sais avant qu’il ne se cogne à moi,
J’entends venir son pas alourdi
Par la colère, la tristesse.
C’est une démesure qui ruisselle dans sa démarche,
Qui inonde ses bras et s’empare de ses mains,
Il s’en prend à moi,
Et me propulse dans la maison,
Je bats contre le mur,
Voyez ce trou fait par ma poignée !
Je la sens arriver sa colère,
Elle est déjà en lui certains jours quand il part,
Sa main me touche agressivement,
Il me claque sèchement et la clé tourne vivement.
Je suis la porte de sa vie,
Parfois je l’entends geindre et puis gémir,
Puis il crie et rugit.
Je ne vous dirai pas pourquoi,
Je l’ai toujours connu ainsi, en colère,
Mes amis me disent que c’est un vice, un péché,
Moi je crois que c’est un manque,
Un manque de mots.
Alors j’essaie de lui parler,
Je grince sur tous les tons,
Je gonfle et me fendille,
Et par mes interstices,
Je vois, j’écoute, je recueille sa colère,
C’est comme une saison ou une ritournelle,
Elle va et vient,
Elle s’étoffe et s’étouffe,
Mais jamais n’abandonne.
Je suis la porte derrière laquelle il vit sa colère.
Joëlle mars 2026
DE LA CHAIR A L’ECRITURE :
Une danse improvisée dans une chambre trop petite
La musique résonne en son corps, les pulsions battent le rythme de son sang, le cœur explose de couleurs. Elle n’a plus le discernement pour s’arrêter, elle virevolte, jette une jambe sur l’assise de la chaise, l’autre prend possession d’un espace libre sur le bureau.
La chambre est si petite qu’elle ne peut faire plus de trois pas sans se cogner à un meuble.
Elle se livre à la musique et retient le flot de sa propre sonate. Elle danse avec son corps le printemps de sa vie, la force de son sang qui l’étourdit. Sa tête bouillonne de projets, elle les dessine sur le mur, de ses pieds nus.
Une pirouette sur le lit l’exalte, et, surprise, elle entend le rugissement de ses tripes, la houle qui monte par son œsophage, le déferlement qui envahit sa bouche, se heurte à son palais et cavale en cris joyeux, enfantins, puérils, mais gracieux, convaincus de leurs beautés et de leurs pouvoirs, un cri de vie, d’amour, une puissance d’espoir, une incarnation de vie naissante.
Le cri s’ajuste à la musique, il s’apaise et rebondit, il n’a pas encore audible, mais déjà syllabes d’un nouvel abécédaire qu’elle veut vivre.
Quand le morceau s’arrête, son corps s’affranchit du mouvement, seule sa main s’agite encore, elle saisit le crayon et trace ses premiers mots. Comme sa danse l’instant d’avant, ses calligraphies s’arrondissent, bondissent, tournent et tressautent.
Au bout de la phrase, le point lui ouvre l’avenir.
Joëlle
3 – 02 - 2026
Je m’éclate.
Quand une lumière m’attire et m’irradie,
Quand une phrase m’arrête et m’entête,
Quand un mot m’absorbe et m’interroge,
Quand un son m’encercle et m’enserre,
Je m’éclate.
Lambarana « bach to africa », frémissement,
«Voix de lumières » opéra oratorio, éblouissement,
« Symphonie du printemps » Théodorakis, envoutement,
« Correspondances » Bratch, emportement,
Je m’éclate.
Comme une toupie, je valse,
Comme un pantin, je jerk,
Comme une somnambule, je danse,
Comme une illusion, je tangue,
Je m’éclate.
Marcher, randonner, trekker,
Monter, gravir, mon air se raréfie,
Barboter, nager, plonger,
Descendre, me diluer, la pression augmente,
Je m’éclate.
Je m’éclate parfois en rires,
Je m’éclate parfois en pleurs,
Prise d’émotions, je m’éclate,
Prise de sensations, je m’éclate,
Comme un ballon trop gonflé,
Comme un ogre rassasié,
Comme une lumière diffractée,
Comme un verre qui choit,
Je m’éclate,
Et que vive la vie !
JOËLLE
C’est moi, j’ai 3 ans. Mes parents me promènent au jardin Botanique. Front plissé, regard noir, mon pas traine et résiste devant la cage aux ours. Je regarde leur pelage fatigué, lessivé par les regards des promeneurs, leurs oreilles fendues par les interpellations des badauds. Privés de liberté, exposés aux joyeux ignobles endimanchés, les ours me tendent la patte et cueillent mon petite main qui voudrait ouvrir leur cage.
C’est moi, j’ai 10 ans. Je suis au fond de la classe. Comme d’habitude. Question de taille. Je ne vois rien de ce qui est écrit sur le tableau noir. Mon regard s’est emmuré dans une dépression optique. Les couleurs de la vie ont échappé à mon cristallin. Un ajustement optique s’impose. Mais suffira-t-il à redécorer le monde ?
C’est moi, j’ai 20 ans. Je danse et me gondole. Je rie et caracole. Je tourne sous les paillettes de lumière, je vire comme on patine, je saute et je vrille. J’ai 20 ans et la nuit est mienne. Je la choisie, je la caresse, elle m’immerge et m’embarque pour un tour de piste encore plus fou. La nuit est ma partenaire, elle est si profonde qu’elle enveloppe mes mots, mes soupirs et mes pleurs. Nous nous sourions, c’est mon amie.
C’est moi, j’ai 30 ans et je vis comme on court. Assoiffée de tout, mon ardeur à vivre équilibre le plongeon des questionnements existentialistes. L’âge d’une quête, sauts d’une puce dans l’univers, alourdie d’un sac à dos sur les pentes rocheuses, lestée d’une bouteille d’oxygène dans les mers accueillantes. J’ai 30 ans et je veux tout tenter, tout oser. J’ai 30 ans et j’interroge ma vie.
C’est moi, j’ai 40 ans, je n’ai plus d’âge. Joies et affres de la vie se sont trop mêlés. Les tourbillons sont devenus tourmentes, les danses ont perdu de leurs rythmes, les émotions ont décuplées des sensations abyssales. Mais sur le chemin trébuchant de la vie, il me revient des sillons d’énergie, des brouillons de projets, des épures de futures réalisations. Le rêve retrouve des couleurs.
C’est moi, j’ai 50 ans. Mon corps dénonce les injures faites à mon être, il plie mais ne cède pas. C’est l’époque du combat, de tous les combats, mon arme est la résistance, l’assurance du bien fondé de mes revendications. J’essuie l’opprobre, je lave la honte, et je pourfends ces trublions despotes jusqu’à leur faire rendre gorge.
C’est moi, j’ai plus de 60 ans. Je suis en atelier d’écriture et ma plume accouche de ces mots.
TOPOR : DE L’IMAGE AU MOT
« Marteau pilon, poil au menton 1972 ».
Je prie l’humanité,
Je prie, le menton haut pour mieux crier,
Je prie, le nez épaté pour respirer encore,
Je prie, les yeux ouverts pour t’affronter toujours,
Je prie, face fendue par ce marteau dont tu fais ton arme,
Une arme avec laquelle tu voudrais m’écraser,
Une arme avec laquelle tu voudrais me tuer.
Mais regarde-moi,
Regarde-moi bien,
As-tu vu gonfler la veine de ma joue
Là où le sang pulse encore la vie,
As-tu ressenti sous mon front bombé
La force de ma pensée ?
As-tu perçu dans mon regard clair
La lumière de mes croyances ?
Crois-tu vraiment qu’il suffit de me frapper ?
Crois-tu vraiment qu’il suffit de ta haine
Pour mettre à bas l’humanité ?
Vas, poursuis donc ta tâche,
Ma liberté de pensée est indestructible,
Ma liberté intérieure est inaltérable,
Je suis les clous que tu voudrais enterrer,
Je suis les pointes sur lesquelles tu t’acharnes,
Vas, achèves donc ton crime,
Je resterai le silex dans ta chaussure
Qui blessera tes pieds et paralysera ta marche.
Mon voyage s’arrête là. J’ai vu ces paysages, cieux, saules, vallées, fougères. Je les ai vus à l’aube, au crépuscule, éclatant de lumière ou perdu dans les ombres. Je les ai vus.
J’ai vu les silences et les cris du monde entier. J’ai vu les jours s’enrouler un à un autour du pieu de ma naissance. Les saisons puis les ans ont peu à peu grossi mon ombre. Aujourd’hui je n’ai plus qu’une gabardine et un chapeau qui dessinent ma silhouette vieillie. Mes valises sont vides, je me suis dépouillé de tout superflu. De quoi aurai-je besoin là où je suis ?
Le jour de ma naissance on m’a donné un nom. Un nom d’appartenance à une communauté, un nom d’exclusion du reste du monde.
Un jour, un jour d’espoir un peu fou, je m’étais saisi de ces deux valises. Je les ai remplies durant mes voyages, je les ai alourdies de toutes les rencontres faites. J’y ai ajouté les merveilles de la nature devant lesquelles mon âme frémissait, les œuvres extraordinaires créés par l’homme, la beauté des animaux dans leur course vers l’infini.
Je croyais qu’en enrichissant ainsi ma culture, mon être, je deviendrai comme eux, du moins qu’ils me reconnaitraient comme un des leurs. Eux, ceux qui ne sont pas nés auprès d’un pieu, eux dont les origines légitimisent tous leurs gestes, toutes leurs pensées, toutes leurs actions, même celles d’oppression.
Ils m’ont forcé à ouvrir mes valises, et ils ont ri. Ils ont ri de ce qui faisait ma force, ils ont ri de ce que je croyais être la richesse du monde. De chagrin, d’amertume, j’ai renversé mes valises. Elles n’étaient plus passeport pour un ailleurs, et devenaient permis d’arrestation pour là où je devais revenir.
Depuis je suis là, mes mains rivées à mes espoirs déçus, mes pieds enchainés à ma terre d’origine. Je regarde ce mur noir qui se profile derrière le tableau de mes rêves, ce sol rouge qui respire le sang, notre sang, nous les déshérités de la terre.
Haut les mains dit le pouce
Planqué derrière le mont Vénus.
Trapu, il n’atteignait pas la ligne de vie,
Dodu, la ligne de tête était trop loin pour lui.
De son ongle bombé il tenait 2 colts
Qu’il dirigeait vers d’autres monts supplantés d’appendices élancés.
En haut de Jupiter, l’index louchait de peur,
Il tentait de retenir sa phalange
Qui glissait vers l’agresseur.
A côté de lui, Saturne ne parvenait pas à retenir son majeur,
Qui, dressé, droit comme un piquet,
Ne faisait cependant pas un doigt d’honneur.
Près de lui, le mont Soleil pâlissait sous l’annulaire
Qui tentait de rejoindre l’astre
Et dont les yeux imploraient en vain un secours divin.
Enfin quoi, tonna Mercure, petit auriculaire,
Le plus vaillant semblait-il,
Empêché cependant dans son effort de fuite.
Le Mont de la Lune regardait Mars et sa plaine nichée entre Tête et Vie.
La ligne de Cœur ne savait plus où elle avait la Tête,
Tous levaient les ongles, ils étaient bien polis,
Ils ne voyaient plus la ligne de Chance,
Elle se perdait dans un sillon,
Quand soudain l’Anneau de Vénus se replia,
Recourbant les quatre pointes carnées vers leur Destin,
Les phalanges se recourbèrent,
Têtes en bas, ils durent faire allégeance au trapu,
Ils auraient mieux fait de suivre leur ligne d’intuition !
Je suis entrée dans l’incertitude en poussant la porte du silence,
C’est par les sens que vient le réconfort.
A la porte du silence, je découvre des océans tumultueux, des mers immobiles, des lacs immenses peuplés d’iles, où la chaleur étouffante succède au froid des flocons de neige en quelques secondes. Mes bras rament, ma vue se brouille, je tremble devant l’infini, je crains l’engloutissement, mais soudain le soleil ranime la vie, en moi.
A la porte du silence, je ne comprends pas pourquoi tu n’es pas venue. Pourquoi je vous ai perdues, l’une et l’autre, l’une parce que l’autre. Je ressens ta tristesse, j’entends tes sanglots, je n’ai pas de mots, personne n’a de mots.
A la porte du silence, je m’enfonce dans des eaux marines, je converse des yeux avec mes compagnons plongeurs, je scrute les profondeurs d’où surgissent les lames brillantes et acérées que sont les thons, je m’approche des dauphins, je virevolte autour des coraux, je me lance à la poursuite des bancs de poissons-chirurgien, je m’émerveille des couleurs des poissons-ange et sergent-major, je glisse avec les poissons-ballon, et sourit aux poissons-clowns. Leurs déplacements ne sont que grâce, fluidité, perfection. Je m’adapte, mon corps ne pèse plus, j’expire l’air tout en douceur, ralentit les bulles pour ne pas gêner ces indigènes marins, j’inspire à peine, rien ne me pèse, les contraintes terrestres n’existent plus.
A la porte du silence, je devine ton désarroi, je perçois ta plainte retenue, ton incompréhension. Je tais ma culpabilité, mon manque, ma fureur retenue, mes larmes ancestrales.
A la porte du silence, je trouve des paysages grandioses, sommets blanchis, pentes abruptes, ravins vertigineux, chemins équilibristes des crêtes. Mes pas s’ancrent dans la terre, la neige, la glace, ma vue se perd dans les hauteurs, mon âme devient vertige de la vie.
A la porte du silence, je lutte contre moi-même et pour les autres. Le silence des non-dits terrasse mon cœur, j’ai tant cherché les mots, tourné les phrases, respiré les humeurs, sans que le dialogue ne prenne.
A la porte du silence, les années ont filé, tissant ces liens élastiques des pourquoi, des multiples pourquoi dans une vie, érigeant un édifice fragile d’années de devinettes, mais ouvert à d’autres aspirations, contemplations, découvertes, et réassurances.
A la porte du silence, j’arpente le Hoggart, l’ombre des pierres défie la mienne, le sable brule mes pieds nus, la sécheresse de l’air sèche ma sueur. Je m’éloigne du groupe, des bavardages, je choisis le silence et l’éveil des sens.
A la porte du silence, j’ouvre la porte aux mots muets, ceux que me donnent la nature, les arts, la beauté, ceux qui me viennent quand le vent souffle et emporte la nostalgie.
Joëlle
12 janvier 2026
J’enserre mes joues de mes mains
Je ne veux plus ressentir,
Je bouche mes oreilles à la force des pouces
Je ne veux plus entendre.
La mort m’approche
Elle fait vibrer chaque latte du pont,
Ce pont suspendu sur le monde,
Ce pont branlant au-dessus des flots déchainés,
Ce pont surchauffé par les flammes de l’enfer,
Enfer terrestre où je hurle pour m’échapper,
Enfer pour ceux qui n’ont plus,
Ni maison, ni famille, ni jouets,
Enfer pour ceux qui connaissent
La faim, le froid, la douleur.
Ma bouche s’ouvre sur un son
Le son « Oh ! » de l’épouvante,
La mort me suit,
Déjà elle a drapé sur moi
Le manteau noir des ténèbres,
La mort me suit,
Les flammes rouges de la guerre
Enlacent la rambarde du parapet,
La mort me suit,
Les eaux noires de vos crimes
S’élancent à l’assaut de mes pieds,
Ciel, terre, mer et moi,
Nous tous foudroyés par les hommes.
Je suis un homme,
Pris dans le piège d’autres hommes,
Voué à mourir par
Indifférence ou cupidité,
Ce sont mes derniers instants,
Je vous alerte,
Ne fermez pas les yeux,
Ouvrez grandes vos oreilles,
Entendez mon cri,
Reprenez mon cri,
Partagez mon cri,
Qu’il ne soit plus vain.
Joëlle
26 janvier 2026
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